Délices

Sophie Marret-Maleval : La phrase qu’il nous appartient de commenter [1] est extraite de « L’agressivité en psychanalyse », un texte de Lacan datant de 1948, dans lequel il évoque une maxime de La Rochefoucauld sur « l’incompatibilité du mariage et des délices » [2].

Dans ce texte, Lacan rapporte l’agressivité dans le mariage à la relation d’objet fondée sur l’amour narcissique qui préside à la rencontre amoureuse. Il en déduit une impossible harmonie entre les sexes.

Le terme de « délices », évoque, à travers l’emprunt à La Rochefoucauld, le jardin des délices que Lacan cite plus haut, faisant entendre la dimension sexuelle comme corrélée à celle du bonheur partagé. Déjà Lacan aborde l’inexistence du rapport sexuel, à partir de la version freudienne de l’amour adressé à l’image narcissique, placée dans l’autre et prise pour objet pulsionnel.

Nous avons choisi d’illustrer cette incompatibilité du mariage et des délices par l’exemple d’un couple mythique, Elizabeth Taylor et Richard Burton, deux fois mariés et deux fois divorcés, dont les tribulations conjugales autant que leurs brillantes carrières d’acteurs furent placées sous le feu des projecteurs tandis qu’ils comptèrent, pendant quelques années, parmi les plus gros revenus de la planète.

1- Liz

Christiane Alberti : Liz est née en 1932, dans la banlieue de Londres. Celle que l’on peut considérer comme la dernière grande star d’Hollywood, est convaincue que si elle avait grandi en Angleterre, elle ne serait jamais devenue actrice. Ses parents sont en effet venus s’établir à Los Angeles, lorsque la seconde guerre mondiale menaça en Europe. Par-delà le hasard de la rencontre de son père avec un coscénariste de la MGM qui recherchait une fillette pour jouer le rôle de Lassie, on relèvera que Liz a grandi auprès d’une mère (elle même chaperonnée par sa mère musicienne) qui a toujours voulu devenir actrice mais qui a dû y renoncer pour épouser Francis Taylor. Sarah Taylor a tout fait pour que Liz soit engagée par la MGM dès son plus jeune âge. Elle suivra de très près la carrière de Liz qui en quelque sorte incarnait son idéal. Le père de Liz, qui devait sa réussite professionnelle à son oncle, ouvrit une galerie d’art et ils s’établirent à Hampstead, là où Liz vécut jusqu’à l’âge de sept ans selon les principes d’une éducation à la fois chic et sévère. Francis Taylor témoigne ouvertement d’un mariage de façade et semble préférer la présence d’un ami de la famille Victor Cazalet. S’il était un homme poli, féminisé en un sens par son épouse, la boisson faisait de lui aussi un homme violent, envers Liz de même qu’envers son frère. Ce couple parental a laissé une empreinte indéniable dans la vie de Liz qui a perçu à travers les paroles, les faits et gestes, comiques ou tragiques, ce qui a raté dans le rapport entre ses parents. Cette empreinte a donné lieu à une véritable passion, et dans les couples qu’elle formera avec ses sept maris et ses nombreux amants on devine la parodie de ce rapport-là.

Une enfant-star 

Avec son premier rôle à neuf ans, Liz eut l’enfance d’une enfant-star à l’image de Shirley Temple qui la fascinait. Plus précisément, elle fut d’emblée une femme-enfant star, pas seulement parce ce qu’elle avait des partenaires plus âgés qu’elle mais parce que son visage et sa beauté intriguaient : elle n’avait pas l’air d’une enfant mais plutôt d’une adulte en miniature. D’emblée, elle fascinait son entourage par sa beauté, sa plastique impressionnait. Pour celle qui dit avoir cherché désespérément à « se fondre dans la masse »[3], sa vie dès l’enfance fut peu ordinaire. Elle décrit sa vie d’enfant-star comme une « enfance impossible »[4], écartelée entre les exigences de la MGM qui tendanciellement la traitait en esclave, et celles d’une mère omniprésente : Liz avait littéralement l’impression de vivre « sous un microscope », tant elle se sentait épiée, surveillée, observée. Être vue et connue de tous, sur la simple base de ses apparitions à l’écran, est, comme elle le dit, le destin auquel elle n’a jamais pu échapper : Liz est par-dessus tout un être regardé. Le contexte de sa naissance l’a curieusement prédisposé à cela : une maladie génétique appelée FoxC2, l’a d’emblée placée sous les projecteurs de la médecine et sans doute dans un plus grand subornement dans le fantasme de la mère. Cette maladie lui vaut entre autres, outre une hyperpilosité, une double rangée de cils qui a rendu son regard si célèbre. Son attachement remarquable et indéfectible à de nombreux animaux plus ou moins domestiques, au long de sa vie, apparaît ici comme en miroir.

Ainsi sont les femmes, c’est avec ce film, que du jour au lendemain, Liz considère être devenue une star adulte : comment ? Bob Clark lui donna son premier baiser au cinéma. Elle a quinze ans. Au cœur d’une existence étouffante, entre sa mère et la MGM, celle qui n’a aucune amie de son âge, celle qui se dit divisée « entre le moi réel, et le moi magnifié à l’écran »[5], aspire par-dessus tout à se sentir une fille comme les autres.

Surtout elle déclare : « j’ai toujours voulu être une femme »[6]. Elle se décrit à la puberté exhibant sa « silhouette de sablier », mettant en valeur son buste et sa taille fine. Elle rapporte une séance de photos alors qu’elle a seize ans, comme un moment clé : « Vous avez de la poitrine, faites-la ressortir ! » lui hurla le photographe. Sans aucune gêne, ni pudeur, elle déclare que pour la première fois elle s’est vue comme femme. « En une journée, j’appris à être aguichante, à prendre des poses provocantes, même si je savais que quelque part en moi l’enfant n’avait pas encore tout à fait grandit »[7].

C’est sur la voie du « devenir femme » que le mariage s’est présenté à elle comme la seule issue pour s’extraire de cette vie impossible : être « une vraie femme » en passe pour Liz par « être une femme amoureuse et mariée ». Le mariage était le destin que le patriarcat de l’époque destinait aux femmes, et indéniablement il donnait à Liz une attache dans la vie, un être, une place dans le monde. Elle est une femme mariée au vu et su de tout le monde. L’état civil transforme en effet, le lien sexuel en un état solide et pérenne. La nomination, la signification du mariage nous fait croire au « pour toujours », et donne un sens à la vie. Elisabeth croyait vraiment que le mariage c’était « vivre dans un petit cottage entouré d’une clôture blanche et de roses rouges ». Malentendu et ratage seront au rendez-vous.

Elle en vient à épouser ainsi Nicky Hilton, son premier mari, riche, raffiné, mais qui s’avère violent et alcoolique dès la lune de miel : il boit, l’offense… Un désastre, un cauchemar, dit-elle. Liz ne cessera d’œuvrer pour trouver un « homme fort » qui lui donnerait un supplément d’être et qui ferait d’elle une femme normale, désir qui comptait plus à ses yeux que sa carrière.

Dans les faits, c’est sa carrière qui la tient, là les réalisations semblent le plus opérantes, là elle affiche une ténacité certaine : elle apprend vite les ficelles du métier, et même si elle essuie des critiques acerbes sur son art de jouer la comédie, elle connaîtra le succès dans des films cultes comme Géant ou Cléopâtre. La critique est unanime pour relever son génie de la présence. Sa vie de femme est inséparable des rôles qu’elle a tenus au cinéma : elle fut l’ardente adolescente du Grand National, la séductrice de La chatte sur un toit brûlant, la noble tentatrice dans Cléopâtre.

Elle épousera ensuite Michael Wilding, de vingt-cinq ans plus âgés qu’elle, avec qui elle aura deux enfants. Mais très vite, la vie conjugale se dégrade comme en témoigne la dégradation énigmatique de la maison. Parmi les déjections de la ménagerie qui l’entoure, le désordre semble refléter un désarroi profond y compris dans sa fonction de mère.

Alors commence une longue série de six autres mariages.

Ses maris sont tous beaux, riches, illustres, raffinés, et avec tous elle mène une « vie à grand spectacle ». Mais aucun ne parvient à éponger un désœuvrement, le sentiment « d’être inutile », « sans recours », lorsqu’elle est l’épouse du sénateur John Warner. Solitude fondamentale, douleur d’exister qu’elle cherche désespérément à calmer par la voie de la pulsion orale : alcool, barbituriques, drogues, nourriture……

Dans cette série d’hommes, Liz aura « deux grands amours » : Mike Todd et Burton. Mais elle aura trois autres partenaires essentiels, Montgomery Clift, Rock Hudson et Michael Jackson. Tous les trois homosexuels, amis, confidents. Ceux-là lui parlaient de ses yeux, les autres de ses seins.

Avec tous ses hommes, elle apprend à boire, ce sont ses amis de beuveries. C’est sur le tournage de Giant aux côtés de Rock Hudson que son appétence pour l’alcool a débuté.

Mike Todd et Richard Burton joueront un rôle à part : ils incarnent à la fois la passion amoureuse, l’exigence romantique « incurable » de la pureté des sentiments, et sans doute aussi la violence du père. Ils ont en commun d’avoir un cœur immense et un sens du spectacle. Les deux la couvrent de diamants. Sa passion des pierres précieuses avait cependant des limites. Nous le verrons.

Ils incarnent à ses yeux un grain de folie : « je ne suis bien qu’avec des hommes un peu dingues »[8]. Être avec eux « c’est comme tourner dans un film à grand  spectacle ». Comme elle le dira de Mike Todd, ils transformaient « l’impossible existence que j’avais à l’écran en réalité »[9].

Le corps

Je proposerai ceci : le corps regardé fut la grande affaire de sa vie.

D’emblée, Liz témoigne d’un rapport malaisé à son image. Curieusement elle peine à se ranger parmi les belles femmes, « je ne me trouve pas et je ne me suis jamais trouvée belle »[10]. Sa beauté ? Cela faisait partie de son métier ou de son patrimoine génétique.

Elle a tout à fait conscience de s’être conformée à cet endroit au diktat maternel : ne jamais oublier que la véritable beauté est intérieure, que les beaux yeux ne sont que le reflet de l’âme : « à vingt ans on a le visage dont on a hérité, à quarante celui qu’on mérite »[11].

Et pourtant, comme elle le dit, il lui suffisait de paraître : « un moi tout puissant à l’écran », une présence magnifiée, telle qu’un producteur a pu déclarer en la voyant passer alors qu’elle était encore mineure : « j’irais en prison pour ça ». Plus tard sa féminité surjouée, indique assez l’usage qu’elle fera de la mascarade : son hyper féminité, dissimule le manque ou le vide voire l’abjection, tandis que du côté de l’être, elle se fait phallus. Les nombreux commentaires sur ses seins indiquent assez qu’elle provoquait l’être par le paraître.

Sur un autre versant que le corps scénarisé, il y a le corps souffrant, malade et ce dès la naissance : les séquelles de sa maladie génétique au plan cardiaque, puis des otites à répétition, et sa vie durant la souffrance logée dans le corps qui lâche (colites, fatigue, perte de connaissances, grippe, virus…) ou se fracture (entorse, mal de dos, fracture,…) ce qui lui a valu des absences et des hospitalisations très fréquentes, dans des moments de rencontre avec un réel insupportable (pertes, deuils, séparations….), comme si le corps scénarisé, magnifié, auréolé la lâchait régulièrement.

Je dis la grande affaire de sa vie, car son étrange autobiographie en témoigne : Liz dit tout se résume à la chronique de ses prises et pertes de poids (que les comiques et les journaux ont tant exploité), et de conseils avisés pour mincir à destination des lectrices : l’identification féminine est noyée dans l’image. Lorsqu’elle grossit, elle décrit un moment clé de désarroi face au miroir : « Je n’étais plus ce produit qui avait tant rapporté, je n’étais plus l’une des plus belles femmes du monde et, pire que tout cela, je n’étais même plus Elizabeth Taylor, celle que je connaissais »[12]. Être grosse/être maigre donne à Liz une signification d’être calquée sur l’image. Le symbolique semble noyé dans l’imaginaire.

Sans le bijou, sans la parure de diamants, insignes de la féminité, Liz n’existe pas. Elle méconnaît que l’objet précieux n’est pas le diamant mais bien cet objet appartenant à une autre dimension, celle de l’objet a d’où s’origine le désir. C’est lui qui rend le diamant si irrésistible : comme un tableau est un attrape regard, un piège à capturer cet objet précieux entre tous, le diamant capture le regard, le sien et celui de Richard.

2- Richard

S. M.-M.: Né en 1925, au pays de Galle, d’une famille de mineurs, Richard était le dixième d’une famille de onze enfants. Sa mère mourût en couche à la naissance du onzième, Richard avait deux ans. Il fut alors élevé par sa sœur Cécilia, ou Cis, de vingt ans son aînée, qu’il adorait. « Il m’a fallu trente ans, dira-t-il, pour comprendre, en la retrouvant dans une autre femme (Elizabeth Taylor) que je l’avais cherchée toute ma vie »[13]. Ses parents, d’un milieu très modeste, avaient cependant la fierté d’avoir été les premiers de la lignée Jenkins à avoir signé le registre des mariages autrement qu’avec une croix. Doit-on y lire l’une des racines de l’intérêt de Richard pour le mariage, à travers un trait de dignité paternel, puisqu’il proposait immanquablement et rapidement d’épouser celles dont il tombait amoureux. Richard portait en outre le même nom que son père Richard Walter Jenkins, dont on disait qu’il n’avait « aucune méchanceté » mais qui se caractérisait d’être un grand buveur, et qui avait une passion pour les mots. Il jugeait que Richard lui ressemblait, et en effet, Richard préleva ces traits d’identification par la suite, reproduisant également le caractère houleux du mariage de ses parents.

À onze ans, il fut remarqué par le directeur de l’école, il obtint une bourse pour faire des études secondaires. Ayant dû interrompre ses études, il fréquenta un centre de la jeunesse tenu par un instituteur, Meredith Jones, qui le recruta pour jouer une pièce inspirée des Misérables. Jugeant qu’il ferait un bon acteur, il parvint à le faire admettre au lycée. Il le recommanda à un ami Phillip Burton, qui prit Richard sous son aile, le logea, paya ses frais et lui enseigna le métier d’acteur. Celui-ci deviendra par la suite producteur pour la BBC et contribua à lancer la fulgurante carrière de Richard dans le théâtre. En outre, Philip Burton l’adopta afin de pouvoir l’envoyer à Oxford faire ses études. « Ce n’est pas Philip Burton qui m’a adopté, c’est moi ! J’ai adopté Philip Burton »[14], dira Richard. Il prit son nom. « Mon vrai père m’a transmis son amour pour la bière. C’était un homme à l’éloquence formidable, passionné, extrêmement violent. Il me terrifiait. […] Mon père adoptif est tout l’inverse : pédant, éduqué, choisissant méticuleusement ses mots, peu enclin à la passion. J’ai encore peur de lui. Il corrige encore mes fautes de grammaire »[15], écrira-t-il encore. Il n’a jamais ouvertement critiqué son vrai père, mais se tenait à distance de sa froideur et Richard n’ira pas à son enterrement[16]. Son choix se porta de la terreur à la peur, en raison de la sévérité de Philip Burton à laquelle, pourtant, il se plia. Néanmoins, il qualifia cette période de « véritable enfer ». La tristesse qui l’accompagna toute sa vie, l’alcoolisation, commencèrent là. Se défaisant du nom de son père, qui était aussi le sien, d’un double encombrant, il fut cependant, semble-t-il, propulsé vers une identification accentuée à ce dernier.

Ce qui se produisit avec Dylan Thomas, le grand poète Gallois qui devint son ami par l’intermédiaire de Phillip, peut nous laisser entendre que la culpabilité d’abandonner une figure paternelle miséreuse et connue pour son grand alcoolisme occupa une place majeure dans son existence. Il se sentit en effet responsable toute sa vie du décès de Dylan Thomas. Ce dernier lui avait demandé de lui prêter de l’argent, mais Burton ne pouvait le lui prêter. Dylan Thomas le menaça de devoir partir pour l’Amérique si Burton ne le lui donnait pas, ce qu’il fit, mais il décéda rapidement après, à New-York, des séquelles de son alcoolisme. Richard affirme qu’il n’a jamais cessé de se répéter qu’il aurait pu trouver cette somme[17]. Soucieux de ne pas manquer d’argent tout sa vie durant, même quand il atteint son but de devenir « riche, riche riche ! »[18], puisqu’ils furent avec Liz Taylor, l’une des plus grande fortune mondiale, Richard fut très tôt généreux, et sa générosité à l’égard de sa famille et de ses proches n’a jamais cessé après le décès de Dylan Thomas.

Malgré son Don Juanisme, Richard se maria à vingt-trois ans, avec Sybil Williams, une actrice qui renonça à sa carrière pour vivre avec lui. Il n’en cessa pas pour autant de multiplier les aventures, clamant : « tout ce que je veux, c’est vivre ma vie »[19]. Il séduisait les femmes par ses talents de conteur[20] et précise les avoir toutes aimées. Il affirmait cependant : « jamais je ne divorcerai de Sybil, jamais elle ne me quittera… elle me considère comme un génie »[21]. Sybil soutenait son narcissisme, ce qu’Elizabeth fera moins du fait de leur rivalité, accentuant sa peur de l’échec. Il eut deux filles avec elle : Kate et Jessica. L’autisme de cette dernière renforça encore sa culpabilité (il craignait de l’avoir contaminée, d’avoir un sang vicié)[22]. La contamination par le vice du père, reste, on le voit, une crainte majeure pour Richard.

