Éditorial : Le malaise dans l’intimité

L’expérience dans les CPCT témoigne que le malaise dans la civilisation contemporaine a pris bien d’autres formes depuis l’écrit de Freud. Pour autant il reste d’actualité et l’enjeu demeure le même : qu’il y ait à tout prix rapport sexuel !

Jacques-Alain Miller attire notre attention sur le fait que la psychanalyse freudienne a été l’une des réponses à ce malaise où il s’agissait de faire exister le rapport en mettant le couvercle sur toute jouissance : « La pratique freudienne a frayé la voie à ce qui se manifestait comme une libération de la jouissance […] et a anticipé la montée de l’objet a au zénith » [1], nouvelle boussole de la civilisation d’aujourd’hui.

Force est de constater que les réponses à l’effondrement de « la morale civilisée » et à « la dictature du plus-de-jouir » visent à rétablir le rapport sexuel : soit en remettant au goût du jour l’inconscient patriarcal ou en se calant sur le discours de la science qui donne l’illusion qu’en prenant le pouvoir sur les corps, « ça marchera ».

La rentrée littéraire nous invite à effleurer les nouveaux contours de ce malaise. En toute intimité, Alice Ferney [2] nous ouvre la porte de la demeure d’Alexandre et Alba. Celle-ci se revendique « no sex » et refuse catégoriquement de prêter son corps à la conception d’un enfant qu’elle désire pourtant ardemment. Elle ne veut se soumettre ni à la rencontre entre les corps ni au processus de gestation : « Toute femme a le droit d’être enceinte, et sans subir de contrainte sur la manière de le devenir » [3]

Ce couple passe donc un pacte au tout début de leur relation : il n’y aura aucune pénétration parce que « le sexe [d’Alba] n’est ni fourreau ni logis » [4]. Elle croit à la passion du rapport sexuel entre deux êtres à condition que le corps ne soit pas en jeu et que ce qui y touche soit réglé ailleurs, notamment par les moyens que propose la science.

Or ce que nous apprend la psychanalyse lacanienne, c’est que pour pouvoir faire un pas de côté par rapport au discours de la civilisation hypermoderne, il s’agit de donner toute sa portée au « ça rate ». Le symptôme, en tant que signe de ce non-rapport sera toujours le caillou dans la chaussure du discours scientifique quand bien même il souhaiterait tout codifier.

Sachons-en quelque chose, en toute intimité.

[1] J.-A. Miller, Conférence en Comandatuba. http://2012.congresoamp.com/fr/template.php?file=Textos/Conferencia-de-Jacques-Alain-Miller-en-Comandatuba.html. Texte paru dans Mental n°15 sous le titre « Une fantaisie »

[2] Alice Ferney, L’intimité, Paris, Actes Sud, 2020

[3] Ibid. p. 223

[4] Ibid. p. 190




Éditorial : Reading

Qu’est-ce que nous allons chercher dans certains livres ? Le miracle de la rencontre avec une lecture ne se produit pas à chaque fois. C’est contingent. Parfois dès les premiers lignes, le lecteur est éjecté. Le livre lui tombe des mains. D’autres fois, il est saisi dès la première phrase : « Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin au sortir des rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat » [1]. Il y a des débuts de lecture mémorables.

Il arrive que lire permette de découvrir une phrase que nous soulignons, ou que nous re-co-pi-ons dans un cahier comme la commémoration d’un bien-dire. Lire permet aussi de se retrouver nez à nez avec une formulation qui nous marque et que nous cherchons frénétiquement, parce qu’aussitôt lue elle a disparu dans l’océan des mots : « Ah ho ! C’était bien dédommage de tomber à la renverse pour les grâces et formes de l’angoisse de NOOOOOOOOOtre temps Bon d’accord, Lelly. Serre moi la main » [2].

Il y a ceux qui aiment écrire dans leurs livres, ceux qui ne les prêtent jamais, ceux qui les traitent avec soin pour qu’aucun pli sur la couverture ne marque leur passage, ceux qui les hument et ceux qui les malmènent, en écornant les pointes des pages. Quel objet, ce support des mots… Quel évènement, celui de lire !

