CHRONIQUE DU MALAISE : L’horreur de savoir et la parole de vérité (II)

 

Une place à laisser vide

Le passage à l’analyste ne s’opère donc pas sur les chemins de la vérité, mais sur ceux du savoir. Le chiasme de départ entre amour de la vérité et supposition de savoir se transforme en désupposition de savoir et réduction de la vérité à une fiction. Après avoir affronté, surmonté le transfert négatif du « je n’en veux rien savoir », il faut laisser libre la place de la vérité, elle doit rester cachée ; toute tentative de la montrer, de la dire toute revient à dire un mensonge, plus ou moins effroyable. Il faut s’en tenir au savoir qui s’en est déposé.

C’est un point que reprend Lacan dans LEnvers de la psychanalyse pour le préciser. « Rien n’est incompatible avec la vérité : on pisse, on crache dedans. C’est un lieu de passage, ou pour mieux dire, d’évacuation, du savoir comme du reste » [1].

Lacan oppose ensuite la posture de certains analystes qui croient pouvoir se tenir au lieu de la vérité sans avoir à passer par le savoir, qui seul permet de défaire les croyances à la vérité. « On peut s’y tenir en permanence, et même en raffoler. Il est notable que j’ai mis en garde le psychanalyste de connoter d’amour ce lieu à quoi il est fiancé par son savoir, lui. Je vous le dis tout de suite : on n’épouse pas la vérité ; avec elle, pas de contrat, et d’union libre encore moins. Elle ne supporte rien de tout ça. La vérité est séduction d’abord, et pour vous couillonner. Pour ne pas s’y laisser prendre, il faut être fort. Ce n’est pas votre cas. Ainsi parlais-je aux psychanalystes, ce fantôme que je hèle » [2]. La séduction de la vérité est telle qu’on peut vouloir s’y tenir. C’est le ressort de la position anti-intellectualiste dans la psychanalyse ou encore celle des tenants de la clinique séparée de la théorie, ou de l’écoute sacralisée. Cette illusion est le point de faiblesse du psychanalyste dont Lacan parle. Il n’est nul psychanalyste en particulier. C’est une fiction, mais Lacan veut attacher fermement le psychanalyste dont il parle au savoir. Ce n’est pas de la vérité qu’on apprend, on doit le savoir. Le bout de vérité, c’est ce qui peut s’en écrire. C’est ce que dit le chapitre IV du Séminaire XVII : « vérité n’est pas un mot à manier hors de la logique propositionnelle, où l’on en fait une valeur, réduite à l’inscription, au maniement d’un symbole […]. Cet usage […] est très particulièrement dépourvu d’espoir. C’est bien ce qu’il a de salubre » [3].

Noter la place dun manque

À condition de laisser dans le langage, la place du vrai sur le vrai libre, alors peut s’y manifester l’inconscient comme savoir. Il se manifeste dans les ruptures, brisures et ratures de la chaîne langagière des échanges, de la soi-disant communication. « C’est même pourquoi l’inconscient qui le dit, le vrai sur le vrai, est structuré comme un langage […]. Ce manque du vrai sur le vrai […] c’est là proprement la place de l’Urverdrängung » [4].

Lacan met donc le refoulé primordial non pas du côté du savoir à produire, mais de la structure en impasse de la vérité. Il faut la réduire à une place maniable, une fiction féconde, mais place d’un manque. « Ce qu’il y a d’effroyable dans la vérité, c’est ce qu’elle met à sa place ». Cette place n’est pas nommable, mais relève de l’écrit. C’est celle d’où l’on parle.

Éric Laurent

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, LEnvers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 214.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 62.

[4] Lacan J., « La science et la vérité », écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 868.




CHRONIQUE DU MALAISE : L’horreur de savoir et la parole de vérité (I)

 

Il n’y a pas de « désir de savoir », de Wissentriebe. Pourtant, à la fin d’une analyse, surgit un désir inédit. Sous le nom de désir de l’analyste, ce désir de savoir inédit affronte « la cause de son horreur, de sa propre, à lui, détachée de celle de tous, horreur de savoir » [1]. C’est un moment de bascule où la vérité comme plainte laisse sa place au savoir qui vient occuper la place de la vérité.

Vérité et transfert négatif

La vérité n’a pas cessé d’être déplacée par l’enseignement de Lacan. Prendre en compte la plainte dans sa dimension de vérité, comme Freud l’a inauguré, permet de soutenir une pratique des effets de vérité, susceptible d’y produire des levées de voile. Cette pratique procède de la parole et fait fond sur la parole vraie. Mais elle est liée à l’amour de transfert, qui lui, n’est pas amour de la vérité mais supposition de savoir.

Lacan a mis en valeur la tension entre vérité et savoir de différentes façons. Il a toujours davantage mis en lumière que l’issue du processus est du côté du savoir et non de la vérité. Il a découragé ses élèves de suivre les chantres de la vérité. Si elle est source de quelque chose, nous dit-il, c’est plutôt d’un transfert négatif, ce qu’il va appeler une horreur. « Moi, la vérité, je parle… », prosopopée de la vérité, forgée par Lacan et publiée en 1956, dans la conférence intitulée « la Chose freudienne ». Dix ans après dans « La science et la vérité », Lacan ajoute un commentaire : « Pensez à la chose innommable qui, de pouvoir prononcer ces mots, irait à l’être du langage, pour les entendre comme ils doivent être prononcés, dans l’horreur. » [2]

Pour faire sentir cette horreur, Lacan passe par un apologue de Baltasar Gracián. À la fin du Séminaire XVII, Lacan s’approche de la « chose innommable » (et non plus de la chose freudienne), en commentant une des références majeures de B. Gracián qui, dans son Criticon, imagine la ville idéale de la vérité, dans la splendeur de son évidence : « Les maisons étaient en cristal, aux portes et fenêtres ouvertes à deux battants ; il n’y avait pas de traîtresses jalousies, ni de couverture de camouflage. Même le ciel y était très clair et très serein, sans brumes d’embuscade […] Mais sa joie ne dura pas longtemps : se dirigeant vers la grand-place où se trouvait le palais transparent de la Vérité triomphante, ils entendirent, avant de l’atteindre, des cris immenses comme sortis de la gorge de quelque géant :  Gare au monstre ! Gare à l’ogre ! Sauvez-vous, tous, ça y est, la Vérité a accouché, un fils hideux, odieux, abominable ! Il arrive, il vient, il vole ! À cette épouvantable clameur, chacun prit la fuite. » [3]

Au chapitre suivant, le héros apprend que le monde n’est pas transparent, qu’il est tout chiffré, et que l’évidence du cristal n’est que mensonge. « Alors, toutes les vérités sont chiffrées ?  Je te répète que oui, de la première à la dernière. » [4] La conséquence de cette nécessité du déchiffrage, face à la vérité, est que son premier rejeton est la haine d’être ainsi contraint. Le héros entend que le monstre qu’ils ont fui est « la Haine, la fille aînée de la Vérité ».