Il s’interrogeait d’ailleurs sur la persistance de cette tristesse, sur son alcoolisation, en dépit d’une vie réussie et heureuse : « ça bouillonne trop là-dedans »[23], put-il dire. « J’avais une adorable petite fille, j’aimais beaucoup ma femme, j’étais millionnaire, je possédais une agréable petite propriété à Céligny. J’avais un superbe cabriolet Cadillac […], une grande bibliothèque, une soif inextinguible de connaissances et les moyens de la satisfaire, j’avais la possibilité de jouer tout ce qui me plaisait et j’étais terriblement malheureux »[24], constata-t-il. Son obsession de la mort ne l’empêchait pas de s’alcooliser sans limites. « Je bois pour noyer ma peur ! »[25] dira-t-il. « De quoi ? Il dira qu’un ennemi subtil est en lui, l’entraînant vers la dépression »[26], relève Jacqueline Monsigny. Culpabilité, pulsion de mort firent leur œuvre. Chaque décès contribua à accentuer sa tristesse et son alcoolisme, notamment celui de son frère Ifor dont il se sentit également coupable. Celui-ci fit une chute en allant ouvrir les volets du chalet de Richard à sa demande, qui le laissa paralysé et dont il mourut peu de temps après.

Richard évoquait aussi « la hantise d’une carrière s’enlisant dans la médiocrité », sa crainte de « l’oubli du public »[27]. Il avoue : « Je crois que j’ai toujours secrètement honte d’être acteur, et plus je vieilli, plus j’ai honte »[28]. Honte de cette vie facile, crainte de ne pas être à la hauteur, Richard restait hanté par ses démons.

Parmi ceux-ci : la colère, sans doute un autre héritage de son père ; Il oscillait entre une extrême gentillesse, une profonde générosité et la fureur. Il était en colère contre le monde : « l’alcool m’a soulagé d’avoir à faire face à ce monde étrange dans lequel j’étais forcé de vivre »[29]. Il était révolté et si peu fier de lui : « Il importe de dénoncer l’hypocrisie et l’imposture, même si l’on est soi-même un imposteur »[30], il était amer : « Plus j’en lis sur l’homme, sa nature follement impitoyable, son âme jalouse, obscène et meurtrière, plus je réalise qu’il ne changera jamais »[31]. La colère s’adresse encore aux traits du père, il se reproche son imposture, peut-être d’avoir pris le nom d’un autre, pour échapper à un destin qui ne fit que le poursuivre. 

3- Leur rencontre

S. M.-M.: La première rencontre entre les amants du siècle eut lieu dans un salon de Los Angeles, il ignorait tout d’elle, en dépit de son succès.

Il fut fasciné par sa beauté, « elle était époustouflante de beauté … une splendeur. L’abondance faite femme … Sombre… impassible… En bref, elle était franchement trop. En plus, elle m’ignorait totalement »[32].

C.A. : Elizabeth avait dix-neuf ans. Pour sa part, elle en dit : « à première vue je l’ai trouvé plutôt prétentieux. Je crois qu’il a parlé sans arrêt ce jour-là et que je lui ai décoché quelques coups d’œil glacials »[33].

S. M.-M.: Puis ils se retrouvèrent sur le tournage d’Antoine et Cléopâtre à Rome. Au début, Richard ne la supportait pas. Il n’avait jamais vu aucun de ses films, mais il se souvenait l’avoir vue à une soirée. Il ne manifestait aucun intérêt pour l’actrice, l’appelait « Miss Nichons », et se répandit en remarques désobligeantes.

C. A. : Liz tombe immédiatement amoureuse de lui, et l’a aimé sa vie durant. « Petite fille je croyais à mon destin » si ce destin a existé, alors Richard Burton fut son destin. Elle dit de lui «  il fut ma vie ».

S. M.-M.: Les biographes évoquent une « confrontation électrique »[34] qui bascula pendant le tournage.

Quand Richard comprit qu’il était amoureux de Liz, il essaya de prendre ses distances, saisi par la culpabilité d’abandonner Sybil, de laisser ses filles, un sentiment qu’il conservera jusqu’à la fin de sa vie.

Liz fit une tentative de suicide, Richard revint vers elle, Sybil fit également une tentative de suicide, mais Richard décida de la quitter. La liaison illicite des amants émut jusqu’au Vatican[35]. Pour déjouer les indiscrétions de la Presse, Richard annonça très vite qu’il allait épouser Elizabeth. C’est néanmoins quand il fut touché par le dépit d’Elizabeth face aux critiques à son encontre dans Cléopâtre que Richard aurait pris la décision de l’épouser.

Elizabeth était un miroir : voluptueuse, une compagne de beuverie, elle passait, comme lui, d’un registre à l’autre[36]. Ils étaient tout aussi opposés : lui, en rugbyman macho, elle, incarnant la féminité ; lui le théâtre, elle, le cinéma ; lui, la culture classique ; elle, l’art de l’image[37]. Il était ponctuel, soigné, elle s’avérait incapable d’exactitude et peu soignée[38].

C. A. : Liz le note, ils sont si différents : elle est sioniste (convertie au judaïsme), il soutient les Black Panthers. Il est un homme de culture, tandis qu’elle peut jouir d’accentuer un laisser-aller et une vulgarité affichée.

S. M.-M. : Chacun était impressionné par les vertus de l’autre[39]. Richard vantait la moralité de celle qui attirait sur elle la critique pour sa liberté, la qualifiant de « l’une des dernières femmes à la pruderie victorienne »[40].

C. A. : Ils tentèrent de rompre sans y parvenir. La vie de couple est un mélange étonnant de délicates attentions et d’affrontements spectaculaires, toujours sous les sunlights, une vie « pleine à ras bord ».

4- Liz et Richard

C. A. : Que dire de sa vie avec Burton ? : Sinon comme elle le dit qu’elle fut « transcendée par le bonheur »[41], du moins portée par le masque du bonheur que confère le mariage. « Il m’a initiée à la poésie et à la littérature et m’a fait vivre une vie épanouissante. Il était généreux, non à l’excès, mais avec faste »[42].

Liz aimait les belles choses et Richard Burton la couvre des gages « resplendissants » de son amour : soit des diamants inouïs de par leur taille et leur valeur (cf. le fameux diamant Krupp d’une valeur inestimable).

Surtout, elle mène avec lui « une vie pleine à ras bord », inséparable de leur métier d’acteur. Avec lui, c’était « Buvons, mangeons, soyons gai car demain nous reprendrons le collier ». Leur vie était inséparable du cinéma.

Elle évoque cependant des « moments difficiles » : doux euphémisme ! « Nous étions comme deux aimants, avec lui j’ai vécu mon propre fantasme fabuleux et passionné »[43]. « Même quand nous ne pouvions plus vivre ensemble, nous nous aimions toujours »[44].

Elle ne peut pas se passer de lui alors même qu’il est insupportable. Il l’injurie, l’humilie, la frappe. Mais en un sens il fait partie d’elle. Le mariage emporte ici des liens réellement puissants.

Liz a des accents bovaryens : le sentiment de vide, l’attente de quelque événement pour que quelque chose l’habite, d’un homme fort qui l’arracherait à elle-même, d’une cause de l’existence, en elle plus qu’elle. Une part d’être, une accroche qui l’unirait à elle-même, lui fait défaut. Elle cherche en vain à sortir de la prison de l’un tout seul.

En deçà de leur première rencontre sur le tournage de Cléopâtre, il y eut cette première fois où Liz a d’abord vu et entendu un homme fou de colère. Lors d’un discours de Khrouchtchev, alors en visite aux Etats-Unis, Burton s’est mis à tempêter, protester tellement que la sécurité dut le maitriser. Ne serait-ce pas l’ombre du père qui plane sur cet homme ravage ? Liz semble ne pas le méconnaitre lorsqu’elle demande à son mari de l’époque de ne pas divorcer pour l’éloigner de Burton afin « d’exorciser un cancer. » D’ailleurs, les hommes gentils, non violents sont méprisés par Liz qui les soumet à une véritable tyrannie domestique.

Le conjoint-symptôme. Voilà ce que Burton incarne pour Liz. « Que peut vouloir dire, pour nous analystes, ce terme de conjoint ? […]. C’est celui avec qui il faut bien, de façon quelconque, bon gré mal gré, revenir à être tout le temps dans un certain rapport de demande. Même si, toute une série de choses on la boucle, ce n’est jamais sans douleur. La demande à être poussée jusqu’au bout. »[45] Le mariage est un lieu sinon le lieu électif pour Liz de ce pousser jusqu’au bout. Jusqu’au bout du rien ne fait couple pour un corps parlant. Jusqu’au bout de la boiterie essentielle de chacun, son symptôme, sa marque singulière.

5- Richard et Liz

S. M.-M. : « Faust c’est moi », dit Richard à propos de cette union[46]. Le jour du mariage, il était crispé[47]. Mais il explique ainsi son choix : « Elizabeth Taylor m’a fait découvrir dans le cinéma des subtilités dont j’ignorais l’existence et que j’aurais pu découvrir par moi-même […] si je n’avais pas été plein de l’arrogance des timides et du refus agressif de me perfectionner au contact des grands acteurs. […] Elle m’a appris entre autres choses la valeur des silences, elle m’a expliqué que ma voix mordante n’avait nullement besoin de se hausser au-dessus du niveau sonore d’une conversation téléphonique »[48]. Elle le fascinait par sa beauté et son mystère : « Elle vous emplit d’un sentiment de danger … elle fait partie de ces rares individus qui ne sont pas comédiens au sens où on l’entend habituellement, mais qui dégagent quelque chose dès qu’ils apparaissent sur un écran, quelque chose que, franchement, je ne saisis pas »[49].

Ils étaient complices, mais leurs querelles étaient fréquentes et violentes. Il reprochait à Elizabeth d’exiger qu’il soit toujours présent à ses côtés[50]. Il se plaignait d’être toujours amenés à tourner ensemble, comme Laurel et Hardy[51]. Il n’était pas sans ambivalence toutefois à ce propos. Il rapporte l’une de leur dispute : « Avant d’aller dormir, j’ai dit à Elizabeth qu’il n’était pas question qu’elle m’accompagne à Londres. Laisse-moi un peu tranquille, ai-je hurlé en claquant les portes. Fiche-moi la paix ! Les nerfs et l’alcool, où cela peut vous mener. Je n’envisagerais pas une seule seconde d’y aller sans elle »[52]. Elizabeth l’apaisait[53].

Touché par son désarroi, ses multiples opérations, il s’occupait aussi d’Elizabeth tout comme il s’était senti « investi du devoir impérieux de […] protéger [Cis, sa sœur] plus que toute autre créature »[54]. Il prenait soin de la fragilité des femmes, couvrait Elizabeth de cadeaux, mais il n’aimait pas qu’elle le contredise devant les enfants[55] et supportait mal que les rôles s’inversent : « Elizabeth se veut mégère, elle se veut autocrate et en vain s’efforce d’exercer sa tyrannie dans des domaines sans importance. […] Elle est aussi extrêmement jalouse et n’apprécie pas du tout que je pose le moindre regard sur une jolie fille. Elle me donne de violents coups de pied sous la table, mais je continue comme si de rien n’était, car une petite humiliation de temps en temps peut lui être bénéfique »[56]. Elizabeth admirée, tant aimée, devait aussi être un peu écornée, ramenée à la place de l’objet qu’elle occupait dans son fantasme. Ses carnets attestent du souci de Richard pour le corps d’Elizabeth, pour sa beauté. Ces remarques semblent occuper plus de place qu’un intérêt pour son âme.

Il lui fut longtemps fidèle, et, de façon surprenante de sa part, déclara dans une interview : « La monogamie est un impératif absolu. […] Il ne faut jamais enfreindre cette règle de la monogamie. Sinon, c’est l’anéantissement absolu ».[57]

Le tournage du film Qui a peur de Virginia Woolf semble avoir marqué un tournant. Ils y interprétaient un couple qui se déchire sur fond d’excès d’alcool. Ils en sortirent épuisés, plus tout à fait les mêmes, face à ce miroir cruel, d’autant plus que la carrière de Liz fleurissait, celle de Richard périclitait un peu, la rivalité entre eux s’accentua.

Dans ses carnets, il continuait d’affirmer son amour pour Elizabeth : « j’aime tellement cette femme que je n’arrive pas à croire à ma chance »[58]. Il constatait toutefois que les scènes de ménages au prétexte futiles étaient légions, il n’était pas en reste pour les provoquer.

Il rapporte une de ces disputes pour rien (qui met en lumière la rivalité phallique qui les occupait) :

« Hier, a été une drôle de journée. La première moitié s’est merveilleusement passée. Puis vers trois heures de l’après-midi, cela a dégénéré en dispute. C’était en grande partie ma faute. Sans raison précise, je suis devenue brusquement irritable et le suis resté jusqu’au soir, quoi que j’aie tenté, vainement, de me calmer vers les cinq heures. Bien évidemment, E. ne faisait rien pour arranger les choses et me tenait tête avec un orgueil bête, somme toute très masculin. Voici un bout de notre dialogue :

Moi (étant monté lire sur notre lit aux alentours de vingt heures) : Est-ce que ça empeste toujours dans la salle de bain ?

Elle : Oui

Moi : Non, ça ne sent plus rien. Ça vient peut-être de toi.

Elle : Va te faire foutre. (Elle redescend en bas tandis que je me replonge dans ma lecture.)

Elle : (étant remontée au bout d’une vingtaine de minutes pour se planter sur le pas de la porte avec une expression haineuse) : Je ne t’aime pas, je te hais. (Il se peut qu’elle ait employé le verbe « détester ».)

Moi (passant mon peignoir) : Bonne nuit, fais de beaux rêves.

Elle : Toi de même.

Et moi d’aller me coucher et de lire dans la chambre de Chris.

N.B. : Au bénéfice des acteurs de ce petit croquis de la vie domestique chez les Burton, il faut souligner que si les mots utilisés sont relativement anodins, ils sont cependant prononcés avec une venimeuse malignité. »[59]

Le décès de son frère accentua encore la culpabilité de Richard. Il sombra dans la dépression et un alcoolisme accru. Le couple se délabra inéluctablement, il se mit à la tromper. « Dès que je me suis senti attiré vers d’autres femmes, j’ai compris que la partie était terminée »[60]. Richard se montrait violent, il frappait parfois Elizabeth, ils se battaient[61].

Dans ces moments, il se compare à son père, se reprochant de s’être conduit à l’égard d’Elizabeth de façon exécrable : « Parfois je me sens tellement le fils de mon père que j’en ai la chair de poule. »[62].

C. A. : Elizabeth demanda le divorce après une hospitalisation de Richard pour alcoolisme, elle se sentait impuissante à l’aider.

S. M.-M. : Malgré leur divorce, ils ne parvinrent pas véritablement à se séparer. Elizabeth voulut se remarier, Richard n’était pas très convaincu mais consentit. Ils se séparent à nouveau en 1975.

Richard avouait encore à un journaliste en 1982 : « Elizabeth et moi sommes parfaitement assortis parce que nous savons de quoi l’autre parle ! Mais oui, j’aime Elizabeth, elle fait partie de moi… »[63].

C. A. : Symptôme, agressivité, narcissisme, non rapport : le mariage de Liz Taylor et de Richard Burton n’a pas fleuri dans un jardin des délices ! En dépit d’un amour partagé, marqué par l’agressivité : hantée par la figure du père, elle rencontre l’homme en colère, tandis que par un trait d’identification paternelle, il rencontre une femme fragile qu’il se voue à soigner. Elle le valorise par sa beauté et lui apprend la valeur du silence, il la fait briller comme femme et localise le regard dans les bijoux à l’incommensurable valeur. Dans le mariage, se révèle la dissymétrie des objets : le regard pour elle, la voix pour lui. Le mariage à grand spectacle soutient le narcissisme de l’un et de l’autre, (richesse et réussite pour lui, la figure de la belle épouse pour elle) mais le mariage les écorche aussi bien : rivalité virile pour lui (elle réussit mieux que lui) dévoilement du vide, du rien de la féminité pour elle. On sait peu de choses de leur divorce. On sait qu’autour d’un objet commun qui les ravage, l’alcool, ils ont fait couple toute une vie pour le pire et le meilleur. Plus loin que l’amour….

[1] Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018

[2] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 119.

[3] Taylor É., Elisabeth dit tout, Paris, Robert Laffont, p. 47.

[4] Ibid., p. 59.

[5] Ibid., p. 67.

[6]Ibid., p. 63.

[7] Bourgeois M.-F., Liz Taylor, ses amours, ses passions, son fabuleux destin, Collection privée, p. 53.

[8]Taylor É., Elisabeth dit tout, op. cit., p. 79.

[9]Ibid.

[10]Ibid., p. 57.

[11]Ibid.

[12] Ibid.

[13] Melvyn Bragg, Richard Burton. Sa vie, ses carnets intimes, Traduction Eric Chédaille, Paris: Presses de la renaissance, 1989, p. 20.

[14] Jacqueline Montigny et Edward Meeks, Les amants terribles, Liz Taylor & Richard Burton, Monaco, éditions Alphée . Jean-Paul Bertrand, 2009, p. 49.

[15] Lester David & Jhan Robbin, Richard et Elizabeth, London: Arthur Barker limited, 1977, p. 29. traduction: Sophie Marret-Maleval

[16] Jacqueline Montigny et Edward Meeks, Les amants terribles, Liz Taylor & Richard Burton, op. cit.,  p. 126.

[17] Melvyn Bragg, Richard Burton. Sa vie, ses carnets intimes, op. cit., p. 462.

[18] Ibid., p. 263.

[19] Ibid., p. 115.

[20] Ibid., p. 85.

[21] Jacqueline Montigny et Edward Meeks, Les amants terribles, Liz Taylor & Richard Burton, op. cit., p. 130.

[22] Ibid.

[23] Melvyn Bragg, Richard Burton. Sa vie, ses carnets intimes, op. cit., p. 53.

[24] Ibid.,  p. 484.

[25] Jacqueline Montigny et Edward Meeks, Les amants terribles, Liz Taylor & Richard Burton, op. cit., p. 237.

[26] Ibid., p. 237.

[27] Ibid., p. 237.

[28] Melvyn Bragg, Richard Burton. Sa vie, ses carnets intimes, op. cit., p. 475.

[29] Lester David & Jhan Robbin, Richard et Elizabeth, op. cit., p. 198.

[30] Melvyn Bragg, Richard Burton. Sa vie, ses carnets intimes, p. 300.