Il y a une affinité entre la psychanalyse et la lecture : « Le bien dire dans la psychanalyse n’est rien sans le savoir lire » [3]. Jacques-Alain Miller fait référence à lire le symptôme, mais aussi bien, à lire Lacan. Celui qui sait me lire… Celui qui lit bien, dit bien ? Celui qui dit bien, lit bien ? « La psychanalyse n’est pas seulement affaire d’écoute, listening, elle est aussi affaire de lecture, reading » [4]. Un psychanalyste est un lecteur.

Ce numéro de la rentrée est consacré à des lectures, chaque auteur raconte sa rencontre toute récente avec un livre.

L’Hebdo-Blog, nouvelle série est écrit pour être lu. Vous nous en donnerez des nouvelles.

[1] Kafka F., La Métamorphose et autres récits, Paris, Gallimard, 1980, p. 79.

[2] Joyce J., Finnegans Wake, Paris, Gallimard, 1982, p. 155.

[3] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, juin 2011, p. 49-58.

[4] Ibid.




Éditorial : Les CPCT lisent les prophéties lacaniennes

Quelle drôle d’idée : sortir de la pile de journaux un texte [1] datant de 2011 et proposer, en 2020, à plusieurs directeurs de CPCT d’en extraire un point.

Qu’allons-nous découvrir de cette connexion des prophéties de Lacan à l’expérience des CPCT ? Quel rapport entre la clinique contemporaine et « l’emprise croissante du chiffre » [2] ? L’amendement Accoyer voté en octobre 2003 déclare la guerre à la psychanalyse et, plus largement, à la psychologie dite dynamique. « L’emprise croissante du chiffre », via son bras armé : l’évaluation, nous indiquait la voie par laquelle elle se proposait d’évacuer aussi bien la clinique, la subjectivité que la division. En somme, l’inconscient était visé.

Les CPCT ont été créés, la même année, comme réponse par le conseil de l’École de la Cause freudienne pour lutter contre L’Arrogance du présent [3] qui livre chacun « à la solitude du ‘‘Un’’ » [4]. Lacan nous a donné les outils pour « déchiffrer notre présent » [5], et Jacques-Alain Miller y revient en 2011 dans cet article qui, s’il n’était si finement tissé dans l’esprit, pourrait nous désespérer.

Le « triomphe de la science » et « le retour du sacré » y sont paradoxalement mêlés sous les auspices de la « suprématie du ‘‘Un’’ » [6]. Les CPCT portent la marque de l’acte politique qui a présidé à leur création, en proposant, à qui le veut, gratuitement et pour un nombre limité de séances, de « s’exposer au discours analytique, de parler à quelqu’un qui a l’expérience de son inconscient » [7].

C’est ainsi, sur fond de crise du sens et de chute des idéaux, avec pour corollaire la « montée au zénith » de l’objet a [8] et de la frénésie scientiste [9], que des psychanalystes ont créé des espaces pour que puisse subsister un lieu d’écoute qui respecte le « citoyen-symptôme » [10] et l’inconscient politique. À savoir, un traitement « en prise directe sur le social » [11] qui ne soit en aucun cas rature du ratage, mais qui permette, à celui qui souffre et qui s’en plaint, de repérer les premières coordonnées de son lot de jouissance.

C’est ce en quoi les CPCT, institutions éminemment politiques, sont d’abord une « invention poétique » qui fait « exister l’effet de la parole, par l’offre d’une écoute » [12] que nulle « gestion des émotions » ne peut atteindre, bien qu’elle s’y épuise.

C’est sur cet exercice éthique de bien dire le Malaise de notre civilisation [13] que L’Hebdo-Blog, Nouvelle série prend quelques semaines de vacances, pour vous retrouver à la mi-septembre.

[1] Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », entretien, Le Point, 18 août 2011, disponible sur internet.

[2] Ibid.

[3] Milner J.-C., L’Arrogance du présent. Regards sur une décennie 1965-1975, Paris, Grasset, 2009.

[4] Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », op. cit.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] La Sagna P., « Entretien », CPCT-Paris, 20 juin 2019, disponible sur internet.

[8] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 414.

[9] Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », op. cit

[10] Fernandez Blanco M., « Citoyen-symptôme », La Cause freudienne, n°66, juin 2007, p. 11-15.