Éric Laurent

Suite de la chronique dans l’Hebdo-Blog 275.

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[1] Lacan J., « Note italienne », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 309.

[2] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 866.

[3] Gracián B., Le Criticon, Paris, Seuil, 2008, p. 360-361.

[4] Ibid., p. 363.




CHRONIQUE DU MALAISE : Le désir du psychanalyste et son rapport à l’écriture

 

En 1973, Lacan adresse une lettre à ses élèves italiens [1] où il leur propose de composer leur groupe en se recrutant à partir de l’expérience de la passe, eux-mêmes faisant fonction de passeurs. Il y précise ce qu’il entend par l’autorisation particulière que permet une psychanalyse : « Pas-tout être à parler ne saurait s’autoriser à faire un analyste. […] Seul l’analyste, soit pas n’importe qui, ne s’autorise que de lui-même » [2].

Il distingue donc, dans le passage au psychanalyste, les sujets qui fonctionnent comme psychanalystes – ce qui ne rend que probable qu’il y ait du psychanalyste – et la question de l’ex-sistence du psychanalyste. Lacan évite soigneusement d’évoquer l’être psychanalyste. Il se tient à ce qu’il y ait du psychanalyste comme question.

Le savoir et l’écriture

L’autorisation qu’il isole repose sur un savoir. Un savoir obtenu de l’analyse au-delà de la plainte : « savoir que l’analyse, de la plainte, ne fait qu’utiliser la vérité » [3]. Au-delà de la plainte et des effets de vérité, se situe un savoir, « le savoir en jeu […] c’est qu’il n’y a pas de rapport sexuel, de rapport qui puisse se mettre en écriture » [4]. Cet impossible, ce Réel, permet de constituer une nouvelle dit-mension du savoir.

La torsion repose sur ce que cet impossible à écrire produit une floraison de petites lettres, celles que Lacan a dégagées. Ces lettres permettent de noter les péripéties, pour chacun, du désir et de la jouissance, au-delà des effets de vérité que permet le dégagement du fantasme et de son fonctionnement.

Écrire ce nouveau savoir suppose un sujet qui veuille le faire. C’est un désir nouveau dans l’histoire : se faire l’agent du discours du psychanalyste. C’est un désir qui n’existait pas avant l’expérience psychanalytique, car ce qui existe est « une humanité pour qui le savoir n’est pas fait puisqu’elle ne le désire pas » [5]. L’humanité, le pour-tout homme, ce que Lacan appellera ensuite LOM, ne veut pas savoir, elle veut continuer à rêver du bonheur. Il faut donc, pour que ce nouveau désir vienne au jour, qu’un sujet rompe avec le discours commun. « Il n’y a d’analyste qu’à ce que ce désir lui vienne, soit que déjà par là il soit le rebut de la dite (humanité). » [6] Ce que Lacan a d’abord appelé le désir du psychanalyste se précise avec le discours du psychanalyste. Il suppose qu’un sujet veuille venir en place d’agent.

Le scientifique et le psychanalyste

Ce sujet d’un désir nouveau suppose un sujet préalable, le scientifique, qui a déjà existé dans l’histoire. Il produit un savoir inédit par une opération particulière. « Le scientifique produit le savoir, du semblant de s’en faire le sujet » [7]. Lacan développe là sa réflexion sur l’histoire des sciences à partir, non pas de l’objet d’une science, mais du sujet qui se fait l’agent du discours. C’est ce qu’il avait déjà souligné dans « la science et la vérité » [8]. L’originalité du scientifique n’est pas l’objet de la science, mais sa position subjective de savant. Il est celui qui se fait responsable de l’avancée de la science.  

Le discours de la science ne se tient pas pour autant dans l’empyrée. Le savant plus que faire couple avec le politique, ou avec le maître, comme Max Weber le dénonçait [9], fait couple avec le discours de l’hystérie. Il répond à la demande de savoir que formule l’hystérique qui, elle ou lui, ne se fonde que sur la passion de la vérité. S’il faut faire quelques détours pour nouer les discours du savant et de l’hystérique, il est patent que Freud a extrait la position du discours de l’analyste de son lien avec les sujets hystériques. « Quoi qu’il en soit de ce que la science doit à la structure hystérique, le roman de Freud, ce sont ses amours avec la vérité » [10]. Le roman de Freud, c’est aussi bien son recours au mythe pour donner les cadres du savoir [11].

Ce dont l’analyste doit chuter, ce dont il lui faut se séparer, c’est de la dimension du roman et des significations qu’il incarne dans des personnages. Mais aussi de la dimension du mythe, « tentative de donner forme épique à ce qui s’opère de la structure » [12], pour s’en tenir aux lettres et vouloir s’en faire l’agent.

Le paradoxe du désir de l’analyste et de son désir de savoir est qu’il passe par l’affrontement avec « la cause de son horreur, de sa propre, à lui, détachée de celle de tous, horreur de savoir » [13]. Nous verrons dans notre prochaine chronique comment opère cette horreur propre dans son rapport à la lettre.

Éric Laurent

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[1] Cf. Lacan J., « Note italienne », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 307-311.

[2] Ibid., p. 308.

[3] Lacan J., « Note sur le choix des passeurs », mai 1974, inédit, disponible en ligne.

[4] Lacan J., « Note italienne », op. cit., p. 310.

[5] Ibid., p. 308.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 307.

[8] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 855.

[9] Cf. Weber M., Le Savant et le politique, Paris, 10/18, 1963. Également disponible en ligne.

[10] Lacan J., « Note italienne », op. cit., p. 309.

[11] Cf. Dumézil G., Du Mythe au Roman, Paris, PUF, Collection Quadrige, 1993. Publié aussi dans Cahiers pour l’Analyse, n°7, mars-avril 1967.

[12] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 532.

[13] Lacan J., « Note italienne », op. cit., p. 309.




CHRONIQUE DU MALAISE : Algorithme, capitalisme et démocratie

 

En 2014, Mat Honan [1], va tenter une expérience : « liker » tout ce qui apparaîtrait sur sa page Facebook [2], sans exception. Cette expérience est relatée dans le formidable livre de David Chavalarias [3] : Toxic Data [4]. Il faut comprendre que le fil d’actualité de Facebook use d’algorithmes qui, en fonction de vos likes, du temps que vous passez sur une image, des pages clickées … vont produire des données segmentant de plus en plus vos « centres d’intérêt », afin d’obtenir un ciblage quasi singulier d’une personne. Une fois ce ciblage obtenu, Facebook revend les données à des entreprises, des sociétés spécialisées en études de marché, des médias, des associations, des partis politiques, des agences de publicité, de marketing, des groupes d’influences, des agences de renseignement…[5] Évidemment, en fonction de ce que l’on paie, on obtient un package de données plus ou moins important.

