Éditorial : Une séance d’analyse

On se prépare et on y va. Parfois le trajet est long, une demi-heure de métro, une heure de train, quelques heures de vol. Plusieurs fois par semaine ou plusieurs fois par jour. C’est selon. On s’installe dans la salle d’attente. Arrivez-vous à lire ? À consulter vos messages sur votre téléphone ? À penser à autre chose ? En ce qui me concerne, dès que je suis devant la porte de l’immeuble, je suis déjà-là.

Un ami m’a raconté qu’il a composé le code de sa carte bleue au lieu de composer le code d’entrée chez son analyste. Son acte manqué ne montre-t-il pas qu’il était déjà-là ? Une séance analytique est quelque chose qui s’expérimente. Elle a un début et une fin. Les plus percutantes sont les très courtes. Celles qui vous laissent complétement renversé parce que vous n’avez rien compris. Parce que vous n’avez pas entendu, derrière ce qui s’entend, ce qui se dit. Celles qui par l’acte chirurgical de la coupure font que ce que vous avez dit devient lisible et parfois risible. Un p’ti bout d’ça voir arraché au temps de la rencontre.

Un numéro de L’Hebdo-Blog, nouvelle série sur la séance analytique dans ce temps étrange que nous traversons et sur lequel nous ne pouvons pas encore bien-dire grand chose. Du grain à moudre pour les lecteurs éclairés.




Passion et destin des passions

« De tous les animaux, l’homme a le plus de pente
À se porter dedans l’excès.
[…] Il n’est âme vivante
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point ».
(Jean de la Fontaine, « Rien de trop »[1])

Il est des passions de l’être, liées au manque en nous, au manque en l’Autre, qui peuvent se traduire en demandes, désirs, mais aussi en revendications, dénonciations des manquements de l’autre. Il est des passions de l’âme qui aspirent le sujet vers un au-delà, dans un « mouvement suicide »[2] vers un Autre absolu. Il est des passions haineuses, discrètes ou éhontées qui tiennent, elles aussi, à la consistance que l’on donne à cet Autre : l’étranger, le politique, le savoir, le voisin, le malade…

La conjoncture actuelle est bien faite pour nous rappeler, s’il le fallait, que la pulsion règne sur le parlêtre au lieu d’aucun instinct, « il n’y a d’inconscient que chez l’être parlant. Chez les autres, […] il y a de l’instinct, soit le savoir qu’implique leur survie »[3]. Ce n’est guère le goût de sa survie qui oriente le sujet, mais bien plutôt son scénario de jouissance : coûte que coûte.

Le savoir mobilisé chez les parlêtres connait divers avatars, la passion du signifiant y est en cause, faisant de l’Autre, du partenaire, le lieu d’ardeurs d’intensité diverses. Passion discrète à l’occasion, logée dans un fantasme sobre, elle peut n’en être pas moins têtue. Rendue visible, la passion parfois bruyante déporte le sujet non plus vers l’Autre mais dans l’Autre, ou contre lui, jusqu’au gouffre de son inexistence ou sous le poids de sa démesure.

Nous connaissions « La Maladie d’amour », La Maladie de la mort[4], ce numéro sillonne les enjeux logiques des maladies de l’Autre dont les passions témoignent…

Alors que le désir mobilise, la passion aspire, menace ou expulse. Qu’elle soit de haine ou d’amour, quand le savoir-insu, ne donne plus sa limite aux affects, il n’y a qu’un pas pour rejoindre le tranchant mortel de la pulsion de mort. Resituer « l’Autre qui n’existe pas »[5] vers « un domaine […] dans lequel les choses sont instituées avec un caractère de demi-existence »[6] est peut-être la condition de passions plus dignes, des passions lacaniennes ?

[1] Fontaine (de la) J., « Rien de trop », Fables de la Fontaine, 2nd recueil, 1678, disponible sur internet.

[2] Cf. É. Laurent à propos d’Antigone : Laurent É., « Un sophisme de l’amour courtois », La Cause freudienne, n°46, octobre 2000, version CD-ROM, Paris, EURL-Huysmans, 2007, p. 11.

[3] Lacan J., « Télévision », Autre écrit, Paris, Seuil, 2001, p. 511.

[4] Duras M., La Maladie de la mort, Paris, Édition de Minuit, 1982.

[5] Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 1996-1997, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 127.




Éditorial : Retenir momentanément la réalité par les mots

Je pense aux habitants de Macondo. Ce village fantastique sorti de la plume de Gabriel García Márquez qui a connu un terrible fléau : une contagion d’insomnie. Personne, à Macondo, n’arrivait à dormir et cet état d’éveil perpétuel finissait par produire une affreuse conséquence : la maladie de l’oubli. C’est la gourmandise qui était la cause de la contagion : à l’intérieur de délicieux caramels en forme d’animaux, vendus à la sortie de l’école, nichait un mystérieux virus qui jetait les enfants, puis les adultes, dans un état de « lucidité effrayante »[1] à force de ne plus dormir. Celui ou celle qui dégustait les figurines sucrées ne dormait plus et transmettait à son insu la peste terrible du réveil éternel. Des mesures de sécurité ont été prises pour encercler Macondo et éviter que la maladie de l’oubli ne se répande aux autres villages. Tout étranger parcourant les rues portait, attachées à son poignet, de petites clochettes qu’il devait faire sonner pour se signaler comme non porteur de la maladie : un simple dormeur. « On ne les autorisait à rien boire ni manger au cours de leur séjour, car il ne faisait aucun doute que la maladie se transmettait par la bouche et que tout ce qu’on pouvait manger et boire se trouvait contaminé par l’insomnie »[2].

