Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

Hebdo Blog 33, Regards

Savoir ou ne pas savoir, that is the question !

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Le labyrinthe du silence, réalisé par Giulio Ricciarelli, est un hommage au savoir de la vérité. Et en même temps, un hommage à Freud qui, comme le dit Lacan, « a su laisser, sous le nom d’inconscient, la vérité parler »[1].

Nous sommes à Francfort en 1958, quinze ans après la libération d’Auschwitz et chose étonnante, inconcevable pour le spectateur de 2015, une majorité des Allemands ne sait pas ce qu’est Auschwitz. Alors, chose probable dans l’Allemagne de la réconciliation, où le chancelier Adenauer a officiellement abandonné toutes les poursuites contre les anciens nazis, un rescapé d’Auschwitz reconnaît, dans une école, l’un des anciens SS du camp. Alerté, le journaliste Thomas Gnielka tente d’obtenir que la justice s’empare de l’affaire. Le film relate le courage de quelques hommes dans la longue et difficile enquête qu’ils mènent afin que l’Allemagne regarde enfin son passé en face. C’est dans l’oubli que commence ce film passionnant qui mêle habilement la vérité historique et la fiction, ce qui permet de rendre compte de l’ampleur de l’oubli.

Johann Radmann incarne un jeune procureur, personnage fictif, mais créé à partir de trois magistrats réels qui ont travaillé sous l’autorité de Fritz Bauer, procureur général de Francfort. Juif et social-démocrate, emprisonné en 1933 et en exil durant la guerre, Fritz Bauer cherche quand même le moyen de monter le procès d’Auschwitz.

C’est sous ses ordres que Johann Radmann va se lancer sans relâche dans la traque des anciens SS afin de faire juger pour la première fois sur le sol allemand des anciens SS ayant servi à Auschwitz.

Freud, dans Malaise dans la civilisation, soutient qu’il existe une analogie entre le processus culturel d’une société et les processus psychiques individuels. Le parcours que traverse ce jeune procureur dans la découverte et dans sa confrontation avec la vérité illustre en même temps le chemin traversé par la société allemande.

Johann Radmann, animé par la justice, ignore cette page d’histoire de son propre pays. L’horreur de cette vérité va se dévoiler à lui au fur et à mesure de son enquête. Lorsqu’il interroge son premier témoin, rescapé d’Auschwitz, le spectateur est stupéfait des questions naïves que pose le procureur à son premier témoin :

– « Avez-vous été témoin de meurtres ? » – « Oui »

– « Pouvez-vous me donner des noms ? » – « Non »

– « Vous n’avez pas vu des gens tués ?» – « Des centaines de milliers tués tous les jours… comment voulez-vous que je vous donne des noms ? Vous ne comprenez pas ce qui s’est passé ? ».

Radmann, va passer de l’ignorance absolue à une obsession non seulement de savoir la vérité mais surtout de la transmettre à tous les Allemands coûte que coûte.

Apparemment, rien ne l’arrête ! Sauf que la vérité n’est pas sans effet sur le sujet. Le journaliste qui se bat à ses côtés, a lui-même servi à Auschwitz. Vérité intenable. Auparavant, un des procureurs lui avait rétorqué : « Qu’est-ce que tu veux ? Que chaque allemand se demande ce que son père a fait durant la guerre ? » « Oui, c’est ce que je veux », répondit-il. Plus de choix pour notre procureur que d’aller jusqu’au bout. Et il ira avec courage chercher la vérité sur son père. Ce père, idéalisé qu’il croyait juste, était lui aussi un membre du Parti National Socialiste durant la guerre. Un moment de vacillement pour Radmann. Il faillit tout abandonner pensant pouvoir oublier l’insupportable. Mais il revient car une fois avoir aperçu un bout de vérité, une fois que l’on sait, on n’est plus le même et on ne peut y échapper. Il saisit alors qu’il faut faire avec, et le meilleur moyen de faire avec Auschwitz n’est pas la vengeance mais d’être juste.

On a l’impression de voir dans ce film se dérouler devant nos yeux le processus d’une analyse avec le refoulement et la levée du refoulement avec les résistances que cela implique. Le conflit entre le moi et l’inconscient. Ainsi, notre jeune procureur incarnerait la levée du refoulement. Ce qui a été refoulé l’a été car c’était insupportable pour les exigences du moi.

Le rescapé, après une nécessité de refouler ce réel vécu afin de survivre, devra en passer aussi par la levée du refoulement, par le symbolique, pour vivre.

[1] Lacan J., « Le savoir et la vérité, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 867-868.

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