[11] Cf. PIPOL 3 : « Psychanalystes en prise directe sur le social », Paris, 30 juin et 1er juillet 2007, actes publiés dans Mental, n°20, mars 2008.

[12] Fernandez Blanco M., « Citoyen-symptôme », op. cit., p. 13.

[13] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010.




Éditorial : Vieillir ou le « battement temporel du sujet » *

L’être parlant parcourt ce qu’il est convenu d’appeler les âges de la vie, le plus souvent, dans une passion de l’ignorance des transformations qui affectent son corps. Ce corps adoré, qui le représente, lui donne consistance. Dès lors, comment le parlêtre peut-il supporter ce que le vieillissement des cellules lui inflige, sinon en tentant, en vain, de parer à la débâcle par différents rafistolages ? Il faut une accroche au corps singulière, celle qui anime le regard de Rembrandt, pour oser peindre une image qui se modifie en miroir, faisant surgir, à l’horizon, sa propre disparition en une série d’autoportraits saisissants.

Que peut apporter la psychanalyse à l’égard de cette angoisse existentielle ? L’expérience qu’elle induit permet de saisir l’âge non plus à partir de l’image d’un corps qui « fout le camp à tout instant » [1], mais du lieu de l’Autre, incarnant ainsi une autre dimension du corps, celle décernée par le langage. Ce « lieu de l’Autre n’est pas à prendre ailleurs que dans le corps, […] il n’est pas intersubjectivité, mais cicatrices sur le corps tégumentaires, pédoncules à se brancher sur ses orifices pour y faire office de prises, artifices ancestraux et techniques qui le rongent » [2].

Sans méconnaitre la sénescence des cellules, le dysfonctionnement de l’ADN et des protéines, la psychanalyse s’intéresse avant tout à ce qui, du mystère du vivant, se trouve pris dans la langue. Y résident d’autres cicatrices que les marques du temps qui font outrage au corps capturé par le miroir. Elles font « épissure entre [le] sinthome et le réel parasite de la jouissance » [3], se cristallisant en une matière signifiante que l’inconscient interprète.

Dominique Rolin, dans son effort pour cerner ce en quoi l’expérience du vieillissement est « encore sensuellement rattachée au monde », dévoile, à travers une série de rêves, et de souvenirs d’enfance, ce qui s’est joué pour « l’exilée majeure » qu’était « la petite Domi », « capturée » par le cadran d’une pendule dans la maison de ses grands-parents. Elle use de son inconscient pour se brancher sur ce qui a fait symptôme. En l’occurrence, un événement de jouissance qui, dans un battement, a creusé une absence : « Le Temps me veut, le Temps me traque […]. Le Temps est un fauve dont s’échappe un grognement rieur. Assez, Temps, je ne laisserai pas faire. Terminer mon livre et je t’aurai exterminé » [4]. Aujourd’hui comme hier, à l’égard de la solitude radicale éprouvée, « Je ferai ma page contre vents et marées » [5].

Ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série présente deux textes écrits pour une journée que la COVID-19 et l’assignation à résidence ont empêchée[6]. Psychologues et psychanalystes y témoignent de leur manière de subvertir les protocoles, en fondant leur pratique sur une éthique : rester au plus près des cicatrices, des nouages qui, au fil des années, ont arrimé un corps parlant à la vie.

 

* Laurent É., « Le savoir inconscient et le temps », L’Hebdo-Blog, n°211, 6 juillet 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr) ; publié initialement dans La Cause freudienne, n°26, février 1994, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 3.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 66.

[2] Lacan J., « La logique du fantasme. Compte rendu du Séminaire 1966-1967 », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 327. Et cf. Miller J.-A., « Parler avec son corps », Mental, n°27/28, septembre 2012, p. 127-133.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 73.

[4] Rolin D., Le Futur immédiat, Paris, Gallimard, 2002, p. 55 et 108-110.

[5] Ibid., p. 89.

[6] Conversation autour de l’ouvrage Vieillir aujourd’hui. Perspectives cliniques et politiques (Champ social, 2019), avec M. Grollier, A. Simon, A. Duchêne, Y.-M. Le Guernic, faculté de psychologie de Strasbourg, 12 mars 2020, annulée.