[31] Ibid., p. 376.

[32] Ibid., p. 127.

[33] Ibid.

[34] Ibid., p. 204.

[35] Ibid., p. 194.

[36] Ibid., p. 213.

[37] Ibid.

[38] Ibid., p. 221.

[39] Ibid.

[40] Lester David & Jhan Robbin, Richard et Elizabeth, op. cit., p. 73.

[41]Taylor É., Elisabeth dit tout,  op. cit., p. 95.

[42]Ibid.

[43]Ibid., p. 99.

[44] Ibid., p. 94.

[45] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 468.

[46] Melvyn Bragg, Richard Burton. Sa vie, ses carnets intimes, op. cit., p. 219.

[47] Ibid., p. 254 Le mariage eut lieu le15 mars 1964.

[48] Ibid., p. 236.

[49] Ibid., p. 240.

[50] Ibid., p. 260.

[51] Ibid., p. 280.

[52] Ibid., p. 304.

[53] Ibid., p. 307.

[54] Ibid., p. 263.

[55] Ibid., p. 329.

[56] Ibid., p. 306.

[57] Ibid., p. 240.

[58] Ibid., p. 348.

[59] Ibid., p. 385 .

[60] Ibid., p. 532.

[61] Ibid., p. 371-372.

[62] Ibid., p. 410.

[63] Jacqueline Montigny et Edward Meeks, Les amants terribles, Liz Taylor & Richard Burton, op. cit., p. 333.




Perlaboration ou décision : peut-on s’arracher à la jouissance ?

Il y a une décision insondable du sujet à être névrosé, c’est-à-dire de jouir uniquement dans le cadre de ce qui est permis par le Nom-du-Père [1]. Par ailleurs, Freud donnait la consigne au sujet en analyse de ne pas prendre de décisions importantes concernant sa vie, dans le courant de son analyse. Ceci a été possible avec des analyses qui n’ont pas duré très longtemps. S’il s’agit de s’abstenir de poser un choix pendant l’analyse, c’est à la fin d’une analyse qu’une décision de désirer semble être possible. Une décision d’une prise de position par rapport à la jouissance. Mais il me semble que cette décision ne peut être que la conséquence d’un corps à corps dur et fastidieux avec la jouissance, corps à corps que Freud a nommé la perlaboration.

Dans Le Séminaire[2], Lacan situe le désir au lieu de l’inhibition. Il dira même que l’inhibition est le paradigme du désir. Cet énoncé qui peut paraître surprenant à première vue, s’éclaire si l’on considère que le désir est ce qui évite au sujet de s’engouffrer dans une jouissance qui le conduira les yeux ouverts vers sa perte, à l’instar d’Œdipe à Colonne marchant vers sa mort. Dans ce sens, le désir est une décision insondable de l’être à « ne pas faire » et c’est ce qui lui donne l’allure d’une inhibition.

Du côté homme, ou du moins du côté de l’obsessionnel, il y a une tendance du sujet à plonger régulièrement dans une jouissance exacerbée dont il ne peut pas s’abstenir. L’obsessionnel peut passer à l’acte et transgresser les lignes de l’interdit, rêvant d’être perversement jouisseur. Mais il est rattrapé sans cesse par un désir dont la forme est l’inhibition. Ainsi, un homme peut désirer à répétition des femmes en série, qui ont toutes un trait commun. De « filles phallus » [3], dira Lacan. Celles-ci se manifestent de deux façons. Soit elles portent le trait du désir maternel, le phallus auquel le sujet s’est identifié dans sa petite enfance, soit elles portent le trait de la constellation œdipienne, c’est-à-dire qu’elles sont désirées parce qu’elles sont attachées à un autre homme qui les désire. L’homme réalise par cette répétition une jouissance phallique. Une jouissance dont l’objet est un fétiche. La série des femmes devient alors une série d’objets métonymiques, ayant tous un trait commun. Cette jouissance est d’autant plus phallique qu’elle constitue une tentative d’insérer la femme dans la logique du « tout ».

C’est cette appartenance forcée à un groupe sous l’égide d’un « toutes les mêmes » qui donne à la série des femmes une valeur d’objets fétiches, et du même coup, cette appartenance les diffame. C’est un forçage violent puisque les femmes, par essence, ne répondent pas à la logique du tout. Mais l’homme qui rend la femme « toute » est un jouisseur malheureux et cela n’est que logique, puisque pour un tel homme il n’y a qu’une seule jouissance, une jouissance masculine, et cela le condamne à la solitude. Car fondamentalement, la jouissance phallique est une jouissance masturbatoire, même si elle a lieu en présence d’une femme. Lacan dira que le phallus est une objection de conscience à rendre service à l’autre [4]. Un homme un peu trop homme, pris dans cette jouissance phallique uniquement, peut avoir l’expérience sordide d’un rapport à l’autre qui exclut l’amour, malgré ses rencontres multiples. Dans les cas heureux, cela le conduira en analyse.

Du côté femme, les choses se passent différemment. Si elle est intéressée aussi par l’objet phallique qu’elle trouve sur le corps de l’homme, la vraie condition de son désir n’est pas fétichiste. Au-delà de l’objet, elle entretient une relation érotomaniaque avec une représentation du père, homme châtré, duquel elle attend un signe d’amour, qu’il lui donne ce qu’il n’a pas, c’est-à-dire non pas un objet, mais une parole. C’est ce rapport à ce que Lacan appelle « l’incube idéal » [5] qui lui permet de jouir, mais cette jouissance est Autre. Elle n’a pas le caractère limité du pénis dont la jouissance s’arrête bêtement dans le passage de la tumescence à la détumescence. Cette jouissance tend au contraire à l’illimité. Ici aussi les péripéties sont au rendez-vous, dans les cas où une femme devient trop femme, négligeant son rapport au phallus. La répétition apparaît alors dans le maintien d’un rapport avec un homme lointain, impuissant, avec qui les rencontres des corps sont quasi impossibles. Le phallus est absent de ces relations, et il ne lui reste qu’à attendre infiniment une parole de cet homme idéal, jusqu’au désespoir.

Dans le cours d’une analyse, le sujet peut passer par toutes les péripéties de ces répétitions fantasmatiques. La répétition, telle que Freud en parle, est une façon de se remémorer en acte un événement d’un passé lointain et refoulé, sans s’en souvenir. Dans les cas paradigmatiques, ce travail conduira le sujet à retrouver la formule du fantasme fondamental qui organise ces répétitions et qui fonde le rapport du sujet à l’autre sexuel. C’est ce que J.-A. Miller appelle une « opération-réduction » [6] dans l’analyse qui se fait par répétition. C’est un passage du multiple de la répétition à la formulation qui fait Un, et elle permettra une traversée du fantasme.

Freud décrit la période qui précède la fin d’une analyse comme un état de guerre. Le sujet qui a fait le tour de toutes ses répétitions se trouve devant ce que J.-A. Miller a appelé L’os d’une cure  [7], c’est-à-dire une jouissance liée au corps et irréductible. À ce moment-là, on peut s’attendre à une exacerbation côté homme, d’un appel à une identification phallique renouvelée et d’autant plus forte, et une intensification du fantasme organisé autour de l’objet fétiche. Du côté femme, on s’attendra à une exacerbation du ravage dans la relation avec un homme châtré, impuissant et impossible. Pour Freud, cette aggravation de la jouissance avant la fin de l’analyse n’est pas un obstacle. Bien au contraire. Cette présence de « l’ennemi » est nécessaire, car on ne peut pas vaincre un ennemi quand il n’est pas présent. C’est alors que commence le dernier combat de l’analyse que Freud appelle la perlaboration. Un corps à corps avec la jouissance, soutenu par le transfert, qui se terminera, il faut l’espérer, non pas par un asséchement de la jouissance, mais par un nouage symptomatique. En effet, dans L’os d’une cure, J.-A. Miller décourage l’espoir d’aller jusqu’au au bout de la jouissance. La jouissance ne se réduit pas à zéro. Elle ne fait que se déplacer. Si elle désinvestit le fantasme, elle devra investir le symptôme, et ceci sans doute par une décision plus ou moins insondable, mais pas sans le travail dur et fastidieux de la perlaboration.

Je propose que la jouissance désinvestie du fantasme et investie dans le symptôme comme partenaire est un dépassement du binaire sexuel homme/femme. Le sujet construit alors une jouissance qui n’est ni toute phallique, ni toute Autre. C’est une jouissance singulière au sujet qui régule son rapport avec son partenaire-symptôme. N’est-pas cela le troisième sexe [8] dont parle Lacan ? C’est en tout cas la thèse qu’a soutenu Marie-Hélène Brousse lors des dernières journées de l’ECF.

[1] Intervention lors d’une table ronde intitulée “Décider le désir” aux XVIIe Journées de la Revue la Escuela lacaniana de Psicoanalisis à Barcelone les 24 et 25 novembre 2018.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004.

[3] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits II, Paris, Seuil, 1999, p. 211.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, texte établi par Jacques-Alain Miller, 1975, p. 13 : « l’objection de conscience faite par un des deux êtres sexués au service à rendre à l’autre ».

[5] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », op. cit., p. 211.

[6] Miller J.-A, L’os d’une cure, Paris, Navarin éditeur, 2018, p. 20.

[7] Ibid.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXVI, « La topologie et le temps », 1978-1979, inédit.




Discours et jouissances mauvaises

Visuel : Sigalit Landau

Il se trouve que j’interviens en fin de journée [1]. Ce n’est pas pour clore la journée, c’est plutôt pour la prolonger, pour marquer des ponctuations, des résonnances. Comme les jeux de ce qui ne peut s’écrire comme frontières sur l’eau, contrairement au sable, que nous a fait voir Sigalit Landau. Ces jeux sur les frontières de l’eau nous parlent davantage que les tentatives d’élever des murs en méditerranée que Marine de Haas a fait valoir pour nous, ou les tentatives d’élever des frontières en mer d’Irlande comme le Backstop de Theresa May.

Il y a résonance, résonance entre discours. Ce mot a été promu par Lacan, mettant en valeur que, pour l’être parlant, il n’y a pas de formes de vie sans discours qui nous font vivre, qui nous guident, qui nous indiquent comment vivre. Ces discours nous font vivre, mais il y a aussi des discours qui nous font mourir, qui nous tuent. Dans les discours, il y a toutes les formes possibles de formuler le vœu de mort. Explicite, implicite, allusif… Tout ce que la rhétorique permet de dire et de ne pas dire entre les lignes. Toutes les ressources que Vincent Stuer a rappelées. Ou tous les glissements de sens des mots qu’ont mis en valeur Guillaume Le Blanc, ou Youri Lou Vertongen. L’argument du colloque s’appuyait sur les paradoxes de la rhétorique de certains discours qui tuent : « Leur caractère est insidieux, car ils n’ont rien de véhément. Les agents de ces discours qui tuent se présentent comme des grands serviteurs de l’État, voire même comme des héros modernes sacrifiant leur humanité pour faire leur devoir » disait Gil Caroz dans son argument. Ces agents peuvent être étatiques ou super-étatiques, comme on le voit spécialement dans les discours issus des instances de l’UE, s’exprimant au nom de valeurs communes, laissant au niveau des particularités nationales les intérêts passionnels. Gemma Calvet a fait entendre la dimension éthique qui réside au cœur du discours de l’Europe. Mais pourtant le fait de tenir un discours politique en s’appuyant sur ces valeurs élevées n’est pas sans présenter des paradoxes.

Les effets paradoxaux de l’Europe et son discours des valeurs

C’est ce qu’avait aperçu Jean-Claude Milner dans son livre de 2003 [2] sur Les Penchants criminels de l’Europe démocratique. Comme l’Europe laisse au niveau des nations les passions mauvaises nationalistes et la responsabilité des guerres, elle ne parle que de paix. Moyennant quoi, cette paix dont elle parle la met dans une grande difficulté pour comprendre le monde dans lequel il y a des guerres. On le voit en particulier dans la grande difficulté qu’elle a pour intervenir dans les labyrinthiques guerres du Moyen-Orient.

Milner avait fait valoir ce paradoxe mais aussi Hans Magnus Ezenberger qui, dans son beau livre Le doux monstre de Bruxelles (2011), présentait à la fois les énormes mérites de la bureaucratie bruxelloise, et les sources du rejet dont elle peut faire l’objet. Il citait avec beaucoup d’éloge les livres de l’écrivain autrichien Robert Menasse parlant de la réalisation d’une bureaucratie enfin à la hauteur de celle qu’avait réussi à construire Joseph II en Autriche en son temps [3].

Mais il y un mais, l’expansion de cette bonne bureaucratie, est aussi non démocratique. Car dans l’UE, la séparation des pouvoirs est abolie. Le Parlement est élu, mais il n’a pas l’initiative des lois. Cette prérogative est à l’initiative de la Commission. Or, la Commission est l’institution dans laquelle il n’y a pas de légitimation démocratique. La triade, Parlement-Conseil-Commission, avec toutes ses qualités, a néanmoins un aspect démocraticide. Là se situe l’originalité de ce pouvoir étrange qu’incarne le discours de l’UE comme tel et sa pédagogique insistance qui lui tient lieu de douce rhétorique démocratique.

Discours qui veulent explicitement tuer : USA

Par contre, la rhétorique américaine, que Vincent Stuer opposait très justement au manque de rhétorique européenne, peut être beaucoup plus brutale, sans aucune douceur. Il y a aux États-Unis des discours qui veulent tuer. Celui qui, le 28 octobre, a tiré dans la synagogue de Pittsburgh, en tuant onze personnes un jour de shabbat l’a fait en disant : « Tous les juifs doivent mourir ». Il l’a écrit sur les réseaux sociaux avant de passer à l’acte.

Moyennant quoi, Howard Fineman, de la chaîne NBC, en tire les leçons suivantes : « Sans diminuer la souffrance et la mort de qui que ce soit d’autre, il est triste de constater que face à l’effondrement des valeurs sociales et politiques, les Juifs jouent souvent le rôle des canaris dans la mine de charbon. » Et il poursuit et fait de ce passage à l’acte le « signe de la vision cynique et impitoyable du président Trump […] [qui] déchire une société déjà soumise au stress du changement générationnel, démographique, technologique, économique et social ».

Au fond, cette violence à ciel ouvert fait aux États-Unis que la haine, comme Jonathan A. Greenblatt, Président de l’Anti-Defamation League, l’a soutenu dans un article récent « devient mainstream » [4]. Le surgissement de la haine au premier plan, est aussi un point qu’un professeur de neurosciences, Richard A. Friedman, a repris. Dans un article intéressant de neurosciences appliquées « Lorsque que quelqu’un, dit-il, comme le Président Trump déshumanise ses adversaires, il les situe au-delà de l’atteinte de l’empathie, leur enlève leur protection morale et rend plus facile de leur faire du mal. Si vous avez des doutes sur le pouvoir de la parole politique de fomenter la violence, alors rappelez-vous l’expérience classique du psychologue de Yale Stanley Milgram, qui au début des années soixante étudia la disposition d’un groupe d’hommes à obéir à une figure d’autorité. […] [Il montrait] combien facilement on peut être poussé à faire des choses terribles simplement en obéissant aux ordres » [5]. C’est là où « words can break the bones », selon le proverbe que Gianfranco Pasquino nous rappelait.

La dénonciation de la haine peut devenir mainstream de bien des façons, dans les discours politiques américains. Mais une des particularités de la rhétorique américaine est le miroir entre d’un côté le discours politique ou discours du maître, qui se tient sur la place publique, et de l’autre le discours universitaire qui se tient sur les campus et qui se veut ; parfaitement, ou le mieux possible, expurgé des discours qui tuent ou excluent. En Europe aussi nous avons cette opposition, entre les discours qui sont dans la rue et les discours qui sont dans l’université. Comme ici, dans ce Forum, personne parmi ses participants ne serait partisan des discours qui tuent. Ils sont dehors. Mais là encore, cette opération ça n’est pas sans restes.

Les paradoxes du discours universitaire

L’université s’est acharnée à tenir un discours vidé de ces passions haineuses et pourtant les étudiants ne se sentent pas pour autant liés les uns aux autres par l’amour comme l’aurait voulu Simone Weil, invoquée dans notre Forum. Le politiquement correct s’est efforcé de régner, plus sincèrement certainement que le discours de Kurz cité par le Pr Wolfgang Petritsch. Pourtant le sentiment de solitude des étudiants n’a jamais été aussi grand. La génération postmillennials, née après 1995, la génération « Gen-Z », a développé davantage d’angoisse et une plus grande hypersensibilité. Les taux de suicide ont augmenté de manière spectaculaire dans les universités américaines depuis les années 2011-2012 (+25% chez les garçons et +70% chez les filles) [6]. C’est pour ça que la tâche du politiquement correct est sans fin. Après avoir tenté de toucher au niveau des grandes catégories des discours qui tuent ou excluent, on essaie d’aller plus loin pour déminer les pouvoirs délétères des discours.

Récemment, un mot a fait son apparition sur les campus américains : « la microagression ». Le professeur Derald Wing Sue, de l’université Columbia, à New York, a publié en 2010, Microaggressions in Everyday Life. Race, Gender, and Sexual Orientation. Le chercheur définit ainsi les microagressions : des insultes ou attitudes « intentionnelles ou non » qui « communiquent des messages hostiles ou méprisants ciblant des personnes sur la seule base de leur appartenance à un groupe marginalisé ». L’extension du champ des microagressions, qui semble fondée pour certains, et porteuse d’espoir, est pour d’autres plutôt génératrice d’excès et va en rajouter en termes de ségrégation entre communautés [7].

Les partisans des deux positions s’affrontent. On retrouve là une question qui fait débat au sein des politologues américains, et qui aussi intéresse l’Europe. Il s’agit de la politique des identités, et de l’opposition qu’elle peut engendrer entre communautés de discours une par une, avec la question d’un bien commun ou d’un universel qui s’évanouit.