Après une heure, plus aucun message « d’amis » n’apparaissait sur le fil de M. Honan. Uniquement des marques, des publicités, des news, des vidéos…, contenus automatiques proposés par les algorithmes [6], issus de cette segmentation. M. Honan est journaliste, news et vidéos font partie de ses centres d’intérêt, et cela justifie que le fil d’actualité reste attractif. Avec les algorithmes, le ciblage capitaliste, atteint un sommet.

Juste avant de se coucher, M. Honan va liker un message pro-israélien. Dès le lendemain son fil d’actualité bascule à droite. Il va continuer l’expérience. En quelques clicks, on lui demande de liker le second amendement [7], mais aussi de plus en plus de messages connus sous le nom de faux dilemme [8]. Les messages sélectionnés ont pour but de proposer des réponses de plus en plus segmentantes, oui ou non, pour ou contre. À partir de vos likes, de votre vitesse de scrolling, de vos clicks…, l’algorithme vous amène à vous positionner de plus en plus radicalement. Vous lirez dans Toxic Data comment l’histoire se termine pour M. Honan, c’est édifiant.

Évidemment, la plupart des utilisateurs arrêtent de liker quand une information leur déplaît, mais cela aussi est repéré, l’algorithme propose alors une autre information et ainsi de suite jusqu’à ce que vous likiez des contenus permettant un oui ou non, un pour ou contre, cela peut être : vacances à la montagne ou à la mer, PSG ou OM, tel ou tel vêtement, IVG, peine de mort… Cette segmentation algorithmique vise à créer des antagonismes afin de pouvoir catégoriser toujours un peu plus. Ce type de ciblage est très ancien, mais nous sommes passés à une marchandisation quasi illimitée des opinions et comportements d’un être humain. C’est l’individu contre le sujet. Attention, l’algorithme, lui, se moque de votre opinion, mais ceux qui achètent les datas, non.

En 2016, juste avant l’élection présidentielle qui vit Donald Trump arriver au pouvoir, une agence à Saint-Pétersbourg, l’IRA [9], a acheté un petit package de données afin de tester leur capacité de déstabilisation aux USA. En quelques jours, ils ont réussi à créer de faux comptes Facebook à Houston, sous une bannière inventée de toute pièce : Heart of Texas, excitant des populations contre un centre islamique, alors que personne avant ne contestait ce centre. Dans le même temps, l’IRA créait un autre compte fake : United Muslim of America inventant des comptes de personnes musulmanes critiquant les « blancs » et faisant monter la tension dans la communauté musulmane. Le but était de savoir s’il était possible depuis Saint-Pétersbourg de déclencher des manifestations sur le sol américain. Je vous laisse découvrir le résultat [10].

La suite, vous la connaissez : élection de D. Trump, Brexit, tentative de déstabilisation de l’élection présidentielle en France… Selon D. Chavalarias, ce qui est visé par l’ultra-droite américaine, alliée à l’extrême droite française, autant que par les agences russes, c’est de faire monter les clivages, tous les clivages dans les sociétés démocratiques.

Pour ou contre, c’est la fin du S2, de la contextualisation, du débat. C’est l’opinion contre l’opinion. Ce que Lacan résume par « on ne pense qu’au moyen de l’Un » [11]. Le Un ne permet pas l’altérité. L’algorithme au service du capitalisme poursuit sa course désincarnée et froide de découpage de l’humain [12] poussant toujours plus vers l’Un-dividu [13] homothétique aux populismes, pas sans conséquence sur les enjeux démocratiques.

À suivre sur Lacan Web Télévision : D. Chavalarias y sera interviewé autour de son livre.

Laurent Dupont

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[1] Mat Honan est journaliste pour Wired, https://www.wired.com.

[2] Honan M., « I liked everything I saw on Facebook for two Days. Here’s what it did to me », Wired, 11 août 2014, disponible sur https://www.wired.com/2014/08/i-liked-everything-i-saw-on-facebook-for-two-days-heres-what-it-did-to-me/

[3] David Chavalarias est mathématicien, directeur de recherche au CNRS, au Centre d’analyse et de mathématique sociales de l’EHESS. À l’Institut des systèmes complexes de Paris Île-de-France, qu’il dirige, il a lancé en 2016 le projet Politoscope, dédié à l’analyse des réseaux sociaux et du militantisme politique en ligne.

[4] Chavalarias D., Toxic Data, Paris, Flammarion, 2022, p. 64 & sq.

[5] Cf. ibid.

[6] Cf. ibid., p. 68.

[7] Amendement autorisant tous les citoyens américains à porter des armes.

[8] Ibid., p. 69. Exemple donné par David Chavalarias : « FLASH INFO : Israël vient de détruire le dernier “tunnel terroriste” connu creusé par le Hamas pour tenter de s’infiltrer et d’attaquer Israël. Bravo ! C’est une étape majeure sur le chemin d’Israël vers la victoire… Ils sont sur le point de gagner, mais ils ont toujours besoin de notre TOTAL soutien. Êtes-vous aux côtés d’Israël ? » L’algorithme n’est ni antisémite ni pro-sioniste… Mais il vous oblige à choisir votre camp.

[9] International Research Agency. Cf. ibid., p. 153.

[10] Cf. ibid, p. 152 & sq.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 205.

[12] Voir à ce propos les développements de Lacan sur « l’Un de différence et l’Un d’attribut » : ibid., p. 190 et p. 191.

[13] Ibid. Voir la quatrième de couverture rédigée par J.-A. Miller.




CHRONIQUE DU MALAISE : La liberté d’expression : le tout et la limite

 

La liberté d’expression : le tout et la limite [1]

« Avec le rachat de Twitter, Elon Musk se pose en défenseur de la liberté d’expression » [2]. Voilà qui devrait nous réjouir, nous qui sommes montés au créneau pour défendre la liberté d’expression et l’état de droit contre Marine Le Pen en 2017 et 2022. Pourtant, une légère inquiétude nous prend à la lecture de ce titre.

Lauren Boebert, Républicaine ultra conservatrice et soutien de Donald Trump [3], se réjouissait du rachat qui allait « faire revenir Trump en ligne et suspendre la censure politique » [4]. Faut-il réserver la liberté d’expression aux modérés, aux démocrates, aux libéraux ? Paradoxe souligné par François Sureau lors de son intervention à l’ECF [5] : soit, comme le propose le premier amendement [6], aucune loi ne peut venir restreindre la liberté de parole et alors, tout peut être dit et seule la jurisprudence devra établir ce qui est ou pas acceptable, soit l’état encadre et limite ce droit et alors, peut-on encore parler de liberté d’expression ?

