ÉDITORIAL : Déplacement(s)

En 1918, Freud formule le vœu de voir naître des lieux thérapeutiques dans lesquels un traitement gratuit, orienté grâce « à l’aide de l’analyse » [1], serait dispensé à une large partie de la population. Mais il alerte fermement les analystes contre les « excès de bon cœur » : si l’on « cherche à rendre la vie aussi douce que possible au malade[,] [alors on renonce] à le fortifier pour la vie et à le rendre plus capable de remplir ses véritables devoirs. En analyse, il faut éviter toutes ces gâteries » [2]. Il indique qu’il faut doser les effets de la moindre manifestation d’empathie. L’analyse doit s’opérer dans un état de frustration, car dans le cas contraire le symptôme chercherait d’autres satisfactions substitutives. C’est le transfert lui-même qui permet à l’analyse de devenir une satisfaction substitutive, et celui-ci est plus à même de faciliter le maniement de la cure. Le symptôme et ses variantes peuvent alors s’y interpréter.

La prédiction d’une extension de la psychanalyse à travers des instituts de soin conduit Freud à envisager que la technique pourrait en être modifiée. Il met cependant en garde concernant toute adaptation de la cure analytique : « quelle que soit la forme de cette psychothérapie populaire et de ses éléments, les parties les plus importantes, les plus actives demeureront celles qui auront été empruntées à la stricte psychanalyse dénuée de tout parti pris » [3]. Freud pressentait-il déjà que le déplacement de l’analyste vers la cité ne pouvait s’opérer que si les conditions de la « force pulsionnelle de l’analyse » [4] restaient par ailleurs garanties ?

Ce sont, signale Jacques-Alain Miller, « les concepts lacaniens de l’acte analytique, du discours analytique, et de la conclusion de l’analyse comme passe à l’analyste, qui nous ont permis de concevoir le psychanalyste comme objet nomade, et la psychanalyse comme une installation portable, susceptible de se déplacer dans des contextes nouveaux, et en particulier dans des institutions » [5]. L’objet pulsionnel, caractérisé par sa métonymie, est nomade [6]. L’analyste, dont Lacan a formalisé qu’il doit être à la place de l’objet dans le discours analytique, est donc conduit à se déplacer, n’occupant pas toujours la même position pour un sujet. Lacan dit plus précisément que « l’analyste n’est pas tout objet a [mais qu’il] opère en tant qu’objet a » [7], c’est-à-dire qu’il emprunte pour un sujet cette place de semblant et incarne tour à tour, de déplacement en déplacement, les différents objets cause du désir.

C’est pour cette raison que, lorsqu’on le questionne sur le fait que ce qu’il dit échappe toujours au sens, Lacan répond en faisant du déplacement la « condition même du discours analytique » [8]. La formalisation du discours analytique, en posant les principes de l’interprétation et de l’acte analytique, démontre que « les effets psychanalytiques ne tiennent pas au cadre, mais au discours [et que] la qualité d’analyste, indique J.-A. Miller, ne dépend pas de l’emplacement du cabinet, ni de la nature de la clientèle, mais de l’expérience dans laquelle lui s’est engagé » [9]. Ce sont les déplacements successifs que l’analyste opère dans sa propre cure, parce qu’il dégage le vide central qu’occupe l’objet comme semblant, qui lui permettent d’étendre sa pratique à d’autres contextes que celui de son cabinet tout en en préservant le tranchant.

Ce numéro de L’Hebdo-blog, Nouvelle série, montre comment les CPCT continuent à tirer les principes et les conséquences de ce nécessaire déplacement.

 

[1] Freud S., « Les voies nouvelles de la thérapeutique », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 141.

[2] Ibid., p. 137.

[3] Ibid., p. 141.

[4] Ibid., p. 137.

[5] Miller J.-A., « Lieu Alpha », in Perrin Chérel M. (s/dir.), Être parents au 21e siècle. Des parents rencontrent des psychanalystes, Paris, Michèle, 2017, p. 24.

[6] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 127.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XV, « L’acte psychanalytique », leçon du 7 février 1968, inédit.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 171.

[9] Miller J.-A., « Lieu Alpha », op. cit., p. 24.