Éditorial : Assèchement

Comment l’analyste opère-t-il dans la cure avec la fuite du sens ? Cette « fuite dont la béance du rapport sexuel est responsable : soit ce que je note de l’objet (a) » [1], dit Lacan. Il démontre que les effets du non-rapport sexuel se déploient notamment dans le chiffrage des formations de l’inconscient, dans ce que Freud appelait les processus primaires – lesquels témoignent qu’une parfaite équation entre les sexes ne peut s’établir : « à ce que jamais puisse s’écrire ce rapport, ajoute Lacan : […] le langage […] [n’en fait] jamais trace autre que d’une chicane infinie » [2]. C’est dans des tours et détours infinis que l’inconscient tente de chiffrer le non-rapport et d’en récupérer un plus-de-jouir. Pour s’orienter dans ce chiffrage incessant, Freud cherchait le sens sexuel, et s’y arrêtait. Lacan va au-delà et envisage cette fuite comme l’indice même de la béance fondamentale de l’être parlant, en en faisant la visée de l’analyse.

Dans son article « Le mot qui blesse », Jacques-Alain Miller indique ainsi que l’interprétation doit permettre de « reconduire le sens à la jouissance » [3], en révélant ce que le sens doit à celle-ci. Il en dégage un principe à l’œuvre dans l’inconscient : « ne fait sens que ce qui fait jouir » [4]. L’interprétation, dit-il dans son cours « La fuite du sens », devient donc un « concept des plus problématiques dès lors […] que le mode de jouir est installé au cœur de l’expérience analytique » [5].

L’interprétation lacanienne ne s’arrête pas au déchiffrage du sens sexuel, même si l’analyste en use. Elle « pointe au-delà, vers l’inexistence du rapport sexuel » [6]. D’ailleurs, Lacan précise bien que ce « n’est pas parce que le sens de leur interprétation a eu des effets que les analystes sont dans le vrai, puisque même serait-elle juste, ses effets sont incalculables » [7]. Pas de technique ni de savoir transmissible de l’interprétation ; celle-ci se mesure à l’aune de son impact sur le mode de jouir propre au sujet, et à partir de son absolue singularité.

Face à la fuite du sens, l’analyste s’oriente vers un assèchement de la joui-sens, une réduction de l’empan sémantique du chiffrage, jusqu’à ce que l’espace des formations de l’inconscient n’ait « plus aucune portée de sens (ou interprétation) » [8].

[1] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 554.

[2] Ibid., p. 556.

[3] Miller J.-A., « Le mot qui blesse », La Cause freudienne n°72, novembre 2009, p. 136.

[4] Ibid.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 22 novembre 1995, inédit.

[6] Miller J.-A., « Le mot qui blesse », op. cit., p. 135.

[7] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande… », op. cit., p. 558.

[8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 571.




Éditorial : Freud et l’attentat sexuel

« Chez Freud, comme chez Lacan, la jouissance, le style de jouissance d’un sujet, est toujours lié […] à un premier évènement de jouissance, à un évènement de valeur traumatique. Ce sujet relève donc essentiellement, dans sa sensibilité, de l’Autre, de ce qui lui vient de l’Autre » [1].

L’évènement de jouissance est-il toujours un attentat ? Voici une question qui parcourt ce numéro essentiellement clinique en direction des prochaines journées de l’École de la Cause freudienne dont le titre ne laisse pas indiffèrent : « Attentat sexuel » [2].

Retour à Freud [3]. Vous connaissez la phrase. Lacan a dépoussiéré les textes freudiens, extrayant des multiples enseignements. C’est sans doute le pouvoir d’éveil des textes de l’inventeur de la psychanalyse qui a été attaqué quand le maître moderne songeait à les enlever du programme de philosophie en classe de terminale [4]. Freud dévoile que la rencontre avec le sexuel percute, laisse une trace – toujours scandaleuse.

Retour au cas. Ce numéro est exclusivement constitué d’une série de cas : les Cinq psychanalyses de Freud lues à partir d’une seule et même question, celle qui vise à cerner quel a été l’évènement de jouissance qui a fait attentat et quelle a été la réponse du sujet ? Le cas, « la méthode de l’exemple » [5] si chère aux psychanalystes, permet de faire entendre le plus singulier du sujet. Un cas est un cas, indique Éric Laurent, « s’il témoigne et de l’incidence logique d’un dire dans le dispositif de la cure et de son orientation vers le traitement d’un problème libidinal, d’un problème de jouissance » [6]. Les cinq cas freudiens sont ici d’une richesse inépuisable.