Qu’est-ce que la liberté d’expression ? L’excellent article de Wikipédia [7] dit : « À l’origine, elle était avant tout considérée comme un élément essentiel du processus de structuration sociale permettant d’atteindre les idéaux suprêmes de vérité, de perfection et de justice ». Les références qui permettent à l’auteur cette phrase vont de Lao Tseu aux « Lumières » en passant par Cicéron, Platon, Aristote, Socrate, Saint-Augustin, Bugey… Parmi les auteurs cités, Hobbes : « L’on donne différents noms à une seule et même chose selon la différence des passions individuelles. Ainsi, ceux qui approuvent une opinion particulière l’appellent Opinion, mais ceux qui ne l’approuvent pas l’appellent Hérésie ; et pourtant le mot hérésie ne signifie rien plus qu’opinion particulière, avec seulement une nuance de colère plus marquée » [8]. Hobbes ne croit pas à La vérité, la psychanalyse non plus, car il y a une limite intrinsèque au fait de penser dire LA vérité : l’inconscient.

Corollaire : pour un psychanalyste il est impossible de tout dire car le dit cache un autre dit qui ne se dit pas mais s’entend. Paradoxe : le psychanalyste propose : « Dites tout ce qui vous passe par la tête sans vous censurer, vous pouvez dire toute la vérité sans être jugé » alors qu’il sait très bien qu’avec l’inconscient c’est impossible. C’est ce savoir qui permet une écoute à nulle autre pareille. Croire à LA vérité, c’est forclore l’inconscient et l’interprétation.

De The Economist à The New Yorker, en passant par Le Monde, Libération, The Guardian, The Washington Post… toute la presse mondiale s’est interrogée sur le rachat de Twitter par Elon Musk dans son rapport à la liberté d’expression. Le journal suisse Le Temps titrait : « Entre fin de la censure Woke et crainte pour la démocratie, le rachat de Twitter par Elon Musk divise »  [9].

Ce Tweet utilise la liberté d’expression en faisant appel à la vox populi pour discréditer les règles de modération de Twitter. L’idée est de pouvoir dire tout. C’est exactement la stratégie des partis populistes en France, faire valoir le peuple souverain contre les institutions. « Elon Musk achète Twitter pour libérer notre LIBERTÉ D’EXPRESSION des rats, rongeurs et reptiles qui se cachent dans la culture d’entreprise woke de Twitter »  [10], a asséné l’entrepreneur américain Robert Kiyosaki. Même son de cloche dans les sphères conservatrices. « C’est un grand jour pour être conservateur sur Twitter », a pour sa part lancé la sénatrice républicaine Marcha Blackburn [11].

Voilà le paradoxe de la liberté d’expression qui n’est pas sans évoquer le paradoxe du menteur qui dit : « Je mens » [12]. La liberté d’expression selon Musk fait équivaloir toute prise de parole : ce que je dis vaut autant que ce que dit n’importe qui. Comme le soulignait déjà Hobbes, c’est le règne de l’opinion contre le savoir. La conception même d’alternative facts, donnée par Kellyanne Conway, conseillère de Donald Trump fait vaciller la notion de vérité et de débat. Cela se résume par un : « vous avez votre opinion, j’ai la mienne », c’est le relativisme absolu qui soutient un autre absolu : la croyance dans LA vérité, la mienne celle de l’Un-dividu. Cette position renvoie en miroir que c’est l’autre qui est fake, quels que soient les faits. Ainsi, vérité et fake sont sur le même plan dès qu’il s’agit d’élever la vérité au rang d’une vérité Une, d’un absolu de vérité, cela mène à la haine, la ségrégation, le racisme.

Avec les enjeux actuels sur la liberté d’expression, c’est une offensive ultra-libérale et populiste qui tend à s’imposer sur les réseaux sociaux. Tous ces discours ont en commun de vouloir faire taire en élevant la vérité au rang de Un absolu.

Nous avons beaucoup à apprendre des sujets qui se disent trans, des intellectuels travaillant sur les enjeux de la colonisation et du racisme, sur les conséquences de #Meetoo, mais pour cela, il faut pouvoir débattre, converser, s’opposer. C’est la définition même du débat démocratique face au Un du populisme. Pas sûr que l’OPA, populiste, ultralibérale, cancel culture sur la liberté d’expression en soit le meilleur garant.

Pour terminer, un petit tweet de Musk qui ne doit pas nous rassurer :

Laurent Dupont

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[1] Au moment de l’édition de ce texte, j’apprends que notre ami Éric Marty a été violemment pris à partie à l’Université de Genève. Je veux l’assurer de mon soutien. Il me semble que ces chroniques du Malaise dans l’Hebdo-Blog rendent compte du climat délétère entretenu par ces discours idéologiques, de leurs conséquences et des risques qu’ils font encourir à la démocratie et la liberté d’expression.

[2] Leparmentier A., Le Monde, 26 avril 2022, disponible sur internet.

[3] Dont le compte twitter a été suspendu suite aux événements du Capitol.

[4] Joignot F., « Elon Musk rachète Twitter. Grand retour annoncé de Donald Trump, ses insultes et ses mensonges, sur le réseau social », Le Monde, 6 mai 2022, disponible sur https://www.lemonde.fr/blog/fredericjoignot/2022/05/10/demain-le-grand-retour-de-donald-trump-sur-twitter/

[5] Les enseignements de l’École de la Cause freudienne, Politique lacanienne 2021-2022. Enjeux et connexions., Enseignement d’Agnès Aflalo du 10 mars 2022.

[6] Le premier amendement de la constitution américaine : « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion ; ou qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse ; ou le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre. » Disponible sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Premier_amendement_de_la_Constitution_des_États-Unis

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Liberté_d%27expression

[8] Hobbes T., Léviathan ou la matière, la forme et la puissance d’un état ecclésiastique et civil, traduction R. Anthony, Paris, éditions Giard, t. 1, 1931, p. 160, consultable sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65496c/f215.item.r=.langFR

[9] Touré M.-A., « Entre fin de la censure Woke et crainte pour la démocratie, le rachat de Twitter par Elon Musk divise », Le Temps, 26 avril 2022, consultable sur https://www.letemps.ch/monde/entre-fin-censure-woke-crainte-democratie-rachat-twitter-elon-musk-divise

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Voir à ce sujet les actes de la Question d’École 2021 sur « Le fake », Quarto n°128, septembre 2021, p. 12-71.