ÉDITORIAL : Faire résonner l’indicible, un effort de traduction

C’est la grande affaire de la psychanalyse depuis son origine : comment traiter par la parole ce qui s’éprouve dans le silence des pulsions ? Freud conçoit cet emprisonnement de la parole comme un refoulement des élaborations et significations, lié, pense-t-il tout d’abord, à un choc traumatique causé par le forçage d’un proche. Mais il repère ensuite, dans le dire d’un patient, une dimension fantasmatique, ce qui le met sur la piste de « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée » [1]. La psychanalyse fait monter ce constat sur la scène du monde, il y a une part de l’expérience qui n’est pas accessible au sujet et qui fait retour, à son insu, sous forme de symptômes affectant son corps, sa pensée. La parole analysante cherche à élaborer, à saisir ce qui échappe sans cesse au langage. Le sujet veut savoir et s’efforce de « dire vrai ». Cependant, la chaine signifiante, du fait même de son articulation dans un discours, résiste à cette intention de dire. Au fil des séances, le sujet se cogne à l’indicible et, puisque parler suppose d’en passer par la langue de l’Autre, en tâchant de dire cet intime, il fait aussi l’expérience de l’intraduisible.

Comment traduire en mots ce qui existe dans une modalité subjective échappant à la représentation ? La scène inconsciente, dégagée par Freud, offre chance au sujet de déchiffrer et d’ébaucher en une langue insolite, baroque, ce qui ne peut se formuler. C’est un théâtre étrange qui distille peu à peu ses vérités. Lacan donne une nouvelle dimension à cette recherche, tout particulièrement à partir de son travail sur Joyce, écrivain « désabonné à l’inconscient » [2]. Car si l’inconscient chiffre la jouissance, il invite aussi, à partir de cette Autre scène, à produire des significations. Or Joyce, dans Finnegans Wake, se situe au delà de l’articulation signifiante, au delà du sens. Il démembre la syntaxe et produit un « entrechoquement de lettres et de sons, de voix et de noms » [3]. Lacan, s’emparant de l’appareillage de Joyce au langage, met en évidence que le noyau traumatique et indicible pour chacun d’entre nous est avant tout un rapport à la langue [4]. Cette langue que l’on parle sans le savoir comporte « toutes sortes d’affects qui restent énigmatiques » [5], comme autant de traces invisibles sur le corps. Tiphaine Samoyault, traductrice de Joyce, souligne : « on parle de pluriel des langues, puisqu’il y en a au moins deux. Mais le pluriel, ça commence à trois, […] cette troisième langue peut […] être une langue intérieure, intime, […] qu’on pourrait appeler la langue maternelle » [6].

L’expérience analytique, pour celles et ceux qui s’y prêtent, est une immersion dans cette langue singulière parlée depuis toujours. Au fil des séances, dans les tours et détours de la parole, le trou de l’indicible cesse d’être bouché par des signifiants-maîtres, mais il est cerné, nommé. Citons quelques nominations qui nous sont parvenues par les témoignages de fin d’analyse : twingo/twin-go !, ormeaux/hors mots, Cadichon/Kaddich-on [7]. Ces récits sont autant d’effort de traduction d’un événement de jouissance énigmatique qui a surgi, au plus singulier d’une existence, et soudain résonne dans la langue : « la chance de la traduction c’est son imperfection : parce qu’il y a une faille, une différence, quelque chose qui ne marche pas, l’échange peut continuer, l’élangues peuvent continuer » [8].

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 207.

[2] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 164.

[3] Fajnwaks F., « Indestructible élan », La Cause du désir, n°106, novembre 2020, p. 6, disponible sur le site de Cairn.

[4] Cf. Miller J.-A., « Lacan avec Joyce », La Cause freudienne, n°38, février 1998, p. 7-20.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 127.

[6] Samoyault T., « Le pluriel des langues », entretien avec A. Chottin & O. Meseguer, La Cause du désir, n°106, op. cit., p. 64, disponible sur le site de Cairn.

[7] Cf. respectivement : De Halleux B., « Twingo », La Cause du désir, n°83, janvier 2013, p. 59 ; Chiriaco S., « Ça sert à rien, mais ça serre », La Cause du désir, n°87, juin 2014, p. 89, disponible sur le site de Cairn ; et Blancard M.-H., « Une passion pour les lettres », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 82, disponible sur le site de Cairn.

[8] Samoyault T., « Le pluriel des langues », op. cit., p. 67.