Retour aux J-50. Avant d’aborder le cas Dora, Freud note : « si naguère l’on m’a reproché de n’avoir rien dit sur mes malades, on me blâmera maintenant d’en trop parler » [7]. Le bien-dire est mis à l’épreuve dès qu’un psychanalyste s’avance en présentant un cas. L’exercice comporte toujours un risque.

Ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série, est l’ouverture d’un bal. À partir de mercredi, une série de cas, issus de la littérature analytique et de la littérature tout court, arriveront dans nos boîtes mails, envoyés par la direction des 50e journées de l’ECF. Vous découvrirez des portraits qui cherchent à cerner au plus près ce qui fait attentat sexuel – et ce, toujours au singulier. Nous avons hâte de commencer à les lire. Pour le moment, la première cadence revient à Freud…

[1] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause freudienne, n°78, juillet 2011, p. 186.

[2] Cf. le blog préparatoire aux 50e journées de l’École de la Cause freudienne « Attentat sexuel » : attentatsexuel.com

[3] Cf. Lacan J., « Intervention sur l’exposé de Michel Foucault ‘‘Qu’est-ce qu’un auteur ?’’ », Bulletin de la Société française de philosophie, n°3, 1969, p. 104.

[4] Cf. les numéros de Lacan Quotidien : n°829, 7 avril 2019 ; n°830, 9 avril 2019 ; n°833, 17 avril 2019 ; n°835, 23 avril 2019 ; et n°842, 3 juin 2019, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[5] Laurent É., « Liminaire », XXXe journées de l’École de la Cause Freudienne, Paris, EURL-Huysmans, 2001, p. 19.

[6] Ibid., p. 20.

[7] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1999, p. 1.




Éditorial : Rêve, honte et pudeur

Freud a fait le pari que le rêve constitue « un acte psychique à part entière […] que nous pouvons utiliser dans l’analyse » [1]. Il s’intéresse au travail du rêve qui transforme les pensées latentes en contenu manifeste et il s’en approche par le travail d’interprétation en prêtant une attention toute particulière au texte du rêve. Très vite néanmoins, Freud, grâce à l’ombilic du rêve, repère un point obscur qui ne se laisse pas prendre par l’élaboration signifiante. Derrière ce qui est nommé, il y a l’innommable, la mort [2].

Le rêve serait la voie royale pour atteindre, tenter de cerner ce point le plus intime du sujet qui échappe au symbolique, et s’il est la réalisation d’un désir, c’est celui d’en savoir quelque chose sur le réel en allant vers « la perte imagée au point le plus cruel de l’objet » [3]. Or, Lacan fait de l’ignorance « la passion majeure chez l’être parlant » [4], à côté de l’amour et de la haine. Donc même si le rêve est la voie royale pour tendre vers ce point de réel, ce n’est pas pour rien que le dormeur se réveille lorsqu’il s’en approche de trop près. Une pudeur, au service du fantasme, édifie une « barrière [qui] sépare et délimite tout accès direct à cette béance » [5]. Elle permet une « poursuite du rêve par d’autres moyens » [6], de continuer à dormir à l’état de veille.

Les rêves touchent ainsi à des points de réel mais sans le recours à la boussole du symbolique, ils peuvent vite prendre l’allure d’une angoisse massive. C’est ce que nous indique le rêve de l’homme aux loups [7] : par la fenêtre qui s’ouvre, quelque chose lui a été donné à voir. Surgit dans ce rêve un « hôte inconnu qui apparaît de façon inopinée » [8]. Le rêve, tentative de coder la scène du coït, échoue à la voiler et laisse errant le non-pude [9] dans le sens où l’autre versant de la pudeur, en tant que seuil à ce réel indicible, tente de donner une « réponse […] au non-rapport », « d’en construire les bords » plutôt que d’être « le cache-misère de l’obscénité du plus-de-jouir » [10]. Notre expérience clinique témoigne à l’occasion de rêves qui parviennent à voiler, pour le temps de l’expérience onirique, ce point de réel toujours prêt à surgir. L’adresser en séance permet de poursuivre l’écriture d’un savoir y faire.