CHRONIQUE DU MALAISE : « Cancel culture », la vérité et le Un

 

Vendredi 29 avril, Caroline Eliacheff et Céline Masson, toutes deux psychanalystes [1], étaient invitées à donner une conférence à l’université de Genève, autour de leur livre : La fabrique de l’enfant transgenre [2]. Des militants du CRAQ, Collectif Radical d’Action Queer ont fait irruption et ont empêché que la conférence puisse se tenir.

Ce sont des militants, ils s’opposent aux positions tenues par les deux auteurs, c’est arrivé ailleurs sur bien d’autres sujets, on peut déplorer la censure, mais ce n’est pas un phénomène nouveau. Néanmoins, deux choses dans cet événement, dont la Télévision Suisse Romande s’est faite l’écho [3], ont attiré mon attention. Au moyen d’un porte-voix, ces militants criaient : « Assassin, la transphobie tue… ». Ce signifiant « transphobe » est typique de la cancel culture. Transphobe, impliquerait un mécanisme intrinsèque à une personne : une phobie, venant qualifier une opposition. Défendre son point de vue devant les tenants de la cancel culture, c’est soit être d’extrême droite, soit être phobique. C’est la disqualification de l’Autre et de l’autre, c’est la dégradation de sa parole. La suite le démontre ; à l’invitation de Céline Masson à venir débattre, les militants du CRAQ ont répondu : « on ne parle pas avec les assassins ». Le but n’était pas de débattre mais de faire taire.

Autre exemple : en 2019, près de trente écoles du Sud-Ouest de l’Ontario au Canada ont détruit plus de 5000 livres « dans un but de réconciliation avec les premières nations » [4]. En grande partie ces livres étaient des bandes dessinées, Tintin, Astérix, Lucky-Luke mais également des auteurs québécois… L’article cite l’un des artisans de cet autodafé : « Une cérémonie “de purification par la flamme” s’est tenue en 2019 afin de brûler une trentaine de livres bannis, dans un “but éducatif”. Les cendres ont servi comme “engrais” pour planter un arbre et ainsi “tourner du négatif en positif” » [5].

Une vidéo destinée aux élèves explique la démarche : « Nous enterrons les cendres de racisme, de discrimination et de stéréotypes dans l’espoir que nous grandirons dans un pays inclusif où tous pourront vivre en prospérité et en sécurité » [6].

Suzy Kies [7] à l’initiative de cette action et qui posait en 2018 en compagnie de Justin Trudeau, déclare : « C’est ça le problème, ils ont fait des recherches historiques basées sur les comptes rendus des Européens. […] On n’essaie pas d’effacer l’Histoire, on essaie de la corriger. » [8] Corriger l’Histoire, cela laisse songeur et témoigne surtout d’une croyance en La vérité, une vérité Une. Dans le même sens, le maire de New-York a fait voter par la mairie, le déboulonnage de la statue de Thomas Jefferson, l’un des pères fondateurs de la démocratie américaine au motif qu’il fut, au XVIIIe, propriétaire d’esclaves [9]. Réduire la vérité à la fonction du Un empêche de contextualiser, de faire surgir la complexité d’une situation, de nuancer. Le Un, c’est la certitude que la vérité Une doit s’imposer. Pas de place pour le deux.

Là est la question, la cancel culture croit au Un, à la vérité en tant que Un tout seul. Faire taire l’autre, ce n’est pas de la censure, ce serait protéger La vérité. C’est la montée au zénith du sujet de la certitude. Le thème des prochaines journées de l’ECF : Je suis ce que je dis, pose deux termes : l’être et le dit. Refuser de questionner son dit, c’est forclore l’inconscient et faire surgir le sujet de la certitude de l’être. Lacan est très clair à ce sujet : « l’ontologie [branche de la philosophie qui pose la question de l’être] n’est simplement que la grimace de l’Un » [10]. Et il ajoute « Le rapport de l’homme à un monde sien […] n’a jamais été qu’une simagrée au service du discours du maître. Il n’y a pas de monde comme sien que le monde que le maître fait marcher au doigt et à l’œil » [11]. Cette volonté d’identifier un monde qui serait vérité de l’Un à l’être, fait surgir la grimace d’un maître qui s’érige aujourd’hui en police du langage et de l’Histoire.

Laurent Dupont

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[1] à signaler la récente diffusion (9 mai 2022) de l’émission de Studio Lacan où Céline Masson et Caroline Eliacheff sont interviewées par Caroline Leduc et Damien Guyonnet.

[2] Eliacheff C., Masson C., La fabrique de l’enfant-transgenre, Paris, éditions de l’Observatoire, 2022.

[3] https://www.rts.ch/play/tv/-/video/-?urn=urn:rts:video:13058950

[4] Gerbet T., « Des écoles détruisent 5000 livres jugés néfastes aux autochtones, dont Tintin et Astérix », Radio-Canada, 7 septembre 2021, disponible sur https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1817537/livres-autochtones-bibliotheques-ecoles-tintin-asterix-ontario-canada

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Suzy Kies se présente comme une chercheuse indépendante, coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada depuis 2016. Le site du parti de Justin Trudeau la présente comme une Autochtone urbaine de descendance abénakise et montagnaise.

[8] Gerbet T., « Des écoles détruisent 5000 livres jugés néfastes aux autochtones, dont Tintin et Astérix », op. cit.

[9] Voir L’Express, 19 octobre 2021, disponible sur https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/esclavage-pourquoi-la-statue-de-jefferson-va-etre-retiree-de-la-mairie-de-new-york_2160796.html

[10] Lacan J. Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 223.

[11] Ibid.




CHRONIQUE DU MALAISE : Élection présidentielle, le désir et la nécessité

 

Élection présidentielle, le désir et la nécessité [1]

L’École de la Cause freudienne n’a pas ménagé sa peine et ses forces en vue du deuxième tour de l’élection présidentielle. De France et en Belgique, des collègues ont pu dire pourquoi il fallait « Battre Le Pen ». Du coup, voter Macron. Cela permet de mesurer causes et conséquences pour saisir qu’une élection n’a que peu à voir avec le désir pour l’un ou l’autre des candidats mais bien avec les conséquences de l’élection d’Untel ou Unetelle. L’annonce du résultat dimanche 24 avril fut un soulagement.

Ce vote n’était pas la conséquence d’une adhésion à un homme, un programme, un parti ; il représentait pour beaucoup une nécessité. Voter Macron obéissait, pour ceux-là, à un impératif catégorique et nous enseigne sur une des niches de la fonction du désir. La psychanalyse nous invite à ne pas transformer causes et conséquences en une morale sans tête.