ÉDITORIAL : La passion de l’ignorance

Dans son texte « La direction de la cure », Lacan nous invite à suivre les méandres du « manque à être du sujet[,] le champ […] où se déploie la passion du névrosé » [1] dont il fait le centre de l’expérience analytique. Par le fait même d’être frappé par le langage, le manque s’invite au cœur du sujet qui très tôt s’échine à le couvrir en le propulsant sur la scène de l’Autre : « Ce qui est ainsi donné à l’Autre de combler et qui est proprement ce qu’il n’a pas […] est ce qui s’appelle l’amour, mais c’est aussi la haine et l’ignorance » [2]. Ces « passions de l’être » donnent une forme à ce manque en évitant soigneusement de le mettre véritablement en jeu. Il s’agit pour le sujet d’un appel à l’Autre qui viendrait compléter son être, un ne rien vouloir savoir ni sur sa jouissance ni sur le manque qui caractérise l’Autre. Ces « passions nient l’Un et la solitude radicale dans laquelle il s’agit de faire l’assomption d’une jouissance Autre à soi » [3], indique Anaëlle Lebovits-Quenehen.

C’est ainsi que, sous couvert d’un symptôme dont l’Autre est mis en place de témoin, l’expérience analytique vise à découvrir ce manque-à-être. Carolina Koretzky nous rappelle que « les passions ne sont […] pas uniquement celles de l’aliénation à l’Autre, elles sont également à rapporter à l’objet comme reste, résidu de l’opération de séparation d’avec l’Autre » [4]. En se délestant de différences couches, dont les identifications, le sujet se trouve d’une part allégé et d’autre part lesté, non plus d’une passion aveugle pour l’Autre, mais d’un objet détaché du fantasme, cet objet du corps qu’il aura mis en jeu dans son lien à l’Autre, dans la plus grande extimité.

Le maniement du transfert en est profondément impacté, puisqu’il ne s’agit pas de convoquer le savoir pour combler l’ignorance. Bien sûr, « la psychanalyse peut être un remède contre l’ignorance » [5], mais c’est à la seule condition que le sujet s’en fasse responsable. Même s’il va de soi que l’analyste revêt à l’occasion les oripeaux du savoir, en aucun cas, celui-ci ne vise l’être du sujet en l’acquittant d’une responsabilité quant à sa jouissance. Il invite plutôt l’ignorant à emprunter des chemins de traverse qui l’amèneront à se faire responsable de la part de vivant qu’il a laissée à la charge de l’Autre.

[1] Lacan J. « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 613.

[2] Ibid., p. 627.

[3] Lebovits-Quenehen A., « Interview », entretien avec M. Perrin, Ironik, n°17, 1er septembre 2016, publication en ligne (www.lacan-universite.fr).

[4] Koretzky C., « Passions de l’être, passions de l’â-me », La Cause du désir, n°93, septembre 2016, p. 77, disponible sur le site de Cairn.

[5] Lacan J., « Jour de grève », texte établi par J.-A. Miller, Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 19 novembre 1974, in De Halleux B. (s/dir), Le Désir de Lacan, Paris, Presses Psychanalytiques de Paris, 2021, p. 8.




ÉDITORIAL: Pousser jusqu’au style*

« Ce qui est lacanien c’est un style, une manière de poser les problèmes, l’idée que l’irrationnel de la conduite humaine répond à une raison d’un autre genre. » [1]

Jacques-Alain Miller, « Entretien sur les circuits du désir et sa politique »

 « Le style c’est l’homme […] à qui l’on s’adresse » [2], écrit Lacan en 1966, c’est même le premier mot en ouverture de cet immense opus-boussole que constituent les Écrits. Dans son exergue, Lacan introduit d’emblée un écart avec l’idée d’Homme ramenée à un « fantasme de grand homme » [3], au profit de la dimension de l’adresse et donc, de la parole. « C’est l’objet qui répond à la question sur le style » [4], indique-t-il, à la place de l’idée d’homme : « nous appelons la chute de cet objet », car c’est à chuter que cet objet se révèle « à la fois comme la cause du désir où le sujet s’éclipse, et comme soutenant le sujet entre vérité et savoir » [5].

La question du style dans le champ analytique est affine à celle de la formation. Formation entre guillemets comme l’indique la revue de La Cause freudienne numéro 52, puisqu’en matière de formation analytique il s’agit de « faire ses preuves […] en sachant se rendre exempt du contre-transfert » [6]. De l’expérience analytique menée jusqu’au terme résulte un style, qui aura certes soutenu l’ensemble de l’expérience, mais qui aura muté à la mesure du parcours des interstices de la vérité et de ses butées réelles.

S’il ne s’apparente pas à un concept fondamental de la psychanalyse comme tel, il est cependant incontournable dès lors que nous approchons la question de la fin de l’analyse : « Le style résulte de ce que la volonté de transmission est limitée par ce qui est impossible à dire » [7]. Cette limite suppose une prise de distance d’avec les identifications qui ont longtemps paré le vide du sujet ; limite qui fait résonner la visée lacanienne de la fin d’une analyse, à savoir l’obtention de la différence absolue. Cette limite nous la trouvons bien sûr chez Lacan, quand il resserre sa focale sur l’analyste : « sur le style de sa pratique et l’horizon qu’il sait y reconnaitre à y démontrer ses limites » [8].