[1] Freud S., « Révision de la théorie des rêves », Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 16.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 247.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 58.

[4] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 558.

[5] Monribot P., « La pudeur originelle », Quarto, n°90, juin 2007, p. 35.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Nullibiété. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 11 juin 2008, inédit.

[7] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 325-420.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 91.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.

[10] Monribot P., « La pudeur originelle », op. cit., p. 36.




Éditorial : Le refoulement est-il devenu « has-been » ?

1895. Freud invente la psychanalyse en substituant la cure par la parole à l’hypnose. Il découvre que ses patientes hystériques se défendent contre la réminiscence de souvenirs pourtant essentiels. Freud saisit qu’une intention de dire est empêchée. Il y a « censure » [1], dissimulations, « fausses connexions » dans les chaînes associatives [2]. C’est le refoulé, une élaboration complexe de significations, de pensées qui existent à l’insu du sujet. Cette découverte est afférente à l’inconscient. Déchiffrer ses formations – lapsus, oubli de mot, symptôme – permet que le sens qui y est emprisonné soit délivré.

2020. Une patiente dit à son analyste : « le mot ‘‘sidérer’’, je l’oublie sans cesse. Je l’ai écrit sur un petit carnet pour m’en souvenir ». « Sidéral ! », lance l’analyste avant d’ajouter : « Faites confiance à votre inconscient, c’est mieux que tous les petits carnets ». L’interprétation pointe le mystère autour du signifiant qui défaille. C’est un branchement sur l’inconscient, non pas comme lieu enfoui où se cache le sens du mot refoulé, mais comme point de rupture par l’équivoque « en tant que nouveau, en tant que déchirement du tissu usé de la parole qui circule dans les sens communs » [3]. La flèche décochée par l’analyste vise la pratique du petit carnet qui recouvre les glissements de la langue. Le trait fait mouche dans l’espace de la séance – ce lieu de réveil, hors signification. Délogée de son recours à la graphie, l’analysante est accrochée à son dire : une nuée de mots tournoient autour du signifiant « sidérer », ce bout de réel recraché par l’un des trous de sa langue.

La recherche, qui se poursuit autour de l’expérience analytique, démontre que le refoulé n’est plus cette vérité dernière à débusquer, mais un débris de langue, la facette d’un fragment de cristal qui miroite lorsqu’il surgit de l’« achoppement par le trou » [4]. Le refoulement serait-il alors un concept has-been ? Il est, au contraire, un point brûlant de la subversion freudienne qui a logé la pulsion au cœur de la civilisation, car pour Freud, « le refoulement […] a sa racine dans la fixation […]. Et il décrit la fixation comme un arrêt de la pulsion » [5]. Le refoulement est ce qui fait trou dans la langue commune, ce à partir de quoi chaque parlêtre peut s’appareiller au réel, accrocher des semblants en un point où il a été percuté par la lettre de jouissance. C’est autour de cette lettre que se font les destins, que se tissent et se déchirent les discours du monde. Là est la brèche que Freud a creusé dans la civilisation. L’analysant qui, séance après séance, butte sur cette faille, s’y affronte, ressentant une joie étrange, et sans cesse renouvelée, à en créer les bords vibrants, éprouve les effets de cet acte et en réinvente, à sa façon, les conséquences.

[1] Freud S., « Psychothérapie de l’hystérie », in Freud S., Breuer J. (s/dir.), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 228.

[2] Ibid., p. 238.

[3] Laurent É., « Les éclairs et l’écrit », L’Inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT, Paris, École de la Cause freudienne, coll. Rue Huysmans, 2019, p. 143.

[4] Meseguer O., « Hors les murs », L’Hebdo-Blog. Nouvelle série, n°203, 11 mai 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 30 mars 2011, inédit.




Éditorial : Body

Il est fréquent d’entendre qu’il n’en fait qu’à sa tête – c’est déjà lui en supposer une, et, du coup, compter jusqu’à deux. Est-ce avec cette tête qu’advient une mentalité ? Pas sûr, mais des pensées, des idées, oui et puis, tout un tralalala : des histoires et des symptômes. C’est là le corps décerné, celui qui nous vient de l’Autre.