« Tu ne le sais pas mais tu l’as voulu » est une forme de l’interprétation. Lever le « tu ne le sais pas », c’est découvrir le « tu l’as voulu » qui vient authentifier l’acte comme l’acte notarial s’authentifie de la signature qui y est apposée. Ainsi, ces deux forums ont permis à plusieurs de repérer ce « je le veux » derrière la nécessité. « Je le veux » de ne pas vouloir l’extrême droite au pouvoir est une des causes d’un vote dont la conséquence est le vote Macron. Un acte n’implique pas forcément une satisfaction, mais un saut que l’on ne peut faire qu’une fois.

L’addition des votes Le Pen, blancs ou nuls et abstentions, montre que plus de soixante pour cent des Français en âge de voter n’ont pas ressenti cette nécessité. Faire barrage à l’extrême droite n’est plus perçu comme une nécessité. Voter en connaissance de cause n’est pas d’actualité. Conséquence : le populisme est aux portes du pouvoir.

Quand Jean-Luc Mélenchon dit entre les deux tours : « Je serai donc le Premier ministre, pas par la faveur ou la grâce de Monsieur Macron ou de Madame Le Pen, mais parce que les Français l’auront voulu » [2], et ceci quel que soit le président, il fait équivaloir l’un et l’autre. Macron égal Le Pen du moment que je suis Premier ministre. Formidable coup politique – comme l’a remarqué Jacques-Alain Miller sur Twitter – afin de remobiliser ses troupes après un premier tour perdu, mais aussi coup médiatique lui permettant de braquer les projecteurs sur lui, alors même que le deuxième tour n’avait pas eu lieu.

Mais ce coup a un coût. Ce « braquer les projecteurs » se veut un braquage de l’élection. En faisant équivaloir Le Pen et Macron, en créant une métonymie entre le totalitarisme et la démocratie, c’est la démocratie qu’il veut braquer. Car il feint d’ignorer que l’extrême droite muselle toujours l’opposition. De fait, J.-L. Mélenchon participe donc à la banalisation de l’extrême droite. Le formidable coup tactique s’avère être un coût exorbitant pour la démocratie. Cette participation de l’extrême gauche à la banalisation de l’extrême droite est homothétique à ce qui se joue depuis deux ou trois ans sur les réseaux sociaux.

Une des conséquences de la montée au zénith du discours de la cancel culture (culture de l’effacement) dans les réseaux sociaux, c’est que tous ceux qui ne sont pas d’accord avec les thèses idéologiques racialistes, néo-féministes, déconstructionnistes, trans sont immédiatement taxés d’être « d’extrême droite ». Rachel Kahn, Caroline Fourest, Claude Habib, Raphaël Enthoven, Sophia Aram, pour ne citer qu’eux, sont accusés d’être d’extrême droite. « Extrême droite » est devenu un S1 tout seul, sans signifié car si tout est d’extrême droite, alors plus rien ne l’est et il devient possible, même pour un électeur de gauche, de laisser Marine Le Pen prendre le pouvoir.

Lacan avait vu venir ce danger du S1 tout seul comme permettant la montée de la ségrégation et du racisme. Le discours du Maître s’oriente du S1 mais il s’articule à un S2. Avec la cancel culture, on déconstruit le S2 au nom de la vérité, ce faisant, on oublie que de vérité il n’y a pas, et on perd la possibilité d’une contextualisation nécessaire. Et on finit par brûler des livres comme au Canada [3] sans voir la portée tristement historique de cet autodafé. Sans histoire, tout est possible, surtout le pire.

Sans S2, la jouissance du S1 est livrée à elle-même et nous perdons toute l’élaboration, toutes les constructions qui permettent de produire les méandres, les fils, les manques du jeu de cache-cache du désir. Causes et conséquences s’en trouvent superposées. Pour la psychanalyse, la cause est une place vide, mais pas sans en passer par les défilés du signifiant et du S2. Le refus du S2 est une catastrophe dont Lacan prédisait dans … ou pire, soit dans son Séminaire traitant de l’avènement du Un : « sachez que ce qui monte, qu’on n’a pas encore vu jusqu’à ses dernières conséquences, et qui, lui, s’enracine dans le corps, dans la fraternité du corps, c’est le racisme. Vous n’avez pas fini d’en entendre parler » [4].

La démocratie est basée sur une limitation du S1 par la mise en place de contre-pouvoirs, Assemblée nationale, Sénat, Conseil constitutionnel, médias venant faire limite aux pouvoirs du Président. Quand sur France 2, Louis Alliot, reprenant les paroles de M. Le Pen, fait valoir que le Conseil constitutionnel n’est que consultatif et que c’est le peuple qui décide, le peuple est « souverain », et propose de gouverner par référendum en court-circuitant l’Assemblée nationale, c’est toute la démocratie qui est visée. C’est un Maître au S1 absolu qui s’annonce.

Voilà ce que cache la banalisation du signifiant « extrême droite » : en annulant l’histoire de l’« extrême droite », soit son S2, l’extrême gauche et la cancel culture font le lit d’un populisme dont nous n’avons à attendre que plus de ségrégation, de racisme, au nom de la fraternité, au nom du peuple, au nom du bien.

Laurent Dupont

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[1] Ces réflexions n’engagent que leur auteur et ne sont pas l’expression d’une position de l’École de la Cause freudienne.

[2] Mélenchon J.-L., « Je ne veux pas que madame Le Pen prenne le pays et que monsieur Macron garde le pouvoir », interview par Bruce Toussaint, BFM TV, 19 avril 2022, disponible sur : https://www.bfmtv.com/politique/elections/presidentielle/jean-luc-melenchon-je-ne-veux-pas-que-madame-le-pen-prenne-le-pays-et-que-monsieur-macron-garde-le-pouvoir_VN-202204190585.html

[3] Gerbet T., « Des écoles détruisent 5000 livres jugés néfastes aux autochtones, dont Tintin et Astérix », Radio-Canada, 7 septembre 2021, disponible sur : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1817537/livres-autochtones-bibliotheques-ecoles-tintin-asterix-ontario-canada

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 236.




CHRONIQUE DU MALAISE : Le pousse à l’identique

 

Lors d’une récente édition « spéciale Ukraine » de Studio Lacan [1], Alexandre Adler nous a décrit l’agression russe de l’Ukraine comme émanant d’une logique d’un pousse à l’Un absolu contre une mosaïque d’identités et une conception large du monde des possibles, tolérées et offertes par la démocratie. C’est pour combattre une aspiration existante en Russie de s’ouvrir vers une politique occidentale du libre choix du mode de vivre que Vladimir Poutine est parti en guerre. Ce combat est donc aussi bien contre une éthique démocratique incarnée par l’Europe comme Autre de la Russie que contre une tendance interne à une ouverture au-delà de l’Un.