Gardons-nous de croire qu’il suffit pour cela de reconnaître sa castration et d’égrener les doutes qu’elle génère – « je ne sais pas, ai-je bien fait ? Ai-je pris la bonne option ? – car “il ne suffit pas d’une caractéristique négative”» [9], comme l’indique Armand Zaloszyc, « une caractéristique positive est encore requise » [10]. La psychanalyse « invite à une formation qui va au-delà de la transmission de savoir […] qui comporte une mutation subjective » [11]. Au fond, le style est une des dimensions palpable du réel rencontré dans la cure – il est un produit, un reste de cette rencontre, en-deçà de la maîtrise de la manière : loin des parades, de l’habillage moïque et identificatoire hérité de l’Autre ou prélevé sur lui, l’analyste, ses oripeaux essaimés, est celui qui a « [p]ouss[é] jusqu’au style l’incurabilité singulière délivrée par l’analyse » [12], c’est alors qu’il participe en le renouvelant, d’un style plus vaste, sans s’y résorber, le style lacanien.

* Nous devons ce titre à Monique Amirault, dans son texte : « Faits de formation », La Cause freudienne, n°52, La formation entre guillemets des psychanalystes, novembre 2002, p. 97.

[1] Miller J.-A., « Entretien sur les circuits du désir et sa politique », La Lettre mensuelle, n°188, mai 2000, p.1-2. 

[2] Lacan J., « Ouverture de ce recueil », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 9, souligné par nous.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 10.

[5] Ibid.

[6] Zaloszyc A., « Le psychanalyste, son style et son horizon », La Lettre mensuelle, n°163, novembre 1997, p. 5-7.

[7] Leguil F., « Cerner un style », La Lettre mensuelle, n°63, novembre 97, p 3-4.

[8] Lacan J., « Discours à l’École Freudienne de Paris », version orale.

[9] Zaloszyc A., « Le psychanalyste, son style et son horizon », op. cit.

[10] Ibid.

[11] Miller J.-A., « La formation de l’analyste », La Cause freudienne, n°52, novembre 2002, p. 42.

[12] Amirault M., « Faits de formation », La Cause freudienne, n°52, op.cit.




ÉDITORIAL : Lacan, toujours

La rentrée éditoriale de l’École de Lacan n’est ni mouvementée ni agitée, elle est volcanique ! La puissance du discours psychanalytique y est pour quelque chose dans cet évènement qui marque le quarantième anniversaire du décès de Jacques Lacan.

Cinq ouvrages à lire, à consulter, à étudier… Une joie pour les lecteurs, une aubaine pour les chercheurs, une surprise pour les analystes, un trésor pour les analysants.

Cette rentrée éditoriale en forme de feu d’artifice propose aux lecteurs, à travers les nouvelles publications des éditions Navarin : un numéro hors-série de la revue du Champ freudien Ornicar ? intitulé Lacan Redivivus, volume dirigé par Jacques-Alain Miller et Christiane Alberti qui rend compte au plus près de ce que fut l’homme Lacan ; puis deux textes de Lacan commentés par Jacques-Alain Miller et publiés dans la nouvelle collection La Divina, La Troisième, suivi de Théorie de lalangue de Jacques-Alain Miller, et Aux confins du Séminaire.

Pour leur inauguration, les Presses Psychanalytiques de Paris, nouvelles éditions de l’École de la Cause freudienne, font paraître : Pourquoi Lacan, sous la direction d’Anaëlle Lebovits-Quenehen et Le Désir de Lacan, sous celle de Bruno de Halleux.

Ce puissant élan, impulsé par le désir de Jacques-Alain Miller, fait de ce mois de septembre un temps d’étude.

L’Hebdo-Blog, Nouvelle série s’est lancé à toute vitesse dans la lecture de ces ouvrages et s’associe ainsi à une rentrée plus que jamais placée sous l’égide de Jacques Lacan.

 

Sont disponibles à la vente en ligne sur le site de l’ECF-Échoppe :

Miller J.-A. & Alberti C. (s/dir.), Ornicar ? hors-série. Lacan Redivivus, Paris, Navarin, 2021 : cliquer ici.

Lacan J., Aux confins du Séminaire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Navarin, coll. La Divina, 2021 : cliquer ici.

Lacan J., La Troisième & J.-A. Miller, Théorie de lalangue, Paris, Navarin, coll. La Divina, 2021 : cliquer ici.