Pour une part seulement, pas pour tous, pas tout le temps, le corps est cette surface où s’inscrit la trame de la vie qu’il supporte, alors le sujet croit pouvoir se compter deux, tel que l’indique la fréquence de la formule « j’ai une relation compliquée avec mon corps… » : son corps et lui, ça fait deux.

Quelquefois, ce partenaire devient tellement Autre, que tout partenariat en est rompu, le sujet ne peut s’accommoder à ce corps, et ce n’est plus tout à fait de relations dont il s’agit alors, même compliquées ; mais bien d’étrangeté – tel ce jeune homme expliquant comment il doit disposer ses jambes et ses bras dans le lit, de façon à ne pas sentir le contact de son propre corps. L’en-trop de corps indique parfois la proximité du trou.

D’apparence donc, le corps est la plus concrète des dimensions du parlêtre, mais il n’en est pas moins le registre le plus difficile à appréhender d’être à la jonction de la chair et du sujet, entre biologie, sphère et ombilic où la pulsion circule – elle-même tresse de vie brute et de rencontres trop ou troumatiques.

Plusieurs dimensions se nouent, dans le meilleur des cas, sur son dos, il est alors support d’un nouage qui l’institue lui-même dans sa consistance. Allez donc vous représenter pareille chose ! Ce n’est pas pour rien que Lacan, dans son dernier enseignement, cherche – avec l’aide de la topologie, du tore, des nœuds, des chainoeuds, des ficelles, des couleurs même et ce, jusqu’à la poésie du souffle [1] – à serrer ce point au-delà la représentation, au-delà du manque, au-delà de l’ineffable même.

Jusqu’à cette scansion : le « réel, dirai-je, c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de l’inconscient » [2] qui inaugure un savoir nouveau : le « mode d’inscription, c’est un trou. La marque réelle, c’est un trou qui fait que des signifiants deviennent inoubliables pour celui qui les a reçus » [3]. Scansion qui pourrait bien être, comme ce numéro en témoigne, une invitation à « faire varier le thème du corps dans la dimension de l’imaginaire » [4].

[1] « Voyez-vous, notre métier est de démontrer l’impossibilité de vivre, afin de rendre la vie tant soit peu possible. Vous avez vécu l’extrême béance, pourquoi ne pas l’élargir encore au point de vous identifier à elle ? Vous qui avez la sagesse de comprendre que le vide est Souffle et que le souffle est métamorphose, vous n’avez de cesse que vous n’aurez donné libre cours au souffle qui vous reste » (Lacan J., cité par F. Cheng, in L’Âne, n°25, février 1986, p. 55).

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 118.

[3] Laurent É., « L’inconscient et l’événement de corps », entretien, La Cause du désir, n°91, novembre 2015, p. 25.

[4] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 108.




Éditorial : François Sauvagnat, un style

« Le style est l’homme même » [1]. Comment rendre hommage à un travailleur décidé de la psychanalyse ? À un érudit curieux du monde, à un chercheur appliqué ? La manière que nous avons choisi, et qui nous a semblé la plus fidèle, est celle de faire entendre son style : sa façon singulière de se saisir des thèmes auxquels son travail donnait une profondeur nouvelle, dans le souci de la référence précise, du trajet détaillé d’un concept, de la particularité d’une lecture. Une curiosité accompagnait sa manière d’enseigner, toujours avec rigueur.

Vous lirez ici un ensemble de textes qui dressent un portrait de l’ami, du collègue, du professeur… et, en ouverture, un de ses écrits de fond sur la question des hallucinations verbales.

Le style c’est l’homme, « l’homme à qui l’on s’adresse » [2], ajoute Jacques Lacan dans l’ouverture de ses Écrits.

Lisez ce numéro de L’Hebdo-Blog, nouvelle série, munis d’un petit carnet pour noter ces multiples références à lire et à étudier. C’est la meilleure manière de rendre hommage à François Sauvagnat.

[1] Buffon, « Discours sur le style. Discours prononcé à l’Académie française par M. de Buffon le jour de sa réception », 25 août 1753, disponible sur internet.

[2] Lacan J., « Ouverture de ce recueil », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 9.