Les communautés de discours et le bien commun

On le sait, la campagne d’Hillary Clinton avait été tout entière fondée sur le ciblage de différentes minorités (Black ou Latinos), les femmes, et les minorités sexuelles, précisant à chacun les droits supplémentaires qu’elle ajouterait si elle était élue. C’était une politique des identités. Son slogan de campagne « Stronger together » mettait en exergue cette juxtaposition identitaire. L’addition des forces. De son côté, Bernie Sanders centrait sa campagne sur un point commun : les inégalités économiques, les méfaits des banques expropriant à tour de bras depuis la crise des subprimes, et les méfaits de Wall Street. Il reprenait la mouvance Occupy Wall Street, reprochant à Hillary sa trop grande propension à faire des conférences pour ces mêmes banquiers.

Au lendemain des élections présidentielles, un article du politologue Mark Lilla de l’université de Columbia, a considéré que l’échec de Mme Clinton était celui d’une orientation politique fondée sur une politique des identités, qu’il fallait y renoncer, qu’il fallait passer à autre chose et qu’il fallait définir un bien commun pour l’Amérique comme telle, dans lequel puisse se reconnaître l’ensemble des démocrates Américains [8]. Au fond, il reprochait à cette politique des identités d’être dispersive.

Face à cette menace de dispersion, là où Lilla ne voit qu’une impasse, Judith Butler, voit au contraire une issue. Dans son dernier livre [9], traduit en français par le titre Rassemblement, mais qui en anglais s’appelle Towards the Performative Theory of Assembly, elle poursuit sa théorie dite « performative » de la sexuation et elle le fait au niveau des groupes. Elle situe la nécessité des rassemblements communautaires ou communautaristes définis à partir du fait qu’ils ne peuvent pas être reconnus par le discours commun. Cette impossibilité de représentation les définit et définit du même coup la possibilité d’un lien social fait à partir des exclus de la représentation. Elle souligne la force des mouvements de type Occupy. « Être là, se tenir debout, respirer, se déplacer, rester immobile, parler, se taire sont autant d’aspects d’un rassemblement soudain, d’une forme imprévue de performativité politique. Il importe que les places publiques débordent de monde, que des gens viennent y manger, y chanter, y dormir, et qu’ils refusent de céder cet espace… je serai transformé par les connexions avec les autres. » [10] C’est le contraire du rassemblement opéré par la banque centrale de la haine qu’incarne le populisme trumpien. Un rassemblement de l’amour qui pourrait se passer de toute référence à un universel partagé. Elle résout le problème du passage entre les identités vulnérables et les revendications de droits politiques en superposant ces deux niveaux par le rassemblement performatif étendu. L’articulation de ces niveaux est cruciale pour savoir si en effet pour nous protéger des discours qui tuent, les droits auxquels nous pouvons faire appel sont les droits des citoyens ou les droits de l’Homme ?

Contre les discours qui tuent. Droits des citoyens, Droits de l’homme

Notre époque est non seulement celle des discours qui tuent mais aussi celle de guerres de fait, de guerres sans déclarations, de guerres entre états dysfonctionnels, ou faillis, d’autres guerres menées par des hyperpuissances blessées, ou des guerres de religion, toutes guerres qui envoient sur les routes de l’exil des migrants par millions. Les droits des migrants passent au premier rang des préoccupations de nos démocraties et ces droits vont contre ces discours qui tuent et les conséquences des guerres. Mais comment situer le niveau d’articulation entre, précisément les droits de ceux qui ont quitté leur pays et n’ont pas de nouvelles citoyennetés ? Certains comme Giorgio Agamben en font la preuve de la fin de la démocratie parlementaire libérale remplacée par l’état d’exception permanent déclarant privé de droits celui qui n’est plus citoyen de nulle part. Il y voit l’actualisation de la figure du banni en Droit Romain, de l’homo sacer [11]. Et il doute de la puissance des droits de l’homme pour accueillir le sacer, celui qui sépare. Au contraire, J.-C. Milner montre que c’est cette question du migrant, de celui qui n’est plus citoyen, qui renouvelle la lecture des droits de l’homme et du citoyen. Il considère, à l’opposé de la critique marxiste qui dénonçait les droits de l’Homme comme le pur semblant bourgeois, que ces droits sont parfaitement incarnés et ont à être incarnés comme les droits de l’être parlant saisi par sa qualité d’être parlant [12]. Et il rapproche ces droits de l’Homme des droits du corps de l’être parlant de ce qu’a promu dans son dernier enseignement Lacan sous le nom du parlêtre qui a un corps. Il dit : « L’homme de la Déclaration annonce l’homme/femme du freudisme : à la différence de l’homme des religions et des philosophies, il n’est ni créé [celui des religions] ni déduit [celui des philosophies], il est né ; en cela consiste son réel. » [13] Il constate : « Face aux campements de réfugiés, le langage marxiste est frivole. Les droits commenceraient donc avec les excréments et les sécrétions ? … Quand bien même on a retiré aux individus leurs mérites et démérites, leurs actions innocentes ou coupables, leurs œuvres en un mot, ce qui reste a des droits. Guenille, ordure, tombeau, la plupart des religions, des philosophies et des héroïsmes méprisent cette part maudite » [14].

En effet, cette considération du migrant qui se retrouve pris dans ces camps, dont le dispositif d’accueil qui peut devenir, comme l’a souligné Guillaume Le Blanc, si vite carcéral, rejoint l’accent que Lacan mettait sur sa distance à l’égard de la croyance à l’histoire. À la fin de son séminaire sur Joyce, il note ceci : « Joyce se refuse à ce qu’il se passe quelque chose dans ce que l’histoire des historiens est censée prendre pour objet. Il a raison, l’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que des exodes. […] Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. Envers de l’habeas corpus. » [15]

C’est en effet l’enjeu que nous posent les migrants, cette condition qui est la nôtre de plonger dans une histoire qui est fuite. Même s’il ne s’agit que de 3% de la population mondiale, comme le notait François Herrand cité par Martin Deleixhe ce matin, c’est toute l’importance qui se joue dans le pacte pour les migrations des Nations Unies, qui a été concocté entre quelques 190 pays et finalisé le 13 juillet 2018, et qui doit être approuvé formellement à Marrakech le 10 décembre. Un à un, les gouvernements d’Europe centrale ont dit leur position, qu’ils ne voteraient pas, ils sont suivis par d’autres pays européens comme l’Italie et bien sûr par les États-Unis. Pourtant, ce pacte sera sans doute signé par un nombre assez important de pays. Les Nations Unies préparent, après le pacte sur les migrants, un pacte sur l’asile et le droit d’asile comme tel.

Les populismes d’aujourd’hui et ceux des années trente

L’opposition des discours des populistes face à toute norme sur l’accueil des migrants est fondamentale. Au-delà de ce point, il faudrait situer la différence entre le populisme contemporain et les populismes des années trente sur la désignation d’un bouc émissaire. Un politologue, Raphaël Liogier, a récemment proposé : « Le populisme actuel est foncièrement original, empreint d’angoisse collective face à la globalisation (que ce soit sous la forme de l’‘‘immigration rampante’’, du ‘‘capitalisme sans frontière’’, de ‘‘l’islamisation du monde’’), et surtout postidéologique. Contrairement aux années 1930, où il se nourrissait de solides doctrines marxistes ou racialistes, le populisme d’aujourd’hui, héritier de la perte de crédibilité des grandes idéologies qui ont marqué le XXe siècle, est en effet opiniologique. » [16] En ce sens, l’invention d’Orban par la démonisation personnelle de Soros, telle que l’a montrée Kinga Goncz s’inscrit dans la série. Si l’on manque d’arguments anti-migrants, en Hongrie où ils sont si peu nombreux, alors Soros peut être désigné comme cause de tout le mal. Cette invention nominative fait partie de la liste des objets variables des populismes idéologiques. Liogier en conclut : « C’est en cela que l’on peut le qualifier de populisme liquide : il se révèle fluctuant dans le fond (le contenu doctrinal, ses logiques d’exclusion peuvent changer d’objet, allant du musulman au Rom, en passant par le Juif, le journaliste, l’immigré et l’homosexuel, selon les combinaisons les plus volatiles), et dans la forme (les opinions cosmopolites, les angoisses collectives, les frustrations circulent désormais via Internet à l’échelle de la planète sans contrôle idéologique clair, créant un effet d’immédiateté). » [17] J’ajouterais cependant que nous ne pouvons pas nous réjouir si vite de cette différence. Le populisme liquide, celui du liquide contemporain, peut changer d’ennemis tous les jours, il n’en est pas moins producteur d’un effet de l’un. Il produit ce qu’un autre politologue a appelé une « banque centrale de la haine » [18]. En effet, il peut changer mais il s’agrège. On obtient certes différemment le nationalisme tribal, l’effort de régénérescence d’une société prétendue décadente, dont parlait le fascisme des années trente se regroupant autour d’un chef et d’une doctrine solide. Pas de sens du sacrifice certes dans le populisme trumpien, mais un appel à une jouissance sans limite de jouir de la multiplicité des ennemis à abattre, de ceux qui ne jouissent pas comme moi.

Le besoin de rhétorique et les fake news

Nous avons besoin d’une rhétorique pour faire face à ces effets, à cette rhétorique de la haine comme Vincent Stuer l’a fait remarquer, et aussi pour faire face aux fake news que Michael Dougan a si bien fait valoir. Certes, la prolifération de ces fausses nouvelles est favorisée par le déclin des idéologies qui nous étaient communes, des grands récits, comme disait Lyotard, ou de ce qui faisait bien commun, sous la forme d’un idéal. Mais pour autant, l’absence de grands récits communs a une autre conséquence que la fragmentation. C’est que tous les récits communs sont maintenant remplacés par une seule exigence, celle d’être scientifique, celle de régner par la preuve, par l’evidence based. Et en effet, il y a quelque chose de puissant dans la déségrégation de la science. La science nous libère de nos particularités. Comme le dit Jacques-Alain Miller : « Si la science est déségrégative dans ses conséquences techniques, c’est parce que son discours exploite un mode très pur du sujet, un mode universalisé du sujet. Le discours de la science est fait pour et par tout un chacun qui pense Je pense, donc je suis. Ce discours annule les particularités subjectives, qui crient et se rebellent » [19].

Donc, premier temps, libération, déségrégation, construction d’un espace de raison commun. Puis deuxième temps, insurrection des jouissances, le calcul accentue ce qui résiste à son inclusion, il provoque l’insurrection de ceux qui se refusent à TINA, à There Is No Alternative. Si la raison dit qu’il n’y pas d’autre alternative, alors je renverse la table de la raison. La globalisation produit la révolte des laissés pour compte du marché universel qui est un pur calcul. C’est aussi bien en Europe à l’intérieur d’États complexes la résistance des nations particulières comme l’Irlande, la Catalogne, l’Écosse. C’est aussi l’histoire européenne qui revient comme un boomerang pour séparer les divers peuples issus de la colonisation qui se retrouvent plongés dans les marchés communs. En Amérique, ce sont les peuples indigènes, qui de la Terre de feu à l’Alaska, revendiquent la reconnaissance d’une culture et de droits qui ne peuvent se résorber dans l’universel. Au fond, partout, les jouissances particulières se refusent à s’uniformiser. Alors bien sûr la science et son discours tentent de recréer une sorte de sagesse où tout pourrait s’agréger, comme par exemple les néo-sagesses des fêtes californiennes de type Burning Man. Où la contemporanéité se propose de donner en spectacle le traitement de toutes les jouissances dans une parade de la fierté technologique. Mais il semble bien que les jouissances restent séparées, y compris dans les diverses sectes qui veulent les regrouper ou les juxtaposer dans un Autre de synthèse New Age.

Le populisme des années trente et le multiple de la jouissance d’aujourd’hui

Le multiple du populisme contemporain fait converger les multiples colères ou rages sur un même leader qui se retrouve dans la position de jouissance sans limites, cet objet homogénéisant les jouissances que Freud avait isolé dans sa Massenpsychologie, un phallus réel dit Lacan. Les réseaux sans leader, comme les Gilets jaunes en France, quelle que soit leur hétérogénéité, ont aussi besoin d’un objet unifiant. C’est alors le bouc-émissaire qu’ils mettent en commun : Emmanuel Macron.

Mais il y a aussi dans nos populismes et dans nos civilisations, un principe de déshomogénéisation qui est à l’œuvre, celui qui s’entend dans le lien qui s’est établi entre les droits des femmes et les droits des minorités sexuelles. Elles produisent un effet déségrégatif qui déplace la situation des années trente. Le surgissement des femmes dans l’élection américaine est frappant. Les ruses de l’histoire sont grandes ; on attendait la première femme président, par le top, on a eu Trump. Mais par contre, au midterms, deux ans après, c’est par le bas, c’est bottom up, que surgit une redéfinition de la place des femmes dans la politique démocratique.

L’écart entre hommes et femmes n’a jamais été aussi grand dans la politique américaine que dans ces élections de midterm. « Jamais l’écart entre le vote féminin et le vote masculin n’a été aussi grand : plus de vingt points ; 60% des femmes ayant fait des études universitaires ont voté pour un candidat démocrate, d’après les sondages de sortie des urnes. Les taux de participation des femmes, des jeunes de moins de trente ans, des membres de minorités ethniques, ont été particulièrement élevés dans ces élections très particulières qui, d’habitude, ne mobilisent qu’un tiers des électeurs, contre 49% cette année. » [20]

Du côté des électeurs, il y a un effet déségrégatif, et aussi du côté des élu·e·s. La nouvelle vague des élues américaines est pour beaucoup passée par l’armée, où les femmes sont admises depuis vingt ans. Pour les élus, féminins ou masculins, l’état de service aux armées est crucial. Ou bien il faut avoir été travailleuse sociale. Comme par exemple Kyrsten Sinema (Démocrate, Arizona). « Âgée de 42 ans, la nouvelle sénatrice – qui avait été la première élue du Congrès ouvertement bisexuelle ». Et elle fait de sa bisexualité un argument pour expliquer qu’elle pourra très bien travailler et avec les Démocrates, et avec les Républicains.

Il y a aussi Deb Haaland (Démocrate, Nouveau-Mexique). Indienne, fille de militaire, puisque beaucoup d’Indiens ont été enrôlés dans les troupes américaines. Elle a elle-même soutenu le coming-out de sa fille qui milite ouvertement pour les droits LGBT aux États-Unis et elle a été élue dans cet État, le Nouveau Mexique, qui n’est pas réputé pour être aussi libéral que les États de la côte Est. Il y en a d’autres qui produisent cet effet déségrégatif, étrange, comme Ilhan Omar (Démocrate, Minnesota), qui, musulmane, a réussi à se faire élire sur un programme assez proche de Sanders. Les effets déségrégatifs sont là. C’est ce qui change par rapport au discours populiste des années 30. J’en prendrais aussi l’exemple avec ce fait de samedi dernier, les gilets jaunes en France manifestaient en même temps que le mouvement #metoo français. Y aura-t-il les gilets d’un côté et les communautés féministes et LGBT de l’autre, irréductibles l’un à l’autre ? Il ne me semble pas. Il y aura des intersections entre les discours communautaires et ces discours instables fragiles, ce discours qui se tue lui-même qui s’auto-détruit, comme ce discours des gilets jaunes se voulant absolument a-représentatif. Le représentant des gilets jaunes reçu par le Premier ministre français souhaitait que l’entretien soit filmé et public. C’était semble t-il pour se protéger. Il expliquait à la presse en sortant que si les « représentants » du mouvement sont venus si peu nombreux, c’est qu’ils avaient reçus des menaces de mort. « 90% des menaces venaient d’autres gilets jaunes », ajoutait-il. Voilà une déclaration bien de l’époque : un chiffrage précis, les réseaux sociaux, le discours qui veut tuer. Comptons plutôt sur l’effet civilisateur du discours féministe pour obtenir un effet déségrégatif et vivre le plus possible sans Gremlins comme le souhaitait Guillaume Leblanc, qui mettait tant l’accent sur le principe d’hospitalité. Les forums européens, comme celui-ci, sont l’occasion de poursuivre les échanges entre le discours psychanalytique et les autres discours, dans la mesure où nous considérons qu’il y a un obstacle au principe d’hospitalité généralisé. Il y a le Gremlin de notre propre jouissance à laquelle nous n’arrivons pas à donner hospitalité. C’est un reste inéliminable, qui fait le moteur de l’expérience psychanalytique et des symptômes qui ne cessent de se produire. Ils nous provoquent sans cesse à articuler de bonnes réponses, au-delà de la nécessaire rhétorique que nous avons, avec d’autres, à élaborer.

[1] Intervention au Forum européen Zadig en Belgique, Les discours qui tuent, qui s’est tenu le 1er décembre 2018 à Bruxelles.

[2] Milner J.-C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier, 2003.

[3] Enzensberger H. M., Le doux monstre de Bruxelles ou L’Europe sous tutelle, Paris, Gallimard, 2011.

[4] Greenblatt J. A., « When hate becomes mainstream », The New York Times, 28 octobre 2018, disponible sur internet.

[5] Friedman R. A., « The neuroscience of hate speech », The New York Times, 31 octobre 2018, disponible sur internet.

[6] Lesnes C., « Illégitime défense », Le Monde, 1er décembre 2018.

[7] Ibid.

[8] Lilla M., « La gauche doit dépasser l’idéologie de la diversité », Le Monde, 8 décembre 2016, disponible sur internet.

[9] Butler J., Rassemblement, Paris, Fayard, 2016.

[10] Cité par Eric Aeschimann in « Comment vivre dans ce monde ? », L’Obs., 8 décembre 2016.

[11] Agamben G., Homo sacer, Paris, Seuil, 2003.

[12] Milner J.-C., Les penchants criminels de l’Europe démocratique, op. cit.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Lacan J., « Joyce le Symptôme » (1979), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 568.

[16] Liogier R., « Populisme liquide dans les démocraties occidentales », in Badie B. et Vidal D. (s/dir.), Le Retour des populismes, L’état du monde 2019, Paris, La Découverte, 2018, p. 40.

[17] Ibid.

[18] Expression de C. Salmon.

[19] Miller J.-A., « Les causes obscures du racisme », Mental, n°38, novembre 2018, p. 145.