Lebovits-Quenehen A. (s/dir.), Pourquoi Lacan, Paris, Presses Psychanalytiques de Paris, 2021 : cliquer ici.

De Halleux B. (s/dir.), Le Désir de Lacan, Paris, Presses Psychanalytiques de Paris, 2021 : cliquer ici.

 




ÉDITORIAL : Lire Freud, toujours

Lacan ouvre son Séminaire sur Les Écrits techniques de Freud en énonçant : « La pensée de Freud est la plus perpétuellement ouverte à la révision. C’est une erreur de la réduire à des mots usés. Chaque notion y possède sa vie propre. C’est ce qu’on appelle la dialectique. » [1]

Des mots usés. Quelle façon de dire que celle de Lacan ! Rien de pire que des mots usés, mortifiés par la répétition, par l’excès de compréhension, par l’injection de sens. Le retour à Freud, dont Lacan s’est fait le garant, est un procédé qui vise une revivification des mots. Certaines « notions furent, à un moment donné, indispensables à Freud parce qu’elles apportaient une réponse à une question qu’il avait formulée par avant, dans d’autres termes. On n’en saisit donc la valeur qu’à les re-situer dans leur contexte » [2]. Lacan invite ses élèves à ne pas en rester à un émerveillement[3] des trouvailles freudiennes, mais à risquer une lecture, prudente : « Quand je vous parle d’analyser l’œuvre de Freud, c’est pour y procéder avec toute la prudence analytique. » [4]

Pour Lacan, « la parole de Freud [n’est pas] parole d’évangile » [5]. Par conséquent, il corrige la traduction, fait des recoupements, découpe, prolonge. Le texte freudien devient ainsi maniable et toujours renouvelé. Réviser perpétuellement sous-entend une invitation à examiner à la loupe, à remettre à jour. Réviser la pensée freudienne consiste, comme en mécanique, « à remettre en état le moteur » du texte : dévisser, introduire de l’huile, changer le filtre, nettoyer pour faire fonctionner l’assemblage d’une manière plus fluide. Sans cela, le risque est qu’il devienne lettre morte.

Lacan n’utilise pas la métaphore du garagiste pour qualifier sa manière de lire Freud, il choisit « l’art du bon cuisinier » qui « sait bien découper l’animal, détacher l’articulation avec la moindre résistance » [6]. Détacher avec tact pour trouver le bon morceau, et ce, sans l’arracher brusquement pour ne pas abimer le tissu. Une délicatesse est donc de mise, qui respecte la façon dont sont placées les fibres du texte, sa grammaire.

Il est important de souligner combien la première lecture des textes de Freud suscite chez le lecteur un petit bouleversement. Nombreux sont ceux qui témoignent avoir été frappés, à l’adolescence, à la lecture d’un texte de Freud : « un mot suffira pour le faire sentir, la découverte de Freud met en question la vérité, et il n’est personne qui ne soit personnellement concerné par la vérité » [7]. En effet, l’œuvre freudienne continuera à faire des vagues, à condition que nous ne laissions pas dormir les textes pour qu’ils réactivent leur caractère subversif et étonnant.

C’est donc de la main de Freud que démarre cette rentrée de travail pour L’Hebdo-Blog, nouvelle série. À quelques jours du 9 septembre, date anniversaire du décès de Lacan, nous avançons en lecteurs prêts à prendre le risque, nous efforçant, tel son vœu, de savoir lire entre les lignes.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 7.

[2] Ibid.

[3] « Jung lui aussi, en s’émerveillant, redécouvre, dans les symboles des rêves et des religions, certains archétypes propres à l’espèce humaine. » (Ibid., p. 9.)

[4] Ibid., p. 36.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 174.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, op. cit., p. 8.

[7] Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 405.




ÉDITORIAL : Hamlet, l’écho d’une parole « du type fatal »

Hamlet « accroche quelque chose de notre inconscient à nous » [1], dit Lacan. D’ailleurs, la pièce de Shakespeare avait déjà retenu l’attention de Freud, en témoigne sa Traumdeutung. Lacan commente les avancées de ce dernier dans la première des sept leçons consacrées à Hamlet [2].

Hamlet est chargé par son père de le venger. L’ancien roi du Danemark apparaît sous la forme d’un fantôme pour révéler à son fils qu’il n’est pas mort accidentellement, piqué par un serpent comme on le croit à la cour, mais qu’il a été assassiné par son propre frère. En plus de sa vie, il s’est trouvé ainsi dépossédé de son trône, de son salut et de sa femme, la mère du prince, complice de l’abjection.