Si le déclenchement de la guerre en Ukraine se présente comme un passage à l’acte motivé par cette obsession de l’identité-Une, celle-ci n’en est pas moins présente dans le discours de l’extrême droite dont le risque qu’elle monte au pouvoir en France nous alarme. Cette obsession appartient à la dimension imaginaire de l’identification. « L’expérience nous suggère, dit Lacan, de chercher le sens de toute identité, au cœur de ce qui se désigne par une sorte de redoublement de “moi-même”. » [2] Là où l’identification implique un sujet qui s’identifie, l’identité est imposée au sujet par l’Autre et ceci par la force du même, par un pousse à l’identique. C’est ainsi qu’une identité veut être imposée au peuple ukrainien par la Russie : tu seras à mon image.

Cette identité qui se fonde sur le même se construit selon les principes de la formation du moi. Le familier est intégré au moi et ce qui est étranger est rejeté à l’extérieur comme étant la jouissance mauvaise de l’autre. L’identité est donc sans division. Elle uniformise des éléments épars autour d’un trait commun, mélange de signifiant et jouissance, qui donne l’illusion qu’ils sont identiques et qu’ils forment un tout. Ce qui n’appartient pas à cette totalité n’a pas le droit d’exister. Il n’y a pas le registre du pastout pour l’accueillir.

La thèse de V. Poutine selon laquelle les peuples russe et ukrainien forment un seul et même peuple ayant la même identité est en contradiction avec les menaces, l’envahissement récent de l’Ukraine, les massacres et les crimes de guerre perpétrés contre des civils ukrainiens. Cette contradiction s’efface si on considère qu’il s’agit là d’une logique semblable à celle de l’altruisme du fanatique, tel qu’il est décrit par Amos Oz. « Le fanatique, dit-il, est le contraire de l’égoïste. Le fanatique est altruiste. Il se préoccupe souvent plus des autres que de lui-même. Il veut racheter votre âme, vous sauver, vous délivrer du péché, vous ouvrir les yeux, vous sevrer du tabac, combattre votre foi ou votre manque de foi, modifier vos habitudes alimentaires, vous empêcher de boire ou vous faire virer de bord. » Mais, ajoute-t-il, « il vous met le couteau sous la gorge si vous êtes indécrottable » [3]. C’est donc pour le bien des Ukrainiens qui ignorent leur identité et qui ne savent pas ce qui est bon pour eux qu’il s’agit de les massacrer.

Pour A. Oz, le fanatique guérit de son fanatisme par la traîtrise. « La trahison, dit-il, n’est pas le contraire de l’amour. Un traître, selon moi, est celui qui change aux yeux de ceux qui ne peuvent ni ne veulent évoluer, qui haïssent le changement qu’ils sont incapables de concevoir, mais qui n’ont de cesse de transformer les autres. […] aux yeux du fanatique, […] le choix se résume à une affreuse alternative : devenir un fanatique ou un traître »[4]. Quand on fait un pari de la vie, on est sans doute toujours un peu traître par rapport à ses idéaux qui font Un.

Un vrai fanatique peut-il guérir et devenir traître ?

V. Poutine semble être fidèle sans faille à lui-même. Son jusqu’au-boutisme qui veut fondre sous une seule identité toute la mosaïque identitaire de la Russie et son entourage fait déjà des ravages. Par ailleurs, il nous montre que le pousse à l’identique, quel qu’il soit, doit nous inquiéter, celui de Marine Le Pen inclus.

Gil Caroz

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[1] Édition spéciale. La guerre en Ukraine : folie ou stratégie ? avec Alexandre Adler, 6 avril 2022, https://www.youtube.com/watch?v=jqup3xuIjaA

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre IX, « L’identification », leçon du 15 novembre 1961, inédit.

[3] Oz A., Comment guérir un fanatique ? Paris, Gallimard, 2018, p. 41.

[4] Ibid., p. 36.




CHRONIQUE DU MALAISE : Le retour de la guerre dans le réel

 

Le retour de la guerre en Europe est accompagné d’un sentiment partagé par plusieurs commentateurs, historiens et spécialistes de la guerre, que tout était là pour qu’on puisse savoir que cette guerre allait se déclencher. Dans une récente édition spéciale de Studio Lacan [1], Stéphane Audoin-Rouzeau l’a brillamment démontré. On n’a jamais vu dans l’histoire, a-t-il dit, une puissance militaire considérable comme la Russie rassembler cent cinquante mille soldats à la frontière d’un autre pays, sans les lancer à l’assaut [2]. On pourrait aussi mentionner d’autres signes avant-coureurs. La déclaration de Vladimir Poutine, en 1999, concernant le sort qui sera réservé aux terroristes tchétchènes : « on ira les buter jusque dans les chiottes », suivie de la guerre et des violences perpétrées en Tchétchénie, montrent bien que les menaces proférées par le président russe ne sont pas une parole vaine.

Par ailleurs, dans ses discours qui précédaient la guerre, Poutine proférait des menaces à peine voilées d’envahir l’Ukraine afin de rétablir ce qui serait selon lui une vérité historique[3]

 

Ce refus de voir émerger le réel de la guerre dépendrait d’une absence d’un signifiant de la mort dans l’inconscient, qui entretient une croyance à l’immortalité [4].

Pourtant, aux côtés des horreurs de la guerre, cette dernière est aussi source de quelques illusions réconfortantes. S. Audoin-Rouzeau faisait la distinction entre le temps de guerre et le temps de paix. Ces deux temps, disait-il, relèvent de rationalités différentes [5]. C’est par un consentement à la guerre [6] que s’opère chez un peuple-sujet ce passage entre les deux temps. Portés par un élan de fraternité, les partis politiques cessent leurs querelles, l’épicier du coin devient tireur d’élite, l’avocate devient parachutiste, le professeur d’université se retrouve à conduire un char. Freud notait qu’en temps de guerre les névroses reculent. Toute personne qui a vécu la guerre connaît cet effet salutaire sur le psychisme et sur le lien social. Les hôpitaux psychiatriques se vident, les sans-abri sont accueillis, la solidarité est au zénith.

Dans la même veine, Bernard Bourgeois fait valoir un « passage soudain et massif » en France à la suite des attentats de 2015, « de la vogue du social vivifié en sociétal à l’adhésion exaltée à un national regardé, voire dénoncé, depuis des décennies, comme quelque chose de passé, figé et mortifère, dont la simple affirmation était déjà le nationalisme honni » [7]

Certes, la fougue de patriotisme et de solidarité sociale décrit bien la spécificité du temps de guerre par rapport au temps de paix, en tout cas dans un contexte où la mobilisation pour la guerre se fait dans un esprit défensif. Mais cette promotion des idéaux est anesthésiante. Freud parle de la « céleste berceuse » par laquelle les « bonnes d’enfants » tentent de camoufler la pulsion de mort [8]. Il se réfère à un poème satirique d’Heinrich Heine qui évoque le « bonheur de se revoir là-haut [dans les cieux] dans un monde meilleur, où toute douleur s’évanouit, patrie posthume où l’âme nage transfigurée au milieu de délices éternelles. […] ce dodo des cieux avec lequel on endort, quand il pleure, le peuple, ce grand mioche » [9].