[20] Lacorne D., « Midterms : ‘‘Les femmes ont exprimé leur ras-le-bol de l’esprit haineux de Donald Trump’’ », Le Monde, 8 novembre 2018, disponible sur internet.




L’épouse de Joyce

D.A. : À partir de la phrase de Lacan : « Pour Joyce, il n’y a qu’une femme »[1], qu’il nous est proposé de commenter, nous évoquerons l’étrange couple que formèrent Joyce et Nora, en examinant ce qu’en dit Lacan dans son séminaire du sinthome.

Du rapport de Joyce à Nora, Lacan formule ceci : « … je dirai que c’est un rapport sexuel, encore que je dise qu’il n’y en ait pas. Mais c’est un drôle de rapport sexuel ». Comment entendre cette affirmation de Lacan ?

J.-L.G. : Ce que dit Lacan du couple de Joyce et Nora est tiré de sa lecture des lettres d’amour à Nora. Joyce rencontre Nora à Dublin, ils se fréquentent régulièrement pendant quelques mois. Entre deux rendez-vous il lui écrit. Ensemble ils quittent Dublin à l’été 1904 et vont finir par se fixer à Trieste. A deux reprises Joyce va revenir à Dublin. Pendant cette séparation, et quelques autres souvent brèves, il écrit presque quotidiennement à Nora. Cette correspondance est à chaque fois le support d’une incoercible pratique masturbatoire.

Le rapport sexuel ce serait la coaptation parfaite d’une forme mâle et d’une forme femelle, comme l’est celle de la main et du gant. Cette union rêvée est racontée dans le mythe d’Aristophane où chaque moitié recherche sa moitié perdue pour retrouver une unité originelle. La thèse du non-rapport sexuel se déduit des observations que Freud a faites sur la sexualité de l’être parlant. L’Eros du parlêtre se résume à la pulsion, et au niveau des pulsions partielles il n’y a aucune prescription d’un rapport à l’Autre sexe. Le vide du rapport sexué appelle alors une suppléance susceptible de briser la solitude du parlêtre. L’amour, le fantasme ou le symptôme sont autant de modalités d’inscrire l’autre dans une relation sexuée. Le couple écrit ainsi pour chacun le rapport sexuel qui n’existe pas pour l’espèce.

Sur le fond de ce non-rapport le couple de Nora et Joyce répond à une autre exigence, qui fait sa singularité, en quoi il réalise un drôle de rapport sexuel. Dans le souvenir d’enfance de la raclée, Lacan a relevé chez Joyce la fuite du corps propre qui menace de se détacher de lui comme une pelure. Par sa présence dans la vie sexuelle de Joyce, Nora compense ce laisser-tomber du corps. Elle réalise un nouage permettant de rabouter l’imaginaire aux deux autres dimensions du réel et du symbolique. Elle le serre, dit Lacan, comme un gant. Le gant fonctionne comme une boucle supplémentaire qui vient réparer l’erreur du nœud joycien, où l’imaginaire est touché. Le gant n’est pas une métaphore, il a réellement une fonction de serrage et ce gant c’est Nora. « C’est la dynamique des nœuds, ça ne sert à rien mais ça serre, quelque chose que l’on suppose être coincé par ces nœuds »[2].

La relation de couple est d’ordinaire une fiction symbolique, le nœud corrigé que réalise Nora, lui, n’est pas un semblant.

 

Lacan dit que, pour Joyce, il n’y a qu’une femme, qu’elle est toujours sur le même modèle : de quoi s’agit-il ?

D.A. : Alors qu’il arpente les rues de Dublin, James Joyce rencontre Nora le 16 juin 1904. Il va immortaliser ce jour dans son roman Ulysse, comme le Bloomsday, qui se déroule à cette date, d’après le prénom du personnage principal et double de l’auteur.

 Mais leur union ne se scelle que quelques jours plus tard, lorsqu’elle l’initie au plaisir sexuel, par la masturbation. « Elle a fait de moi un homme », dira Joyce. Elle ne consent à être sienne que le jour où ils arrivent à Zurich, après leur départ de Dublin. On peut penser que du point de vue sexuel, Joyce n’a pas connu d’autres femmes, à l’exception des prostituées.

Mais c’est surtout du point de vue amoureux, que Nora est la seule qui a vraiment compté pour lui. Après l’autodafé de son Dubliners, il a pu dire à Italo Svevo « Il est certain que je suis plus vertueux que tous ces gens, moi qui suis un vrai monogame et qui n’ai aimé qu’une seule fois dans ma vie.[3] ».

« Je n’entends que votre voix […]. Je voulais entendre votre voix, pas les leurs », écrit James à son amoureuse, dans les premières semaines. C’est sa voix qui la rend unique, une voix aux accents de Gallway, où la prononciation reste plus proche du gaélique, que l’écrivain voulait retrouver. Elle a aussi des expressions et des phrasés, voire des gros mots qu’il n’a jamais entendus, et qui vont nourrir le parler de ces personnages féminins.

La musique, voire la musicalité de la langue étaient essentielles à l’auteur de Musique de chambre. A chaque page écrite, il trouvait un parallèle avec l’une de ses pages musicales préférées. Et Nora fut la page d’où sortirent tous ces écrits.

 

J.-L.G. : Et le modèle ?

D.A. : C’est le gant, car dans Le sinthome, Lacan dit : « Pour Joyce, il n’y a qu’une femme. Elle est toujours sur le même modèle, il ne s’en gante qu’avec la plus vive des répugnances [4] ».

Qu’est ce qui conduit Lacan à avancer que pour Joyce Nora est un gant dont il se gante ? Ce gant d’où sort-il ?

J.-L.G. : C’est une interprétation que Lacan donne de ce qu’il découvre sous la plume de Joyce. Le gant est présent dans la correspondance. Dans une des toutes premières lettres Joyce écrit à Nora ceci : « Ton gant est resté près de moi toute la nuit – déboutonné – mais à part ça il s’est conduit très convenablement », et quelques jours plus tard il note : « Gant très bien élevé ». On apprend ainsi au passage que le gant comporte un bouton et à quoi il sert dans les mains de Joyce. Il sert à serrer l’organe. C’est d’ailleurs ainsi que les relations avec Nora se sont établies. C’est elle qui a pris l’initiative, en le masturbant. Pendant les mois de leur relation à Dublin c’est le seul contact sexuel entre eux.

Le gant revient dans les lettres que Joyce adresse à Nora restée à Trieste, alors que lui-même est de retour à Dublin pour affaire. Le gant retourné, que relève Lacan, apparait dans le passage suivant : « J’espère que tu as bien reçu mon petit cadeau, les gants. La plus jolie paire est celle en peau de renne : elle est doublée de sa propre peau, simplement retournée et devrait être chaude, presque aussi chaude que certaines régions de ton corps ». Le gant apparait ainsi comme le corps de Nora. Conformément à une nécessité topologique ce corps, qui est un sac, doit être retourné pour venir envelopper, ganter le corps de Joyce.

Si Nora serre Joyce comme un gant, dans les faits en quoi consiste ce serrage ?

D.A. : Elle contient ses excès de jouissance, répondant qu’elle le comprend quand il s’adresse à elle dans un langage obscène. Autrement dit, elle a une fonction de serrage qui ferait tenir les morceaux épars du corps de Joyce. Sa présence lui est essentielle pour écrire et son absence, le désespère : lorsqu’il revient à Dublin, laissant Nora avec Giorgio à Trieste, il a une crise de jalousie qu’on pourrait qualifier de délirante. Il commence à penser – et à l’écrire à Nora – que les jours où elle ne le voyait pas, elle était sans doute sortie avec son ami Gogarty. Certes, cet ami avait témoigné à James de son attirance pour la belle brune, mais rien n’atteste qu’il y ait eu une liaison entre eux. Nora a la finesse de ne pas répondre aux messages accusatoires jusqu’à ce que Jim – comme elle était la seule à voir le droit de l’appeler – ne change de ton.

Dans les voyages qui suivent, James aura appris qu’il ne peut pas quitter sa femme. Et lorsqu’elle doit se faire opérer, il s’installe avec elle à l’hôpital…

Nora est donc le cadre, tout comme Cork, le cadre en liège qui entourait la photo de la ville homonyme chez les Joyce. Elle serre mais ne sert à rien.

Sur ce thème du serrage, quoi d’autre ?

 

J.-L.G. : Avec Nora Joyce a rencontré une femme qui l’a pris en main et l’a serré. Elle est venue vers lui et a fait de lui, dit-il curieusement, « un homme », en saisissant son organe, qui alors ne demandait sans doute qu’à s’en aller avec le reste de son corps. Quand elle fait irruption dans sa vie, Joyce est en proie à une profonde solitude, dans laquelle l’a laissé la mort récente de sa mère. Voici ce qu’il écrit à Nora : « … j’étais un étrange garçon solitaire, déambulant seul la nuit et pensant qu’un jour une jeune fille m’aimerait. Mais je n’arrivais jamais à parler aux jeunes filles que je rencontrais (…). Puis tu es venue vers moi ». Il lui écrit aussi ceci : « je parle (…) à la jeune fille que j’aimais (…) et me prenait si facilement dans ses bras et faisait de moi un homme ».

Désormais il ne cessera, dans ses lettres, de réclamer qu’elle le serre, c’est-à-dire qu’elle le gante, au moment où il est en proie à une jouissance phallique sans limite, c’est lui qui le note à certains moments, et où son corps menace de fuir par tous les orifices dont il est percé. Il lui demande en écho, dans une sorte de transitivisme, de lui répondre dans les moindres détails pour prendre en main ce corps qui se détache de lui. Dès qu’une lettre tarde, que Nora lui fait le moindre reproche ou qu’il la sent s’éloigner, il sombre dans la plus extrême déréliction, où la jouissance masochiste n’est pas absente. A la suite d’une lettre de reproche, voici ce qu’il lui répond : « … depuis que j’ai lu ta lettre ce matin, j’ai eu l’impression d’être un chien bâtard qui a reçu un coup de lanière sur les yeux. (…) j’ai déambulé dans les rues comme un immonde roquet que sa maitresse a lacéré de son fouet … Laisse-moi retomber dans la fange d’où je suis venu ».

On ne voit jamais Joyce exprimer le désir de prendre Nora dans ses bras, c’est lui qui demande à son amante de le serrer dans ses bras. On peut lire ceci par exemple : « je veux tout oublier dans tes bras », ou : « Prends-moi de nouveau dans tes bras » et dans le même esprit : « Il faut vraiment que tu me prennes en main », et encore : « je pensais à quelqu’un qui me tenait dans sa main comme un petit caillou ».

Pourquoi Lacan dit-il qu’il ne s’en gante qu’avec la plus vive des répugnances ?

D.A. : Parce que Joyce, tout en étant amoureux, n’est pas dupe. Cet érudit qui a épousé une femme de chambre ne prétend, en aucun cas, avoir d’échanges intellectuelles avec elle. Plus, les femmes savantes, ça le gave !

« …ce n’est que par la plus vive des dépréciations qu’il fait de Nora une femme élue[5] », dit Lacan. Et Nora d’accepter cette place : elle se moule absolument sur la jouissance de Joyce[6] ». Il n’accorde pas tant d’importance à sa femme si ce n’est par sa fonction de serrage. Il dit qu’elle est « adorablement ignorante[7] ». Une femme tout à fait ordinaire qu’il élève à la dimension de l’extraordinaire. Une femme rencontrée dans la rue, tout à fait par hasard, qui devient son épiphanie.

Qu’ajouter sur l’extrême ravalement dont Nora fait l’objet ?

 

J.-L.G. : Lacan ne cède pas à la fascination qui avait accueilli les premières traductions des lettres en français.  Ses lecteurs, séduits par les propos orduriers et obscènes, s’enchantaient d’une correspondance amoureuse qui ne s’embarrassait d’aucun tabou. Le diagnostic de Lacan est tranché, il n’y a nulle idéalisation de l’objet aimé dans les lettres de Joyce. Tout à l’opposé, ce n’est qu’au prix de « la plus grande des dépréciations que Joyce fait de Nora une femme élue ». Cela n’échappe pas à Joyce. Il écrit à Nora qu’il « n’utilise jamais d’expressions obscènes dans la conversation », qu’il se détourne des hommes qui racontent des histoires grossières ou graveleuses, et que pourtant dans les lettres qu’il lui adresse il mesure que « la grossièreté et l’obscénité dépassent toutes les bornes de la pudeur ». Ces notations reviennent régulièrement dans sa correspondance, par exemple ceci : « Je frémis d’impatience dans l’attente de la réponse à ces lettres répugnantes », ou : « T’ai-je choquée par les saletés que je t’ai écrites », ou bien : « Au revoir, ma chérie que j’essaye d’avilir et de dépraver ».

L’interprétation que Lacan donne du couple est sans équivoque, je le cite : « copains comme cochons [8] », dit-il des deux complices.  Il n’y a aucune limite à ce que Joyce exige du corps de Nora. Si toutes les bornes de la pudeur sont franchies et si « la pudeur est amboceptive des conjonctures de l’être »[9], c’est sans doute que l’idée de soi comme corps a déserté Joyce. Nora comme gant opère un serrage de ce corps qui ne demande qu’à fuir.

Lacan parle du gant retourné et du bouton lorsqu’il dit :« dans le gant retourné, le bouton est à l’intérieur », d’où vient ce bouton et que vient-il faire entre Joyce et Nora ?

D.A. : À la lecture de cette page, où Lacan développe le rapport de ce couple, il dit « ce bouton doit bien avoir une petite chose à faire avec la façon dont on appelle un organe. Le clitoris, pour l’appeler par son nom, est dans cette affaire quelque chose comme un point noir [10]». Il en déduit l’intérêt des femmes pour les points noirs, car, une femme, « …son point noir à elle, elle ne voudrait pas que ça tienne tant de place[11] ».

Ce rapprochement que fait Lacan est tout à fait justifié car dans une lettre à Nora, quelques mois après leur rencontre, James lui écrit : « Bonne nuit ma petite chatounne, […] Écris encore et des choses plus sales, ma chérie. Chatouille ton petit bouton en écrivant pour que cela te fasse dire des choses toujours plus laides[12] ».

D’un côté, « Le gant retourné c’est Nora – dit Lacan – c’est sa façon à lui de considérer qu’elle lui va comme un gant[13] ». Et d’un autre côté, le bouton noir c’est le clitoris. Voici comment débute la sexualité dans ce mariage.  Qu’est-ce que c’est que ce rapport de Nora et Joyce – se demande Lacan – Chose singulière, je dirais que c’est un rapport sexuel, encore que je dise qu’il n’y en ait pas. Mais c’est un drôle de rapport sexuel [14] ».

Nora le gante, elle le serre comme un gant…et ce gant fait aussi partie des objets présidant la rencontre :

Ellmann [15], le biographe de Joyce, nous apprend qu’à l’un des premiers rendez-vous, l’amoureux garde un gant de Nora en gage, tout comme Léopold Bloom dans l’Ulysse. Et comme la paire est dépareillée, il lui envoie une nouvelle paire.

On pourrait paraphraser le poème de Tudal que Lacan reprend dans Encore : « entre l’homme et la femme il y a un mur … », « par entre Joyce et Nora, il y a un gant, un gant retourné où le bouton est à l’intérieur… ».

Dans l’Ulysse, l’auteur se demande : « L’homme et la femme, l’amour, qu’est-ce ? Un bouchon et une bouteille[16] ». Est-ce à dire que Joyce croit au rapport sexuel ?

Que vise Lacan quand, parlant de Joyce, il dit que Nora ne lui sert absolument à rien ? À quoi aurait-elle pu lui servir ?

J.-L.G. : La sècheresse de cette interprétation : « Elle ne lui sert absolument à rien », est faite pour doucher l’exaltation des commentateurs qui ont voulu voir dans les lettres le témoignage du rôle littéraire que Nora aurait joué dans la genèse de l’œuvre de Joyce. Non, elle n’est pas sa muse, elle n’est pas sa Béatrice. Elle n’est pas non plus Madeleine qui a su inspirer à André Gide un amour idéalisé, que lui-même n’a pas craint de rapprocher de l’union mystique de Dante à Béatrice. La relation de Joyce à Nora « la fait apparaitre plutôt mélange qu’union de l’être à l’être qui illustre l’expérience mystique »[17].

Joyce ne fait pas de Nora un objet a, cause de son désir, soit « une femme qui lui soit acquise pour lui faire des enfants, et que de ceux-ci, qu’il le veuille ou pas, il prenne soin paternel »[18]. C’est pourquoi à chaque fois qu’un enfant apparait entre eux, Georgio puis Lucia, cela fait toujours un drame.

Nora sert-elle à sa jouissance ? Ce n’est pas la thèse de Lacan. Joyce est en proie à une jouissance strictement autoérotique. Les demandes faites à Nora de venir épouser les méandres de cette jouissance, sont d’un autre ordre. Elles forment un appel à une opération de serrage d’un corps qui lui échappe.

Le pire égarement [19] est atteint dans cette relation quand Joyce croit porter sa femme dans son ventre. Nous en avons le récit dans un fragment de sa pièce de théâtre « Les Exilés » [20]. On rejoint l’extrême du dérèglement quand on découvre la réciproque, soit la demande de Joyce d’être enfanté par Nora, il le lui écrit : « Ô si je pouvais me blottir dans ton ventre comme un enfant né de ta chair et de ton sang, être nourri de ton sang, dormir dans la chaude obscurité secrète de ton corps ». Là il serait à jamais ganté du corps de Nora, où elle apparait, du point de vue du schizophrène, n’avoir qu’une fonction instrumentale de contenant.

Joyce et Nora se marient 27 ans après leur rencontre, pourquoi ?

D.A. : James consent à cette alliance pour légitimer leurs enfants et pouvoir leur léguer l’héritage. Dans une lettre écrite deux jours avant la cérémonie, le ton est jovial et il plaisante même avec la date du 4 juillet, qui est la date anniversaire de son père et de son frère Georges, « sans parler de l’indépendance américaine », comme il le dit. Il va encore plus loin dans sa boutade : il projette de mettre les gens hors de la scène, avec des accoutrements originaux, une mariée habillée en gardien des plages et le marié avec un voile blanc et un parasol ! James a 49 ans et Nora, 47.