Les scrupules d’Hamlet, repoussant constamment l’accomplissement de la vengeance de son père, sont la représentation consciente de quelque chose qui s’articule dans l’inconscient, souligne Freud [3]. Cependant, si ce dernier rapporte les hésitations d’Hamlet à une culpabilité, la mort du père assassiné réalisant un vœu œdipien inconscient, Lacan, lui, le lit autrement. Il s’intéresse, bien sûr, au désir inconscient, mais pour amorcer un virage qui l’emmène au-delà de l’Œdipe. Le désir, à ce moment de son enseignement, n’est plus seulement un effet du signifiant mais plonge ses racines dans la jouissance. Lacan démontre en quoi la tragédie shakespearienne et la temporalité dans laquelle est prise Hamlet, celle d’une décision impossible, concerne l’intrusion d’une jouissance qui n’est pas symbolisable [4] : « quelque chose […] a manqué dans la situation originelle, initiale, du drame d’Hamlet, en tant qu’elle est distincte de celle de l’histoire d’Œdipe, à savoir la castration » [5]. L’acte est impossible, car le sujet comme réponse du réel n’y est pas. Et qu’il y soit suppose une opération par laquelle une part de la jouissance en excès passe au symbolique.

Lacan articule ce défaut de castration à ce qu’Hamlet sait : « Que le père révèle la vérité sur sa mort est une coordonnée essentielle […]. Un voile est levé, celui qui pèse justement sur l’articulation de la ligne inconsciente » [6]. Or, l’on peut supposer « que ce voile doit bien avoir quelque fonction essentielle pour la sécurité […] du sujet en tant qu’il parle » [7]. Cette question du savoir est décisive et fait la différence entre Œdipe – qui ne sait pas quelle part il a pris au réel qui le frappe ainsi que sa lignée – et Hamlet qui, lui, sait.

« Enfermé » dans la parole du père, Hamlet a reçu « une réponse du type fatal » [8]. Au point même où se produit une signification de l’Autre, le fantôme a fait signe au sujet, lui faisant apercevoir ce qu’il y a sous le voile. Le Ghost lui a laissé entrevoir la Chose. À la question « qu’un sujet se pose à lui même de savoir qui parle ? », c’est-à-dire au niveau du « signifié de l’Autre » [9], surgit une réponse aux échos funestes. Effet d’une parole paternelle faisant « fonction de poison » [10], ce message reste obscur et ne pourra être déchiffré.

Lacan trace un circuit logique allant de cet indéchiffrable à ce qui, de la jouissance, ne se chiffre pas dans une dimension inconsciente. C’est une approche de l’énonciation à situer non seulement comme une production de discours mais comme un franchissement. La possibilité, au terme d’« un lent cheminement en zigzag, un lent accouchement » [11], de se confronter à un réel opaque, asémantique. Lacan utilise le héros shakespearien pour servir son propos concernant les effets sur un sujet d’une rencontre avec l’indicible.

En cela, ces sept leçons sont cruciales pour l’expérience analytique.

[1] Lacan J., cité par P. Naveau, in « Hamlet et le désir », Lacan Quotidien, n°349, 2 novembre 2013, publication en ligne.

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 279-401.

[3] Cf. Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, PUF, 2010, p. 306.

[4] Cf. Aflalo A., « Raisons et ruses du désir chez Hamlet », Mental, n°32, octobre 2014, p. 97-118.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p. 296.

[6] Ibid., p. 351.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 352.

[10] Ibid., p. 478.

[11] Ibid., p. 296.




ÉDITORIAL : « Macho man »

Baby, don’t you doubt, my body
Body, talking about my body, body
Baby, checking out my body
[Bébé, ne doute pas, mon corps
Corps, parlant de mon corps, corps
Bébé, regarde mon corps]
Village People, « Macho Man », chanson, 1978

Le Macho man arbore les preuves de la pleine possession de ses moyens virils : « Le pousse-à-l’homme chez l’homme, explique Jacques-Alain Miller, se manifeste dans l’exigence d’être un homme, comme s’il était menacé de ne jamais l’être assez et qu’il fallait alors le prouver. C’est ainsi que l’homme s’épuise dans la démonstration de sa virilité où Freud relève la présence de surcompensations excessives qui témoignent d’une mascarade virile » [1]. Celle-ci est parodiée à merveille par les Village People et leur « Macho Man », en 1978. Ils illustrent que « les signes emphatiques de la virilité […], par l’effet féminisant de l’objet petit a, au fond, prennent le caractère de mascarade » [2].