En effet, à lire plus avant Freud et Lacan, on ne peut pas se contenter de ce cocon des idéaux pour expliquer le goût que l’humain peut avoir pour la guerre. Il suffit d’ailleurs de voir les enfants jouer à la guerre, pour constater que ce goût vient de loin. C’est que la guerre est un moment de vérité. Enfin les masques tombent, et se dévoile l’éthique de chacun face au réel. Enfin les hommes peuvent mettre en œuvre leur « maîtrise des forces de la nature » qui leur permet « de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier » [10]. Enfin, le combat entre Éros et Thanatos, au fondement de toute vie humaine, monte sur la scène. Enfin peut s’expérimenter une jouissance masochiste généralisée, une aspiration à éprouver une vraie douleur.

C’est justement parce qu’elle reconnaît ce fond pulsionnel à l’origine de toute guerre que la psychanalyse est pacifiste. Car ne rien vouloir savoir de ces pulsions ne fait que les exalter. Le rejet de la guerre du symbolique est corrélé à son retour dans le réel. C’est ce que nous avons vécu le 24 février dernier, au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine.

Gil Caroz

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[1] « Le retour de la guerre en Europe », Studio Lacan, édition spéciale du mercredi 30 mars 2022 : https://www.youtube.com/watch?v=3R4h2bHXox0.

[2] Ibid., troisième minute.

[3] Cf. Pierre Haski, « Poutine ou la dangereuse négation de l’identité ukrainienne », France Inter, émission géopolitique du mercredi 23 février 2022, disponible sur internet : https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-du-mercredi-23-fevrier-2022 

[4] Cf. Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2001, p. 41-42.

[5] « Le retour de la guerre en Europe », Studio Lacan, op. cit., onzième minute.

[6] Ibid., treizième minute.

[7] Bourgeois B., Penser l’histoire du présent avec Hegel, Paris, Vrin, 2017, p. 12.

[8] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Éditions Points, 2010, p. 135.

[9] Heine H., Germania, conte d’hiver, Paris, Michel Lévy frères, 1861.

[10] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 173.




CHRONIQUE DU MALAISE : L’avenir d’une désillusion

 

Les commentateurs de la vie politique ruminent inlassablement le déclin des partis qui ont structuré celle-ci depuis la fin de la guerre : la droite républicaine dont l’heure de gloire fut l’épopée gaullienne, et la gauche de gouvernement avec son axe molleto-mitterandien. Mais la dissolution la plus spectaculaire et à même de bouleverser l’espace du débat d’idée, c’est celle du communisme naguère, avec sa vitrine soviétique du socialisme réel, et plus récemment celle du catholicisme clérical. Le cœur battant et l’esprit en éveil de l’un étaient au Kremlin, et de l’autre au Vatican. Les murs de Jéricho s’effondrent, à Berlin d’abord et dans les plus petites paroisses enfin. Ce sont les deux institutions symétriques du XXe siècle qui vacillent tour à tour, après avoir régné au moins sur l’Europe du Sud et l’Amérique latine.

Si le glas sonne peut-être pour la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, ce n’est pas du fait des vaticinations toujours comiques des anti-calotins, mais par les flétrissures que lui imposent ses propres serviteurs, dans une ultime trahison des clercs. Les assauts des Sept contre Thèbes ne sont rien, si le venin n’est pas à l’intérieur de la Cité. L’arrogance des prélats qui s’autoamnistient et des évêques qui couvrent leurs brebis criminelles semble leur revenir en boomerang dans le mépris et le dégoût qu’ils suscitent. Cette crise, qui amène Véronique Margron, prieure provinciale des dominicaines et présidente de la Conférence des religieux de France, à douter de sa foi devant la corruption systémique de l’appareil qu’elle sert avec abnégation, fera-t-elle mentir la prophétie de Lacan quant au triomphe de la religion [1] ? On en est à se demander s’il ne faut pas lancer une mise en garde à tous les parents : puisque les prêtres protègent les criminels qui prolifèrent en leur sein, si vous voulez protéger vos enfants, éloignez-les de l’Église ! Ici résonne en nous la voix du vieux Voltaire : « Nous écraserons l’infâme ! » [2]

En vérité, les prélats pédophiles sont à tout prendre une figure possible parmi d’autres, avec les prédateurs strauss-kahniens et les pères incestueux, de la résurrection du père jouisseur de la horde, dont le retour n’est qu’une des conséquences du déclin du père œdipien.

Mais la partie n’est pas jouée d’avance. Si l’abjection de la hiérarchie catholique fait résonner le discours antipapiste de Karamazov [3], on sait bien que l’Église a su rebondir plus d’une fois. Elle ne changera sans doute rien à sa doctrine concernant le sexe, qui fait que ce qui est refusé dans le symbolique revient dans le réel. Mais il n’est pas facile de faire totalement abstraction du message des Évangiles, qui peut toujours donner matière à une renaissance. Il peut repartir, comme la braise sous les cendres. Ils pourraient alors prendre le parti de l’enfant, plutôt que de son agresseur. Il suffirait qu’ils n’oublient pas ce dogme rappelé par Vatican II : « l’Église, conformément aux exigences de la vérité, donne le primat à la personne sur la communauté » [4]. L’intérêt de l’institution ne saurait être mis au-dessus du sort de ses victimes. Et certains, allant à la source, pourraient alors se souvenir de ces paroles qui ne passent pas : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » [5]

Ces soubresauts peuvent donc conduire aussi bien à une nouvelle Réforme, qu’à une Contre-réforme up to date, à un nouveau Concile comme à une implosion. Beaucoup dépendra du talent et des vertus de quelques-uns.

Philippe De Georges

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[1] Cf. Lacan J., Le Triomphe de la religion, Paris, Seuil, 2005.

[2] Cf. Lettre de Voltaire à Damilaville, 18 août 1976, cité in Cahier Voltaire, 2014, note 10, p. 10, disponible sur internet.

[3] Cf. Dostoïevski F., « Le Grand Inquisiteur », Les Frères Karamazov, tome I, Paris, Folio Gallimard, 1973, p. 338-361.

[4] Maritain J., Le Feu nouveau. Le Paysan de la Garonne, Genève, Ad Solem, 2006, p. 94.

[5] La Bible de Jérusalem, Évangiles, Matthieu 25:40, Paris, Éditions du Cerf, 1978.