Des raisons profondes avaient empêché Joyce de le faire avant. Dans une lettre à son fils, cinq jours après la cérémonie civile, il dit voir dans l’anneau un symbole de l’esclavage.

Déjà dans Stephen le héros, le personnage principal s’exprime contre cet acte symbolique : il n’est sensé que pour les gens d’intelligence ordinaire et pousse à promettre l’impossible : aimer une femme pour toujours. « …l’amour ou la liberté d’un être humain – dit Stephen – n’appartiennent pas à l’actif spirituel de l’Etat[21] ». Il voit le mariage comme un acte diplomatique qui vise à « gagner quelque pruneau particulièrement succulent [22]». Et « …ce qu’ils appellent le temple de l’Esprit-Saint ne devrait pas être soumis à des marchandages ! [23] ».

Il n’est donc pas étonnant que, fort de cette façon de penser, Joyce ait vécu son mariage comme une intrusion de la presse dans ce qu’il voulait un acte intime. La lettre à Giorgio témoigne de toute la rage dont il est capable et fait part du chantage auquel un journaliste a voulu le soumettre : soit ils décrivaient cette union comme une mariage moderne et l’exercice de l’amour libre, soit ils révélaient que le couple se serait déjà marié à Trieste, ce qui pouvait faire l’objet d’un scandale : les Joyce aurait commis des noces en double !

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Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018

[1] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 84.

[2] Ibid., p. 81.

[3] Svevo, I., Sur James Joyce, Paris, Allia, 2014, p. 12.

[4] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 84.

[5] Ibid.

[6] Biagi-Chai, F., « Sinthome ou suppléance comme réponse au vide », Conférence à la Section Clinique, Clermont-Ferrand, juin 2010, www.lacan-universite.fr

[7] Maddox, B., Nora : la vérité…, p.84.

[8] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p.84.

[9] Lacan, J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 772.

[10] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p.84.

[11] Ibid.

[12] Joyce, J., Lettres à Nora, Rivages poche, 2012, p. 146.

[13] Lacan, J., Op. cit., p. 84

[14] Ibid., p. 83.

[15] Ellmann,R. James Joyce, Paris, Gallimard, 1962, p. 176.

[16] Joyce, J., Ulysse, Œuvres, T. II, p. 553.

[17] Lacan, J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 575.

[18] Lacan, J., Le Séminaire, RSI, livre XXII, séance du 21 janvier 1975, inédit.

[19] Lacan, J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 74.

[20] Joyce, J., Les Exilés, Œuvres, T. I, p. 1764

[21] Joyce, J., Stephen le Héros, Gallimard, 1948, p. 236, coll. Folio.

[22] Ibid., p. 235.

[23] Ibid.




Le mariage, un symptôme normal

« Le mariage me paraît un symptôme, un symptôme normal.

C’est un symptôme social qui a été mis au point et que l’on adopte » [1].

Guy Trobas : Le Mariage, un symptôme normal, nous dit Jacques-Alain Miller. C’est donc un symptôme qui sort du registre de la particularité, celui que nous concevons psychanalytiquement. La norme prétend, elle, à un certain universel, ce que confirme le terme de social – qui renvoie ici à notre société. En serait-il de même dans celles où règnent encore, à des degrés variables, des règles d’alliance qui ordonnent de manière obligée la création des couples formateurs de familles ? La notion d’obligation s’oppose évidemment au terme d’adoption qu’utilise J.-A. Miller pour caractériser notre rapport au mariage, ce qui suppose une liberté de choix et donc, en principe, la décision subjective de deux partenaires. Dit autrement, la loi, disons de leur cœur, est supérieure à celle qui a institué le mariage puisqu’elle décide, ou non, de se loger dans cette forme instituée.

Anaëlle Lebovits-Quenehen : Le nombre des symptômes que constitue l’union de deux êtres est indéfini. D’autant qu’ils ne cessent de croître et de se multiplier : le mariage en fait partie au même titre que la consommation de partenaires divers et variés, ou le concubinage, l’union libre, celle consacrée par l’Église, celle qui est laïque, la relation épisodique et erratique, j’en passe, toutes ces modalités du couple constituent autant de symptômes. Symptôme donc, que le mariage. Mais symptôme normal, nous dit en effet J.-A. Miller. Pour le côté « normal », notons que le mariage reste, en France notamment, une institution d’importance. Les débats qui ont entouré le mariage pour tous et dont on discute encore dans les chaumières en attestent assez.

Mais quel est le véritable enjeu du mariage ? Nombreux sont les couples qui s’aiment assez pour avoir des enfants, et s’unir à ce titre pour l’éternité par le biais des enfants qu’ils partageront toute leur vie, tout en se refusant à s’unir par des liens du mariage. L’enjeu de l’union éternelle n’est donc pas spécifique au mariage. Mais l’enjeu du mariage ne se résume pourtant pas à un simple bout de papier comme le prétendent ceux qui regardent ce symptôme d’un œil critique, ceux-là mêmes qui le récusent bien souvent au nom de ce que le mariage serait une institution trop normale. Pourtant, leurs récusations emportent une certaine vérité quant au couple. Tandis que le mariage est « un contrat légal […] qui lie des volontés », le couple (marié ou pas) est d’un autre ordre : il lie des symptômes qui consonnent [2], comme le note J.-A. Miller, des modes de jouir qui s’entendent comme larrons en foire – et ceci est d’autant plus vrai aujourd’hui qu’on choisit librement son partenaire amoureux et son mari ou sa femme. Je crois que c’est cette vérité du couple que promeuvent les anti-mariages, signifiant qu’il y a une vérité du couple, une jouissance du couple, qui ne se laisse pas résorber dans le cadre légal qu’offre le mariage.

Si le mariage se résumait toutefois à un bout de papier, on ne ferait sans doute pas tant de manières, ni pour se marier, ni pour ne pas le faire. C’est l’enjeu que constitue le choix de se marier (ou de ne pas) qui donne finalement une idée du caractère éminemment symptomatique du mariage.

G. T. : Il faut dire que cette institution du mariage dans notre société présente une spécificité extraordinaire par rapport aux règles d’alliance dans les structures élémentaires de la parenté, même atténuées à l’époque romaine, où très dégradées à l’époque féodale. Cette spécificité tient au fait qu’à un certain moment, a été donné le coup de grâce à ce qui avait été jusque-là une forme de sagesse quant à la stabilité des sociétés : c’est celle que signale Lacan quant aux soins de ces sociétés, dans toutes les cultures, de laisser à la porte de toute alliance fondatrice de la famille la loi du cœur, soit l’amour et la sexualité qui pourraient s’y loger. Notre mariage présente en effet cette nouveauté radicale de faire entrer l’amour de plain-pied, et avec force de loi, dans ce type d’alliance. Pour que ce principe prenne force ; il a certes fallu quelques siècles à partir du moment où il fût énoncé. Quand et sous quelle forme ?

Si nous estimons qu’il y a là un progrès dans notre civilisation – qui dirait le contraire ici ? – il faut bien convenir que nous devons, pour que la loi de l’amour devienne un signifiant-maître, une fière chandelle à un Pape doctrinaire et très politique qui a d’abord bien senti une sorte d’insurrection de l’amour, de ses discours qui fleurirent au XIIe et XIIIe siècles. Du chant breton de Tristan et Iseult devenu une multitude de récits et de romans, en passant par les trouvères parcourant l’Europe de l’époque, glorifiant aussi bien les feux de l’amour et du désir réalisé entre deux êtres que ces mêmes feux aux retenus ascétiques de l’amour courtois. Mais, outre la déferlante précédente, ce Pape a aussi tenu compte de l’expansion de ce qu’on a appelé le catharisme qui doctrinait sur une pureté rejetant l’amour entre des êtres charnels en tant qu’expression du mal. Hérésie éminemment dangereuse selon lui pour le catholicisme. C’est donc ce Pape, Innocent III qui, au quatrième Concile de Latran en 1215, introduit le mariage catholique indissoluble en tant que sacrement majeur devant être fondé sur l’affectio maritalis. Le choix de l’amour est ici substitué, dans la formation du couple, au devoir d’amour. Certes cet amour, pour être dans le registre de la sublimation spirituelle christique dont l’église est la médiation, ne saurait être concupiscent, laïc, tel l’amour des troubadours, mais des dispositions canoniques ouvrent bien cette voie en substituant à la simple union arrangée des corps celle de l’union de deux volontés, de deux désirs. Que sont ces dispositions ?

A. L.-Q. : Nous verrons dans un instant ce que sont ces dispositions, mais auparavant, attardons-nous un court instant sur ce que Guy vient d’avancer. Le mariage en effet inclut dans nos contrées la dimension de l’amour. Certes, il y a encore des exceptions à cette règle, mais disons que c’est généralement le cas quand deux sujets décident de s’unir malgré les indices qu’ils ont déjà de ce que, entre eux, il n’y a pas de rapport [3].

Vous me direz que j’ai tout à l’heure fait valoir le contraire en affirmant que, dans le couple, les individus trouvaient une sorte d’harmonie inconsciente dans la consonance de leur symptôme, cette harmonie fût-elle vécue sur le mode de la plainte perpétuelle de l’Autre du couple. Ça n’empêche pas que les deux sont fondamentalement sans rapport en deçà justement de l’amour (souvent teinté de reproches et même parfois de haine) qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. La preuve en est justement palpable dans cette plainte que suscite l’Autre du couple et que l’on confie à l’analyste dans l’espoir de trouver une issue au symptôme que le couple constitue. Cette plainte est ce qui atteste du non-rapport tandis que la longévité du couple, la satisfaction qu’on en tire assez pour faire advenir ce couple, mais surtout pour lui permettre de durer, atteste de la sérieuse suppléance que trouve ce non-rapport dans l’amour, et éventuellement dans le mariage qui le légalise.

Le non-rapport fonde en effet le lien entre homme et femme, mais aussi bien entre femme et femme, ou homme et homme, ce qui fait que les homosexuels sont tout aussi éligibles au mariage que les hétérosexuels.

Quoi qu’il en soit, dès lors que l’amour s’invite dans le mariage, celui-ci passe de symptôme du non-rapport entre deux êtres, à symptôme de leur amour. Le mariage se fait ainsi symptôme de symptôme, symptôme au carré.

Symptôme de l’amour, lui-même symptôme du réel du couple, le mariage est donc depuis quelques siècles fondé sur l’affectio maritalis, comme Guy nous l’indique. Il se fonde sur l’alliance entre l’ordre symbolique dans lequel le mariage se scelle et celui de la jouissance où un couple trouve sa dissonante harmonie. Si le mariage était jadis fait pour exclure ceci, que « l’amour est enfant de bohème, qui n’a jamais, jamais connu de loi », comme le dit Carmen, depuis Innocent III le mariage (et même le PACS) n’exclut plus cette jouissance de l’amour hors la loi de son cadre légal.

G. T. : Donc les dispositions qui encadrent ledit sacrement reposent sur un principe auquel nous attribuerons le statut de nouveau signifiant-maître, c’est le « consentement mutuel » ! Et les dispositions en question le légifèrent pour être « parfait » : il doit être libre, public, dit de vive voix, dans un lieu ouvert, une église, et annoncé par des bans. Les mariages forcés et contraints seront déclarés non advenus ! Ce signifiant nouveau est, à l’évidence, porteur d’une subversion potentielle du statut de la femme : de l’objet d’échange ou d’appropriation masculine il implique un équilibre égalitaire. Il reste du chemin, c’est patent, et ce chemin n’est pas pavé de roses, quand il ouvre notamment à la « guerre des sexes » à laquelle J.-A. Miller a pu faire allusion ! D’ailleurs il a fallu attendre la Constitution de 1791 pour que le mariage soit laïcisé et qu’un certain nombre d’obligations faites à la femme dans le mariage sacramentel soient retirées. Notons toutefois que le mariage d’amour qu’il soit religieux ou laïque rend l’infidélité transgressive.

A. L.-Q. : Corneille et Racine dans le registre tragique, mais aussi bien Molière dans un style plus riant, se saisissent volontiers des difficultés occasionnées par la scission entre l’amour et le mariage, entre le mode de jouir qui fait tenir le couple et la forme légale qui est sensée lui donner son cadre. Mais la jonction de l’amour et du mariage à l’origine de laquelle Guy nous ramène, cette jonction qui permet justement d’épouser celui ou celle qu’on aime ou avec qui ça résonne authentiquement, ouvre aussi une voie à la possibilité d’épouser tout et n’importe quoi pourvu qu’on en jouisse plus et mieux que du reste. Au Japon, une femme s’est ainsi épousée elle-même, donnant un cadre légal à l’harmonie qu’elle trouve dans sa propre compagnie.

Le mariage d’amour humanise donc l’ordre symbolique qui encadre la jouissance du couple, mais il révèle ce que le mariage faisait jadis oublier, à savoir que le conjoint véritable d’une existence n’est pas toujours la personne « à qui vous unissent les liens du mariage, ni non plus la personne avec qui vous partagez [votre] lit »[4]. Qu’on songe en effet seulement, comme nous y invite Lacan et J.-A. Miller, au mariage d’amour entre André et Madeleine Gide, mariage par le truchement duquel André Gide écrivait sa correspondance, ces lettres qu’il chérissait plus que la femme à qui il les destinait. C’est bien ce sur quoi Madeleine Gide, brûlant un jour la correspondance de son mari pour le punir d’être allé voir ailleurs, ne s’est pas trompée un instant. Son acte interprétait son mari dont le véritable partenaire, était sa correspondance amoureuse tandis que son épouse n’était, en un sens, qu’une occasion d’écrire cette correspondance.

G. T. : Ainsi avec ou sans le mariage séculier, voire aussi religieux, s’ouvre une nouvelle ère dans la formation des couples et, au-delà, des familles désormais détachées d’un accomplissement religieux, voire d’une supposée nature des choses. Place à l’amour comme ciment de l’union de deux êtres (ou d’un seul avec lui-même comme Anaëlle vient de le mentionner), un amour que la loi de 1791 instituant le divorce a accepté comme pouvant être à durée limitée. Un certain idéalisme de la valeur pacifiante de ces nouvelles règles de formation du couple a incontestablement animé la fin du XVIIIe siècle et le suivant. Cet idéalisme, nous en entendons chaque jour les illusions sous forme d’angoisse, de dépression et autres ravages. Notre clinique est ici interpellée avec une constance majeure sur un certain envers, un certain prix à payer, comme effets de ce signifiant-maître authentifiant, idéalisant cette loi de l’amour. La sexualité et le mariage ne s’avèrent pas toujours, dans notre expérience, si gai que cela ! De cet effet, Lacan rend compte de manière abrupte en nous disant, au tout début de son Séminaire Encore, que sous l’habit de l’amour, même réciproque, il y a ce reste de l’objet a et qu’il rend impossible le désir de faire Un avec deux [5] – soit là l’impuissance du pari de l’amour.

Alors, le mariage comme symptôme ? Au sens du signifiant d’un signifié refoulé, selon la formule de Lacan, pourquoi pas pour le Pape Innocent III ! Sinon, faute de l’invention particulière de ce type de symptôme dans le symbolique, il faut en passer par une autre logique de formation des symptômes. Celle qui, sans exclure le registre symbolique de l’Idéal du moi implique la mise en jeu des identifications imaginaires. C’est ce à quoi J.-A. Miller se réfère probablement en évoquant, après cette phrase que nous commentons, la mode vestimentaire.

A. L.-Q. : Mais si c’est bien l’objectif de la cérémonie du mariage que de prescrire, dans un discours, un accord symbolique entre les êtres, il est par ailleurs évident que cette cérémonie ne résorbe pas l’absence de rapport sexuel dans le symbolique, nous l’avons dit [6]. D’où peut-être le faste de la cérémonie du mariage – quel que soit son degré – faste conçu pour faire oublier quel trou dans le symbolique le mariage tâche de surmonter avec plus ou moins de bon-heur.

Cependant, quelle que soit la forme que prend finalement toute suppléance au non-rapport sexuel, le trou sur lequel le couple prend appui appelle l’engagement sur fond d’incertitude, voire d’impossible. Le oui qui se proclame ainsi dans la cérémonie du mariage, ce oui performatif par lequel deux êtres s’unissent, ce oui est bien là pour nous faire entendre la portée de l’affirmation dont nulle certitude a priori ne saurait être garante [7]. C’est justement ce qui fait jusqu’à nouvel ordre la force de son engagement devant témoins, engagement qui défie toute norme pour le pire sans doute, mais aussi – le dit-on assez ? – pour le meilleur !

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Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018

[1] Miller J.-A., « Vous avez dit bizarre ? », Quarto, n°78, février 2003, p. 16.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 28 mai 1997, inédit.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44.

[4] Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, n°77, juillet 2002.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 12.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Scansions dans l’enseignement de Jacques Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 9 décembre 1981, inédit.

[7] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 164.




« Dieu est le Mal »

Dans le cadre des enseignements de l’ECF, Hervé Castanet fera cette année cours sous le titre : « De la perversion à la père-version ». Il nous en livre ici l’argument, et a accepté de répondre à trois de nos questions.

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« La perversion est un terme contestable […] Cette catégorie tend à être abandonnée »[1], remarque Jacques-Alain Miller. À partir de la fin de l’enseignement de Lacan, qui fait voler en éclats le Nom-du-Père, il ne mise plus, comme Freud, sur Dieu. Nous montrerons la justesse de l’affirmation de J.-A. Miller et les conséquences qui s’en déduisent pour la clinique psychanalytique d’aujourd’hui. La page 150 du Séminaire de Lacan Le sinthome [2], nous servira de boussole pour cette démonstration. Donnons déjà cette indication : en construisant le terme de père-version (version vers le père), la clinique structurale ne tient plus et le symbolique n’est plus la seule instance de nomination. La perversion est congruente avec la valorisation du Nom-du-Père et de l’Œdipe. La père-version, elle, est du temps de l’Autre qui n’existe et de l’au-delà de l’Œdipe. La perversion sépare symptôme et fantasme, la père-version les noue – telle est la clinique du sinthome.