Quel est le ressort de cet effet féminisant de l’objet a, au cœur de la mascarade masculine ? C’est la mise en jeu de « l’attrape regard » : en exhibant sa virilité, le Macho man veut se situer au centre des regards. La parade virile le conduit ainsi, en souhaitant être celui qui manque à l’autre, à une féminisation : « la féminisation par l’objet petit a, c’est une autre version de la forme érotomaniaque de l’amour » [3], indique J.-A. Miller. Si côté mâle, nous connaissons la forme fétichiste du désir, qui met en jeu un objet prélevé sur l’autre, la figure du Macho man donne un aperçu sur sa forme érotomaniaque. D’un côté l’avoir, de l’autre l’être.

Si le Macho man ou l’Un-homme apparaît ici dans la mascarade, déclinée au masculin, il se situe aussi dans le rapport au phallus. En effet, le dit homme est celui qui prête son corps à soutenir cette « turgescence vitale » « qui se trouve symbolisée » [4] et qui joue sa partie en tant qu’il n’est, précisément, jamais là où on l’attend : « Le phallus est appelé à fonctionner comme instrument de la puissance », dit Lacan. Il ajoute : « Quand nous parlons de puissance dans l’analyse nous le faisons d’une façon qui vacille car c’est toujours à la toute-puissance que nous nous référons, alors que ce n’est pas de ça qu’il s’agit », et il conclut : « Autrement dit, le phallus est présent, il est présent partout où il n’est pas en situation. » [5] Le macho, c’est-à-dire celui qui déploie les signes de sa virilité, chercherait à mettre le phallus en situation, à le convoquer comme permanent et à en faire une image qui ne défaille jamais.

Or, pour l’homme entrant dans la sexuation, il y a un « sacrifice, c’est de ne plus se faire l’Homme », il se « résign[e] à se situer dans l’un entre autres, c’est-à-dire d’entrer dans le tous. […] C’est pourquoi, chaque fois que le sujet, par quelques traits que ce soit, fait exception, il se trouve […] féminisé » [6].

N’est-ce pas à ce paradoxe que tout macho a affaire ? D’un côté, chercher à mettre le phallus « en situation », de l’autre, s’en trouver, à son insu, féminisé ?

Sans doute est-ce l’une des surprises que nous réservent les travaux qui se tiendront lors des 51e journées de l’École de la Cause freudienne, les 20 & 21 novembre 2021, consacrées à « La norme mâle ».

« La norme mâle », 51e journées de l’École de la Cause freudienne, en visioconférence, 20 & 21 novembre 2021, inscriptions et informations sur le blog des journées et sa newsletter LOM : journees.causefreudienne.org.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc. La logique de la cure », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 29 juin 1994, inédit.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 31 mai 2000, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 355.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 311.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 17 décembre 1986, inédit.




ÉDITORIAL : Le « pas-tout » possible

Des quatre modalités logiques, le possible est sans doute la moins mobilisée dans nos travaux, peut-être est-ce dû à la proximité du possible et du contingent ? Jacques-Alain Miller indique en effet qu’il n’y a pas de « différence qualitative » [1] entre le possible et le contingent, le possible cesse de s’écrire, quand la contingence cesse de ne pas s’écrire. Les deux émergent d’une coupure.

Au contraire, le permanent, l’incessant, se logent du côté du nécessaire, qui ne cesse pas de s’écrire – c’est la pulsion, la répétition, le symptôme. Ces dimensions de l’être humain concernent sa jouissance et, sans la contingence de la rencontre – bonne ou mauvaise –, il n’y a aucune possibilité d’opérer quelques dérivations sur la jouissance.

Par opposition au symptôme, le transfert est « la rencontre réussie […] de l’ordre de ce qui cesse » [2]. En effet, demander une analyse n’est pas sans un espoir de voir s’évanouir ce qui ne cesse pas – de se produire, ou de ne pas se produire. Dans son cours « 1, 2, 3, 4 », J.-A. Miller indique qu’« il faut que surgisse quelque chose qui est de l’ordre du possible pour qu’on puisse en venir à l’impossible. Ça ne se saisit que si l’on voit, dit-il, qu’une analyse est de l’ordre du possible. [Et elle] est de l’ordre du possible au titre même du transfert » [3]. C’est là un premier chant du possible qui inaugure la mise en fonction de la vérité : « on s’imagine que le rapport cesse de ne pas s’écrire » [4]. C’est depuis cette « amorce […] contradictoire » [5] d’un ou bien ou bien, que le possible permet d’approcher délicatement l’impossible, que le « tout est possible » de l’enthousiasme fait peu à peu la place au réel de la séparation. Ainsi, dans le mouvement même de la cure, le possible s’incorpore au nécessaire : parce que parfois ça cesse de s’écrire – trou, vide, ouverture, coupure, énigme – la réponse analysante mue par la pulsion ne cesse plus, dans le transfert.