Nous serons amenés, pour fonder cette démonstration, à faire retour à Freud et au premier Lacan.

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Hebdo-blog : La perversion a affaire à la norme, qu’elle soit indexée comme déviance, ou qu’elle fasse miroiter un savoir-faire quant au sexe. La perversion, une question politique ?

Hervé Castanet : Une question politique ? Je privilégie un seul angle : Dieu y est impliqué. Comment ? La référence à Dieu est centrale dans « Kant avec Sade »[3] et dans Le Séminaire L’angoisse[4]. Chez Sade, la destruction généralisée, l’apologie systéma­tique du mal, la valo­risation universalisante du crime ne cessent, non sans pa­radoxe à première ap­proche, d’affirmer la place et la présence de l’Autre di­vin. Sans Dieu, le dispositif sadien s’é­croule. « L’Être su­prême est restauré dans le Maléfice »[5] – Dieu est le Mal. Cette remarque à elle seule est une ba­lise suffisante pour s’orienter dans toute lo­gique fantasmatique per­verse. Comment s’étonner que tel ou tel sujet per­vers soit moraliste ? N’est-il pas celui qui fait de son rituel la mise en acte de sa soumis­sion à la loi mo­rale en tant qu’elle doit évacuer tout ce qui l’encombre – le « pathologique » kantien ?

H-B : Le sujet pervers entretient une affinité avec l’idée qu’il y ait un grand secret quant au sexe, là où sa frénésie dévoile précisément l’inconsistance de l’Autre. Qu’éclaire cette clinique quant à la jouissance ?

H. C. : L’erreur du pervers relève de la logique et tient à sa croyance abso­lue que l’Autre est in­com­plet – ce qui ouvre imaginairement à l’inventaire des moyens pour le compléter – et que par-là, l’incompatibilité corps/jouissance est contingente. Dans « Kant avec Sade », la jouissance du Souverain Bien s’avère impossible – seule la transgression tente de l’atteindre. Dans D’un Autre à l’autre, le plus-de-jouir signe « la prise de corps de la perte entropique »[6] et oppose à la transgression la répétition de jouissance. Dans le premiers cas, le pervers bute sur l’interdit de la loi. Dans le second, pris dans le mouvement brownien, il n’obtient que des « lichettes »[7] de jouissance. Ces deux paradigmes lacaniens rendent compte, pour des raisons différentes, de l’échec du pervers dans son but.

H-B : Avec l’enfant pervers polymorphe, Freud inscrit la perversion comme nécessaire. Lacan met en valeur, via la père-version, la contingence du Père, soit du désir d’un homme pour une femme. Que dire de cette tension ?

H. C. : Comment s’orienter avec les repères cliniques de la sexuation ? Une piste : le XXIe siècle, comme la fin du XXe, voit le Nom-du-Père (et ses corrélats : l’Œdipe, l’Autre, la Loi, le surmoi, la castration…) perdre de ses prérogatives pour assurer un nouvel ordre amoureux et sexuel. Certains s’en désolent. D’autres s’essayent aux bricolages pour y suppléer. Le désordre dans l’amour fait-il série ? S’il n’y a pas d’équivalence, alors quelles inventions et réinventions pour les parlêtres quant à la rencontre amoureuse ? En ne misant plus sur le père, soit sur Dieu, le concept de père-version permet de construire un appareil conceptuel et clinique qui opte pour le singulier et non pour l’universel.

 

[1] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto, n° 94-95, janvier 2009, p. 41.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005.

[3] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Seuil, Paris, 1966.

[4] L’angoisse dont il est question dans la visée du pervers, in fine, est celle de Dieu ! Lacan insiste : « Dieu s’étale partout dans le texte de Sade. Celui-ci ne peut avancer d’un pas dans la référence à l’Être‑suprême‑en‑méchanceté sans qu’il n’apparaisse […] que c’est de Dieu qu’il s’agit. Il se donne, lui, un mal fou, considérable, épuisant jusqu’à manquer son but, pour réali­ser ce que, Dieu merci, c’est le cas de le dire, Sade nous épargne d’a­voir à recons­truire car il l’articule comme tel à savoir – réaliser la jouissance de Dieu », Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 194.

[5] Lacan J., « Kant avec Sade », op. cit., p. 790.

[6] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n° 43, Paris, Navarin/Seuil, octobre 1999, p. 22.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 124 : « […] c’est la jouissance, tout simplement en tant qu’elle est interdite, interdite dans son fond. On en prend des lichettes, de la jouissance, mais pour ce qui est d’aller jusqu’au bout, je vous ai déjà dit comment cela s’incarne – pas besoin de réagiter les fantasmes mortifères. »




« Traumatismes »

Élisabeth Leclerc-Razavet, Georges Haberberg, et Dominique Wintrebert animent, depuis maintenant 7 ans, des « Travaux Dirigés de psychanalyse »[1]. Ces TD sont l’occasion pour les participants de s’exercer à la construction et à la rédaction d’un cas, en lien avec le thème orientant les TD pour deux ans. Les deux premiers cycles ont donné lieu à la parution de deux ouvrages[2], le troisième est en préparation.

Le thème actuel de leur recherche est « Traumatismes ». Cet entretien est l’occasion, après une première année de travail, d’isoler certaines trouvailles, tout autant que de rendre compte de points de butée.  

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Laurent Dumoulin : Après « L’enfant et la féminité de sa mère », « Rencontres avec la castration maternelle » et un aggiornamento de la question du père… comment ce thème, « traumatismes » s’est-il imposé à vous ?

Dominique Wintrebert : C’est l’accent que l’on a mis dans le deuxième livre [3] sur le gouffre qui nous a conduits au traumatisme. Le « gouffre » [4] dont Lacan parle dans « La science et la vérité », ce gouffre entrevu de la castration maternelle, contre lequel le sujet se remparde d’une phobie, ou le voile par un fétiche – solutions symptomatiques indiquées par Lacan – a valeur de trauma.

L.D. : « Traumatismes », au pluriel : ce thème met d’emblée l’accent sur l’itération. Cette formule ramassée, mais ouverte, est-elle affine à votre idée du traumatisme ?

D. W. : Nous avons tourné autour de la difficulté à penser le traumatisme comme la rencontre avec un « il n’y a pas ».

Élisabeth Leclerc-Razavet : C’est-à-dire le traumatisme d’origine, structural : un vide.

D. W. : Mais aussi d’assimiler ça avec le traumatisme de l’accident, de l’évènement, où il y a vraiment l’effraction. Parce que dans l’idée du traumatisme de la névrose traumatique, il y a quelque chose qui est en excès, une excitation que le sujet n’arrive pas à tamponner. Alors que dans l’horreur de la castration, quelque chose est en défaut, le sujet est confronté à un vide de signification.

É. L.-R. : Serge Cottet, à qui nous avons rendu hommage en prenant cet article de La Cause du désir pour ouvrir notre cycle sur ce thème, dégage trois axes du trauma: « la sexualité, la mort, la guerre » [5]. Ce n’est pas à mettre sur le même plan, d’où notre « S » à « Traumatismes ». À nous de le démontrer, car plus on avance plus on se rend compte que la question est complexe.

L. D. : Reprenons la série des thèmes des TD. Féminité, castration, traumatisme : la rencontre du sexuel c’est toujours l’horreur ?

É. L.-R. : Là encore, S. Cottet nous éclaire : « Pour parler à bon escient de traumatisme, il faut la rencontre inopinée avec un réel générateur d’angoisse. » [6]

D. W. : C’est complexe parce que en même temps l’angoisse, ça protège du trauma, c’est construit comme ça par Freud. Ce qui fait effraction c’est le côté inopiné.

Georges Haberberg : Freud dit que l’angoisse est un signal de danger. Au stade de notre recherche, nous sommes toujours dans le temps où le traumatisme est évoqué dans un récit. Dans les cas exposés, nous ne sommes pas encore dans le temps du traumatisme lui-même. Dans la psychanalyse, nous restons tributaire de la conception freudienne de la causalité du symptôme hystérique qui scinde en deux la cause et dégage  trois temps. Il y a le temps premier de la fixation qui est le temps du trauma proprement dit et qui comporte  nécessairement le surgissement de ce que Freud nomme une « volupté sexuelle présexuelle », nous dirions une satisfaction. Celle-ci ne devient néanmoins traumatique que dans un temps deux de l’après-coup qui est aussi celui du refoulement proprement dit qui vient faire résonner le temps un de la fixation de cette satisfaction première. Le temps trois étant celui du retour du refoulé qui ouvre l’accès au refoulement. J’ajoute à cela que cette complexité conceptuelle indique une butée traumatique qui est d’emblée inhérente à la causalité sexuelle.

L. D. : Si au regard du réel, « tout le monde délire » [7], il serait tentant de conclure – trop vite ? – à un « tout est traumatique ». Comment vous y retrouvez-vous ?

G. H. : Nous avons lancé les participants des TD dans un thème extrêmement compliqué.

É. L.-R. : Voilà pourquoi, dès la deuxième séance, nous avons modifié notre titre et proposé « cherchez le traumatisme ! ». Un véritable jeu de piste, incontournable.

G. H. : « Traumatisme » est devenu un mot de la langue courante mais au départ, son étymologie est « guérir la blessure ». Il y a cet exemple donné par Jacques-Alain Miller, il parlait de Michel Leiris dans « L’âge d’homme ». Il a quatre ans, il est au bord de la table, sa mère prend le thé très bourgeoisement, il joue avec une tasse de thé au bord, et tout d’un coup, arrive ce qui doit arriver, la tasse tombe. Leiris est saisi par le truc, il voit la tasse qui va s’écraser au sol, et il lui sort : « …’reusement ! ». Et sa mère lui dit « non mon chéri, Heureusement », et c’est le trauma de sa vie, ça décide de sa vie d’écrivain. Ça m’évoque que ce qui fait trauma c’est parfois une petite phrase dite, c’est pas simplement le grand effroi.

L. D. : Dire « cherchez le traumatisme ! », c’est déjà faire l’aveu qu’il y est… nécessairement, à la façon d’un « Vous ne me chercheriez pas si… ».

E. L.-R. : Traumatisme, il faut le dégager des accidents, il faut revenir au traumatisme structural. Oui, il y est nécessairement, l’être humain est un animal malade du langage, mais Lacan le dit, « Il n’y a pas d’autre traumatisme de la naissance que de naître comme désiré […] par le parlêtre […], en général deux parlants. Deux parlants qui ne parlent pas la même langue, dans un malentendu accompli, qui se véhiculera avec ladite reproduction. » [8] La castration est déjà d’entrée de jeu pour le sujet désirant. Nous avons un nouage précieux entre traumatisme, langue et malentendu.

D. W. : Je ne partage pas complètement ton point de vue : il y a traumatisme quand on est dans le hors-sens. On n’est pas dans le registre du malentendu quand on est dans le registre du hors-sens, on est dans le réel. Dans l’exemple du cas Emma, de Freud, le temps 2 du trauma avec les vendeurs qui rigolent n’est pas le plus intéressant. Ce qui a de l’intérêt c’est de revenir au temps 1 – ce que permet le travail analytique – quand cette petite fille est tripotée par l’épicier où là elle est confrontée à quelque chose qui est hors-sens pour elle. C’est ça qui a valeur de trauma, on n’est pas dans un registre de malentendu du tout.

É. L.-R. : Sur l’origine de sa naissance, le sujet est dans le malentendu total. Malentendu, qu’est-ce que ça veut dire, c’est mal entendu, c’est du hors-sens. Ce que tu dis n’invalide pas ce terme, mais introduit deux façons différentes d’attraper la clinique. Produire le malentendu dans une cure implique un trajet par le roman familial. La confrontation avec le hors-sens, elle, peut être directe. Nous touchons à la question de la perplexité.

L. D. : Freud dans « Au-delà du principe de plaisir » constate que les « traumatisés », ne pensent pas spécialement au traumatisme… mais ils en rêvent ! De là, il propose de considérer ces retours du trauma comme « des rêves qui obéissent […] à la compulsion de répétition » [9]. Alors, le traumatisme, une expérience de satisfaction ?

D. W. : Il n’est pas évident de soutenir que le retour du traumatisme sur l’Autre scène serait la marque d’une satisfaction du sujet. Considérer ce retour comme un mode bancal de traitement, comme tout symptôme nous l’enseigne, paraît plus opératoire. En effet, dans l’exemple que prend Freud dans l’« Au-delà du principe de plaisir », à propos de la névrose traumatique, où la scène traumatique fait retour dans les cauchemars, c’est plutôt de réveil que de rêve, dont il s’agit. C’est une tentative de liaison qui échoue.

É. L.-R. : S. Cottet soutient qu’ « il ne peut pas y avoir de trauma s’il n’y a pas d’expérience de satisfaction » [10]. Surprenant ! Veut-il parler d’une marque de jouissance, au sens où « ce qui y est inscrit l’est pour toujours » ? « La libido fixée est indélogeable. » [11] C’est patent dans les traumatismes sexuels. Il y a, un reste à l’opération analytique, ce qui toujours se répète : « l’écho dans la vie d’une première fois » [12].

L. D. : Le choix de ce thème est-il une manière d’ancrer ce programme de recherche au cœur même du malaise actuel dans la civilisation ? Que dire de la victimologie ?

D. W. : La victimologie est une aliénation moderne. La reconnaissance de la situation de « victime » a une utilité certaine, elle fait lien social [13]. Mais la psychanalyse vise à une désaliénation du sujet de cette position de victime, un déplacement qui lui permette d’en sortir. Notamment concernant les abus sur les enfants.

L. D. : Oui, pas sans prendre en compte la dimension de l’expérience de satisfaction, là est d’ailleurs le côté « scandaleux » de la psychanalyse.

É. L.-R. : Effectivement, mais c’est aussi le ressort opérant. Pour un enfant abusé par l’adulte, c’est une expérience de jouissance qui excède le sujet, il n’y a plus de bords, et le corps se détache. La part qui lui revient, c’est : que va-t-il en faire ? L’analyste est là convoqué de façon cruciale.

G. H. : L’enfant est pris dans une expérience opaque de jouissance. J’ai en tête le cas d’une petite fille qui en parle à sa mère mais la mère ne veut rien entendre… et ferme la porte. Je recevrai bien plus tard cette petite fille, devenue femme.

L. D. : Nous retrouvons là cette tension au cœur-même de cette notion de traumatisme, entre « il y a » et « il n’y a pas ».

É. L.-R. : « Il n’y a pas », sans complément, qui renvoie au trou structural. Lacan le scellera du « il n’y a pas de rapport sexuel », trop souvent repris comme une évidence. Or, la castration n’est jamais évidente.

D. W. : Dans le traumatisme, le réel est dénudé. Cottet parle de la mort d’un enfant comme d’une rencontre avec le hors sens complet [14].

É. L.-R. : Face à « la perte imagée au point le plus cruel de l’objet » [15], pas de mots.

D. W. : Il y a aussi l’enfant qui pousse les « pourquoi ? » jusqu’à en arriver au trou, à l’absence d’une réponse qui vaille.

É. L.-R. : En effet, s’il y a bien une part de jouissance dont le sujet ne se sépare pas, en même temps «on tourne autour d’un trou absolument impossible à combler » [16]

L. D. : Elisabeth, vous avez cueilli pour nous ce vers de René Char : « Ce qu’il a bien fallu nommer de la malédiction d’atteindre » [17]. Que dit-il selon vous du traumatisme ? La malédiction n’est pourtant pas une catégorie très freudienne…

É. L.-R. : Les poètes nous précèdent toujours à nommer l’insupportable à supporter. René Char est de ceux-là. Ils disent la frappe du traumatisme originaire quand le fantasme fondamental se déchire, et dévoile cet il n’y a pas qui se décline de multiples façons toujours singulières, et qui laisse le sujet démuni, radicalement seul face à son destin, et à son désir, s’il le veut. Malédiction, l’étymologie c’est « mal diction », c’est ce qui ne peut que se mal dire. Et Lacan, reprenant Freud, n’a pas hésité à employer ce terme en parlant de la « malédiction sur le sexe » [18].

G. H.: Oui, en 1974, Lacan avance ceci : « Là où il n’y a pas de rapport sexuel, ça fait troumatisme. » [19]

L. D. : Le non-rapport sexuel vaut pour chacun, ce serait donc « troumatisme pour tous, traumatisme pour quelques-uns ? »

É. L.-R. : Le traumatisme, c’est la rencontre avec le trou. Tout le monde a affaire à ça. Tout le monde n’a pas forcément l’outil pour le subjectiver ou le border.

L. D. : Le fait d’en savoir quelque chose ?

G.H. : C’est bien ce que dit Lacan : « Tous nous inventons un “truc” » [20].

É. L.-R. : Troumatisme est un néologisme de Lacan qui en a fait un concept psychanalytique. C’est le trou dans la langue qui fonde le trauma, d’où troumatisme. Tous les sujets n’ont pas le même rapport à la langue. Je verrais plutôt traumatismes au pluriel : ce qui peut vous tomber dessus dans l’existence : les accidents de la vie, pour tous ! Et troumatisme comme ce qui se dégage en fin d’analyse : la rencontre avec le trou de la langue, le trauma de la langue. C’est de l’ordre d’un savoir, en tant qu’il est « savoir défaillant ». [21]

G. H. : Lacan dit ainsi : « Nous savons tous, parce que tous, nous inventons un truc pour combler le trou dans le réel. […] On invente, on invente, ce qu’on peut bien sûr. Quand on n’est pas malin, on invente le masochisme. » [22]

L.D. : « troumatisme » : tout le monde invente un truc.

É. L.-R. : Oui, pas forcément de la même façon. Avec certains sujets, dans la conduite de la cure, nous évitons de provoquer la rencontre avec ce trou. Ce serait le déclenchement assuré.

D. W. : Concernant la castration féminine, il y a un trou dans la langue. C’est ça la « forclusion généralisée ». Rien ne peut le combler, même pas la relation entre les sexes, espoir ultime… qui bute sur le « il n’y a pas de rapport sexuel », et ce, pour tous.

É. L.-R. : Oui, il n’y a pas de signifiant pour dire La femme, mais la castration féminine n’est pas toujours subjectivable. Voilà ce qui nous permet de disjoindre névrose et psychose concernant le traumatisme. Oui, « On invente, on invente, ce qu’on peut bien sûr. » : pour tous, mais pas de la même façon. D’où l’invention de Lacan du nouage RSI, avec le nœud borroméen, et du sinthome, quatrième rond qui fait tenir le nœud, ou de « l’escabeau ». Cela nous conduits tout droit, dans les Travaux Dirigés, au Séminaire XXIII.

L. D. : Notre collègue Romain Lardjane a isolé quatre termes dans son travail autour du traumatisme : réel, effraction, langage et sexuel. Pour ponctuer cet entretien, je vous propose d’inventer votre recette : comment, selon-vous, nouer ces 4 signifiants en une phrase ?

D. W. : L’effraction du pare-excitations se traduit en clinique par l’effroi – et d’ailleurs, à propos de la névrose traumatique, Freud dans l’Au-delà du principe de plaisir, parle de « névrose d’effroi » [23] – ce qui implique la présence du réel. Concernant le sexuel, l’« effroi de la castration » [24] surgit, dit Freud, dans toutes les situations où l’absence de pénis est la cause de l’horreur. À propos d’Athéna, il souligne la carence langagière dont nous avons parlé : « N’exhibe-t-elle pas l’organe génital de la mère, qui provoque l’effroi ? » [25]

É. L.-R. : À venir au monde, sans l’avoir demandé, le petit d’homme ignore la rencontre inévitable avec le réel qui l’attend : l’effraction du leurre d’harmonie originaire avec sa mère, l’inadéquation du langage à dire toute sa vérité, et de plus, qu’entre les sexes, c’est jamais ça.

G. H. : J’ai retenu une phrase de Freud qui m’intéresse beaucoup : « Je ne crois pas que l’angoisse puisse engendrer une névrose traumatique. L’angoisse est quelque chose qui protège contre l’effroi » [26].

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[1] La prochaine séance des TD aura lieu le 28 novembre 2018 dans le VIème arrondissement de Paris. Les personnes intéressées pour y participer peuvent prendre contact avec Dominique Wintrebert : wintrebertd@orange.fr

[2] Leclerc-Razavet E., Haberberg G., Wintrebert D., (s./dir), L’enfant et la féminité de sa mère, 2015, Paris, L’Harmattan ; Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet E., (s./dir), Rencontres avec la castration maternelle, 2017, Paris, L’Harmattan.

[3] Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet E., (s./dir), Rencontres avec la castration maternelle, op. cit.

[4] Lacan J., « la science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.

[5] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », La Cause du désir, Paris, Navarin, n°86, 2014, p. 32.

[6] Ibid., p. 28.

[7] Lacan J., « Lacan pour Vincennes », Ornicar ?, Paris, Navarin, n°17-18, 1979, p. 278.

[8] Lacan, « Le malentendu », Ornicar ?, Paris, Navarin, n°22-23, 1981, p.1.

[9] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », (1920), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 75.

[10] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit., p. 30.

[11] Ibid., p. 33.

[12] Ibid.

[13] Cf. Chiriaco S., Le désir foudroyé, Paris, Navarin, 2012.

[14] Cf. Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit, p. 29.

[15] Lacan J., Le Séminaire, Livre xi, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 58.

[16] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit, p. 33.

[17] Char R., « Lettre à Benjamin Péret » (1935), Dans l’atelier du poète, Paris, Quarto-Gallimard, 2007.

[18] Lacan J., « Télévision », (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 531.

[19] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[20] Ibid.

[21] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 274.

« […] le point-origine […] quand il s’agit de comprendre l’inconscient, est le point nodal d’un savoir défaillant »

[22] Lacan J., Le Séminaire, Livre xxi, « Les non-dupes errent », op. cit.

[23] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 50.

[24] Freud S., « La tête de Méduse » (1922), Résultats, Idées, Problèmes, Tome II  1921-1938, PUF, 1985, p. 49.

[25] Ibid., p. 50.

[26] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 50.




Clinique psychanalytique de la féminité

Dans le cadre des enseignements de l’ECF, Omaïra Meseguer, Anne Lysy et Daniel Pasqualin, feront cette année cours sous le titre : « Clinique psychanalytique de la féminité ». Ils nous en livrent ici l’argument, et ont accepté de répondre à trois de nos questions. 

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 « La femme n’existe pas » (Jacques Lacan). Scandale ! Quelles conséquences pour la subjectivité de notre époque ? Quelles conséquences dans la clinique ? « Rien ne peut se dire de la femme ». Entre fascination et horreur ?

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Hebdo – Blog : La clinique ordonne et range, là où la féminité objecte au classement. Comment appréhender ce paradoxe ?

Omaïra Meseguer, Anne Lysy et Daniel Pasqualin : Il faut souligner que le nom clinique dans le titre comporte un adjectif : psychanalytique. Il y a une spécificité de la clinique psychanalytique qui semble aller très bien avec la question féminine : toujours une par une. C’est le fameux « cas par cas », énoncé par Lacan : « les sujets d’un type sont (…) sans utilité pour les sujets du même type » [1]. Pour ne pas diffamer les femmes, il est nécessaire de toujours viser le plus singulier.

La psychanalyse introduit toujours un certain désordre, comme certaines femmes. Il s’agit d’une clinique qui nous amène à faire des listes disparates, forcément toujours pas-toutes. La psychanalyse féminise, en introduisant le pas-tout dans la clinique. C’est dans ce sens que position féminine et discours de l’analyste ne sont pas sans rapport.

La clinique psychanalytique de la féminité n’est pas une « clinique féminine », expression que nous récusons. Elle implique de cerner les petits détails qui traduisent, au cas par cas, les conséquences de la confrontation des êtres parlants au toujours scandaleux : La femme n’existe pas.

Il ne faut pas oublier que la clinique ne range que jusqu’à un certain point, Freud avait justement découvert dans la dynamique du transfert quelque chose qui se mettait de travers, qui objectait. Lacan a reformulé cette objection et l’a radicalisée, il en a fait son objet a. Il s’agit, dans tous les cas, d’une jouissance qui dérange.

H.-B. : Freud qualifia la féminité de continent noir. Si Lacan a dit parfois qu’elle était mystérieuse, il s’est affranchi des métaphores ténébreuses pour rapprocher la féminité du réel. Peut-on qualifier cette trajectoire comme ceci : du mystère au réel ?

O.M., A.L., D.P. : C’est très bien dit ! Le continent noir est une réponse de Freud à la question : que veut la femme ? Lacan ne pose pas la même question. Disons qu’il décale la question du terrain du vouloir au terrain du savoir. Qu’est-ce qu’elles savent et dont elles ne peuvent dire mot, même à elles-mêmes ? Ce qui change tout à fait la perspective.

Jacques-Alain Miller note que pour Freud « le rapport que la femme entretient à son désir (…) est resté opaque » [2]. Opacité liée à sa lecture œdipienne. L’avancée de Lacan, le jet de lumière que permet l’au-delà de l’Œdipe, ouvre à la question de la jouissance. Une jouissance qui s’éprouve dans le corps. Dans son dernier enseignement, Lacan fait de la jouissance féminine le prototype de la jouissance du parlêtre. Une jouissance au-delà du phallus.

Que les femmes soient « plus engagées dans le réel que les mâles » [3] c’est quelque chose que Lacan dit très tôt dans son enseignement.

H.-B. : La haine de la féminité est un invariant des fascismes. Que peut en dire la psychanalyse ?

O.M., A.L., D.P. : La haine de la féminité est un invariant des totalitarismes. Étant donné que le signifiant de La femme est forclos, on ne peut la contrôler. Ce qui exaspère !

Le totalitarisme a une haine du pas-tout, car le totalitarisme est par définition universalisant. La femme n’existe pas est une affirmation avec des conséquences subjectives et avec des conséquences politiques. Est-ce que la sacraliser, la battre, la marginaliser, la cacher, sont des manières de faire exister La femme en la haïssant ? Le totalitarisme n’aime pas la révolte de certaines femmes. Comme certains mouvements féministes nous le montrent, elles y vont avec leur corps pour contester l’ordre établi.

[1] Lacan., J., « Introduction à l’édition allemande des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 557.

[2] Miller J-A., « Théorie de Turin sur le sujet de l’Ecole » (2000), La Cause Freudienne, Paris, Navarin, n° 74, 2010, p. 137.

[3] Lacan J., Le séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 187.




« Ce mystère que l’expérience de l’analyse permet d’approcher »

Dans le cadre des enseignements de l’ECF, Hélène Bonnaud fera cette année cours sous le titre : « Du corps-image au corps parlant ». Elle nous en livre ici l’argument, et a accepté de répondre à trois de nos questions.

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Que dire du corps, encore ? L’équivoque nous conduira à parler du corps comme il apparaît au départ à chacun, la preuve du vivant, pris dans la jouissance primaire qu’il manifeste et sur laquelle viendront se nouer la captation imaginaire, la parole et la pulsion. Le corps s’imagine et se jouit. Il se parle aussi. Ces trois axes feront notre fil.

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Hebdo-Blog : D’où vient, à votre avis, ce poncif traversant les époques selon lequel les psychanalystes ne s’intéresseraient pas au corps ? 

Hélène Bonnaud : C’est sans doute la trace laissée par la psychanalyse qui est une pratique de parole mais celle-ci n’exclut pas le corps. Celui-ci a d’abord été l’objet d’élection, l’objet premier dans la découverte de l’inconscient par Freud. En observant que la parole avait un effet sur le corps, sans qu’il soit nécessaire de le toucher, il a démontré que parler avait un impact sur les symptômes corporels mais aussi sur l’image du corps. Si cela a été oublié, c’est parce qu’il y a eu une surinterprétation de la psychanalyse, quasiment caricaturée comme méthode ne s’intéressant pas au corps mais aux douleurs psychiques, aux pensées morbides, aux affects dépressifs et aux inhibitions, sans se préoccuper de ce que le corps y est toujours convoqué. Il l’est du fait que nous ne pouvons pas nous détacher de notre corps. Il est toujours partie prenante de notre position de sujet et cause d’une jouissance propre au symptôme. Pour prendre un exemple qui aujourd’hui fait symptôme contemporain, le stress n’est pas autre chose que la traduction dans le corps, de l’angoisse. Il y a aussi dans la psychanalyse un interdit à toucher le corps de l’autre. Cet interdit est éthique. Le transfert ne pourrait être ce qu’il est si le corps se faisait l’objet de l’analyste. Il y a donc des raisons propres à l’éthique de la psychanalyse et des raisons propres à ce qu’elle a produit comme discours. J’aime la phrase de Lacan qui dit que « le réel, c’est le mystère de l’inconscient, le mystère du corps parlant ». Le corps analysant, si je puis dire, est en effet ce mystère que l’expérience de l’analyse permet d’approcher, de saisir, de lire, de dénouer concernant le rapport à son propre corps et au corps de l’autre.

Hebdo-Blog : Si Lacan appréhende le corps par diverses voies, qu’estce qui d’après vous en serait l’invariant ?

Hélène Bonnaud : Lacan a donné à l’image du corps une valeur essentielle. C’est un concept qui se trouve théorisé dans le Stade du miroir de façon lumineuse car justement, il y a dans l’image un lien d’illusion, un lien de fascination, un lien d’incorporation du corps de l’autre sans médiation à l’Autre symbolique. Le corps-image, comme je le nomme dans le titre de mon enseignement, se fonde sur l’expérience du tout-petit qui découvre sa propre image dans le miroir, pas sans la présence de l’Autre. De cette expérience cruciale dépendra le rapport qu’il aura dans sa façon d’appréhender son image mais aussi celle des autres. Il entre dans la parole au moment où il se découvre corps séparé du corps de sa mère. Il a un corps propre comme on le dit, sur lequel il peut découvrir beaucoup de choses incroyables qui lui donnent le sentiment d’avoir un corps. Le corps y est donc d’emblée présent en tant qu’image mais aussi en tant que corps jouant de la présence et de l’absence de l’Autre, l’introduisant à l’ordre symbolique. Ce corps-image serait voué aux effets de morcellement et à la prévalence du « ou toi ou moi » généré par la rivalité propre aux effets imaginaires s’il ne s’y imbriquait pas la pulsion d’un côté, et l’Autre de la parole comme adresse, de l’autre. Ce nouage Imaginaire-Réel-Symbolique traverse les différents moments de l’enseignement de Lacan, l’imaginaire permettant le nouage avec le Symbolique et le réel. Il n’y a pas de parole au-delà du corps. Le « ça parle » lacanien l’indique. Quand on parle, la pulsion est en jeu. C’est en quoi s’analyser est une affaire de corps. Il y a une tension entre ces deux facteurs du corps, l’image et la pulsion, l’image et la jouissance. C’est cette tension qu’il m’intéresse de mettre au travail.

Hebdo-Blog : Lacan a pu lire le racisme comme surgissant de la rencontre de corps qui autrefois ne se mêlaient pas. Comment cela éclaire-t-il la folie ségrégationniste actuelle ?

Hélène Bonnaud : Lorsque les corps ne se mêlaient pas, il y avait l’illusion du même. Le même sang, la même lignée, la même patrie, les mêmes idéaux, etc. La reconnaissance passe par l’image de l’autre comme étant identique à la mienne. Équivalences et fantasmes d’identité dont nous retrouvons aujourd’hui tous les stigmates puisqu’en effet, les corps se mêlent, les cultures s’emmêlent, et ça embrouille les corps et les esprits. Lacan a eu une véritable prédiction de ce que serait notre époque où la ségrégation est une défense contre l’autre différent, l’autre étranger qui incarne alors un autre que je hais, objet de rejet et de haine. La haine de soi et la haine de l’autre se trouvent sur la même ligne, sauf que la haine de soi est jouissance ignorée de ceux qui se prévalent des idéologies mettant l’étranger au centre de leur discours. Cette haine de l’étranger se répète et repose sur le désir de tuer celui qui me fait peur, celui qui m’envahit, celui qui ne parle pas la même langue que moi, celui qui vient d’ailleurs parce que je ne lui reconnais pas sa différence. La capture imaginaire est ce qui forclos la reconnaissance symbolique. C’est pourquoi tout ce qui relève du corps imaginaire s’engouffre dans les idéaux ségrégationnistes. L’image est à double fond. Une image est illusion, masque, parade, narcissisme et jouissance de son corps propre mais aussi rivalité, paranoïa, lutte et prestige, désir de mort et jouissance au service de la pulsion de mort. La relation duelle peut porter l’exclusion à son extrême logique, à son extrême forçage, tuer l’autre pour se libérer de l’aliénation qu’il constitue.

 




Épatants épatés !

Lacan dans …ou pire, donne une définition cinglante de la fonction du père : « le père est celui qui doit épater la famille » [1]. Qu’on l’entende littéralement comme « priver de l’usage d’une patte », ou plus souplement comme « étonner au point de faire tomber à la renverse » ; épater touche au corps, en le mettant hors-jeu. Sans patte, ou les quatre fers en l’air, difficile d’aller bien loin. Les conséquences en sont fâcheuses : de nombreuses activités essentielles au parlêtre s’en trouvent rendues difficiles, voire impossibles.

Pondérant les lendemains qui chantent tout autant que les cris d’orfraie, Lacan donne sa juste place à ce qui, en 1972, s’épingle déjà comme évaporation du père : « Si le père n’épate plus la famille, naturellement on trouvera mieux. Il n’est pas forcé que ce soit le père charnel, il y en a toujours un qui épatera la famille, dont chacun sait que c’est un troupeau d’esclaves. » [2]

Trouver mieux, sous-entend que pour suppléer au père de jadis, il se pourrait bien que l’on trouve pire. Mieux qu’un père, pour un esclave, cela s’appelle un maître, soit celui qui quant à la jouissance l’épate. En lui balisant le chemin, il lui ôte l’égarement : Just do it !

Sans doute peut-on lire là le ressort d’une des réponses au déclin du père : la montée des totalitarismes. Il est frappant de constater comment, au cœur des fascismes, git toujours une doxa quant à la jouissance, énonçant ce qu’il convient de faire ou non du corps qu’on a. Ceux dont la jouissance s’avère trop Autre sont immanquablement visés, d’où l’invariante misogynie des fachos par-delà siècles et continents.

Dans Encore, Lacan s’étonne que les psychanalystes ne tombent pas plus à la renverse : « Le corps, ça devrait vous épater plus. » [3] Serait-ce de cela dont chacun voudrait être soulagé, de ce trou dans le savoir que fait le vivant du corps ? Du père qui doit épater, au corps qui n’épate pas assez, il y a à saisir que l’Un vient à la place de l’Autre. C’est précisément pour se soustraire à l’énigme du vivant, que LOM encombré de son corps s’en remet au premier épateur venu. Là s’éclairent les appels aux hommes politiques les plus radicaux, qui, tout antidémocrates qu’ils soient, arrivent au pouvoir par les urnes. Bis repetita.

Épatant, ces maitres le sont. Ce n’est pas tant qu’ils annoncent savoir comment faire reculer le malaise dans la civilisation, mais bien plutôt qu’ils en désignent, sans vergogne, la cause comme entendue. Si, dans Le malade imaginaire, Toinette n’a que le poumon à la bouche, les antidémocrates européens, eux, ont les migrants. Vos fins de mois sont dures ? Les migrants ! Vos femmes et vos filles n’osent plus sortir ? Les migrants ! Vos capitales ne sont plus ce qu’elles étaient ? Les migrants, vous dis-je !

Après avoir taxé tout autre hypothèse d’ignorance, Toinette conseille à Argan de se couper le bras, ce vilain bras, animé d’une volonté mauvaise, tirant à lui toute la nourriture, privant l’autre côté du corps de son bien le plus légitime. Se couper un bras trop jouisseur ? Épatant ! Mais il en reste un… Épatés, encore un effort !

[1]Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, (1971-1972), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 208.

[2] Ibid.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 99.