Mais après ? Après que soit atteint le « virage de l’impuissance » [6], puis, plus escarpé, celui de l’impossible, se pourrait-il que, chemin faisant, le possible lui-même mute, d’être attenant au dire qui le cause ? Dégagé cette fois par l’analyse, le possible post-analytique ne concernerait-t-il pas désormais : « cette place [qui] rend possible d’être la place d’une absence » [7] ? Cette place vide, la « place de Plus-Personne » [8] qui permet la mise en acte du désir de l’analyste ? Le possible ne serait plus alors le petit losange lacanien permettant l’écriture de toutes les combinaisons possibles du sujet et de l’objet, mais il serait la « faille de la vérité [qui] se soutient essentiellement de ce que nous devons considérer la vérité, […] dans l’expérience analytique, comme elle-même modale » [9].

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 janvier 1985, inédit.

[2] Ibid.

[3] Ibid., cours du 23 janvier 1985.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : “Psychanalyse et structure de la personnalité” », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 666.

[8] Ibid., p. 667.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », op. cit., cours du 30 janvier 1985.




ÉDITORIAL : L’impossible, un levier ?

 

« Il est impossible que les hommes et les femmes n’aient affaire qu’à une seule jouissance » [1], indique Éric Laurent. Le rapport sexuel relève d’une impossibilité logique et ne s’écrit pas dans une formule. Entre deux êtres parlants, se glisse toujours un ratage, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

« L’homme naît malentendu », car il préexiste dans ce que Lacan appelle le « bafouillage de [ses] ascendants » [2], c’est-à-dire la transmission d’un dire, non pas d’un tout-dire, mais d’un dire habité d’un désir, empreint du non-rapport. C’est dans la béance du malentendu que s’ouvre une autre voie, féconde, qu’un savoir préétabli risquerait d’oblitérer. Il s’agit de ne boucher ce malentendu ni par les promesses de la science, ni d’ailleurs par les promesses d’un amour qui pourraient y faire croire. La position de la psychanalyse est de respecter ce malentendu, de le faire advenir parfois, pour exploiter ce qu’il éclaire à l’insu du sujet.

La science, quant à elle, a tôt fait de considérer que l’impossible ne dure qu’un temps, qu’il est dû à un déficit ponctuel des connaissances et qu’un jour ou l’autre, elle pourra tout écrire dans des équations. Que fait la science lorsqu’elle tente de rendre possible un impossible qui, dans certains cas, prend la forme de ne pas pouvoir concevoir un enfant ? En effet, c’est précisément en croyant éradiquer tout impossible que le discours de la science, par ses petites lettres qui fonctionnent toutes seules, peut avoir comme effet de court-circuiter la transmission là où, paradoxalement, c’est ce qu’elle prône.

Jacques-Alain Miller nous indique que la psychanalyse lacanienne pilote sa pratique à partir de la séquence signifiante [3]. Nous nous démarquons d’une position réactionnaire, conservatrice, qui va à rebours de son acte [4]. Le discours de l’analyste, comme il en sera question prochainement au congrès Pipol 10, dont le thème « Vouloir un enfant ? » [5] est brulant d’actualité, ce n’est donc être dupe ni de la tradition ni du progrès. Il n’est pas question de réagir contre ces avancées que nous offrent la science en matière de PMA[6]. C’est une chance pour des hommes et des femmes de devenir parents, tant que ces nouvelles techniques ne se targuent pas de faire croire que le rapport existe en un coup de pipette magique – ce qui viendrait boucher l’accès à une transmission qui est toujours de l’ordre d’une invention dont l’impossible du rapport sexuel est un levier que la psychanalyse permet d’isoler.

[1] Laurent É., « Préface », in Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit. Études lacaniennes, Paris, Michèle, 2014, p. 11.

[2] Lacan J., « Le malentendu », Ornicar ?, n°22/23, printemps 1981, p. 12.

[3] Cf. Miller J.-A., « L’avenir de Mycoplasma laboratorium », La Lettre mensuelle, n°267, avril 2008, p.11-15.

[4] Cf. Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 14.

[5] Congrès Pipol 10 « Vouloir un enfant ? Désir de famille et clinique des filiations », 3 & 4 juillet 2021, en visioconférences, informations et inscriptions : www.pipol10.eu/

[6] PMA : procréation médicalement assistée.