José Aracadio Buendia, le patriarche, qui connaissait bien les ravages de l’oubli lié à l’insomnie imposa au village une méthode rudimentaire : « Avec un badigeon trempé dans l’encre, il marqua chaque chose à son nom : table, chaise, horloge, porte, mur, lit, casserole […]. Peu à peu, étudiant les infinies ressources de l’oubli, il se rendit compte que le jour pourrait bien arriver où l’on reconnaîtrait chaque chose grâce à son inscription, mais où l’on ne se souviendrait plus de son usage. Il se fit alors plus explicite […] voici la vache, il faut la traire tous les matins pour qu’elle produise du lait et le lait, il faut le faire bouillir pour le mélanger avec du café et obtenir du café au lait. Ainsi continuèrent-ils à vivre dans une réalité fuyante, momentanément retenue captive par les mots, mais qui ne manquerait pas de leur échapper sans retour dès qu’ils oublieraient le sens même de l’écriture »[3]. L’invention prodigieuse d’une machine de la mémoire conduisit les habitants de Macondo à la guérison.

Lisez ce numéro de L’Hebdo-Blog, nouvelle série sans le comprendre. Il tente de capturer des éclats de réel. Nous inaugurons à partir de ce numéro la rubrique : « Chroniques au temps du confinement ». Lisez, ça souffle.

[1] García Márquez G., Cent ans de solitude, Paris, Points, 1995, p. 54.

[2] Ibid., p. 55.

[3] Ibid., p. 56.




Éditorial : Le rêve au temps du coronavirus

Nous n’allons pas nous arrêter de rêver. L’inconscient, cet infatigable travailleur, va continuer son travail d’interprétation. Car de Freud à Lacan le statut de l’interprétation change et c’est le rêve qui en témoigne le mieux. Du rêve à interpréter au rêve interprète, de l’élaboration, de la construction d’un sens nouveau au rêve à lire, à entendre dans sa matérialité il y a un chemin qui nous mène au tout dernier Lacan. Le rêve est au début de la psychanalyse histoire, en tant qu’il ne tient son existence que dans les signifiants qui le composent et qui n’appartiennent qu’au rêveur, puis il devient lecture, le rêve se lit parce qu’il est écriture. Ainsi il y a des couleurs de rêve qui ne dépendent pas du rêve lui-même, mais du rêveur, de la façon dont il va vivre, raconter son rêve, le signifiantiser.

Est-ce que le réel que nous vivons va colorer nos rêves ? Est-ce que la confrontation à un non-savoir radical comme celui qui se dresse devant nous avec l’épidémie du coronavirus, va changer la couleur de nos rêves ? Bien sûr. Nos rêves seront toujours effet de vérité et index du réel[1]. À ce titre, ils interprèteront la jouissance insue du moment présent.

En faisant un numéro sur le rêve, là, maintenant, l’équipe de L’Hebdo-blog, par la voix de sa directrice, Omaïra Meseguer, ouvre sur cet invariant de la psychanalyse : le rêve est la voie royale de l’inconscient et offre une perspective pour saisir ce qui se vit de ce que le sujet n’a pas encore saisi de son rapport à cet instant inédit, in-et-dit. À l’intérieur et à dire.

Je suis en train d’écrire ces lignes et un communiqué du conseil de l’AMP tombe : le congrès de l’AMP est reporté du 14 au 18 décembre 2020. C’est une immense joie de savoir qu’il aura lieu car il a déjà essaimé son formidable thème et ses conséquences sur toute la planète psychanalyse.

Nous serons là pour promouvoir et soutenir ce que la psychanalyse a de plus subversif : le rêve, son interprétation et son usage dans la cure lacanienne. Nous nous retrouverons tous ensemble pour rêver, non pas d’un rêve qui endort, mais un rêve qui tient toujours sur la brèche le fil du désir.

« Comment faire pour enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? Voilà ce dans quoi Freud a cheminé. Il a considéré que rien n’est que rêve, et que tout le monde (si l’on peut dire une pareille expression), tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant.[2] » On s’éveille de le savoir, ça-voir. Voilà le pari de cet Hebdo-blog si riche, rêver un peu, rêver du réveil même qui fait l’étoffe du rêve. Et puis soyons fou comme le propose Lacan, malgré le moment présent, partons sur les chemins du rêve.

Rêver, dans ce moment, c’est déjà un beau programme, non ?

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[2] Lacan J., « Lacan pour Vincennes », Ornicar ?, n°17-18, printemps 1979, p. 278.




Éditorial : Un gain de formation au CPCT-Paris

Les deux années de stage au CPCT-Paris étant arrivées à leur terme, un certain nombre de praticiens sortants ont souhaité témoigner des effets de formation qu’ils ont pu en extraire.

Lors de son « Ouverture » à la dernière journée du CPCT-Paris, la présidente du CPCT-Paris, Lilia Mahjoub, soulignait la remarque de Lacan selon laquelle : être rigoureux ce n’est pas vouloir absolument que les petites chevilles rentrent dans les petits trous[1]. Quand cela résiste, ajoute-elle, « ceci indique qu’il y a un réel en jeu et que celui-ci ne peut se saisir avec ce que l’on sait déjà »[2].

Lisons alors, dans ce numéro de L’Hebdo-Blog, ce qui relève d’un savoir nouveau obtenu par ces praticiens qui ont fait l’expérience de la clinique du traitement bref. Répondre sans savoir comment, comme le soulignait une praticienne, pourrait en être le principe.

Par contre, ce que le praticien sait par l’expérience de sa propre analyse, c’est qu’il s’agit d’opérer avec la parole, non pas dans le sens de boucher les « petits trous » avec les « petites chevilles » des règles techniques, applicable à tous, mais dans le sens d’agir afin de produire une rencontre avec « ce qui opère »[3], à savoir le désir de l’analyste et obtenir un effet de sujet, ce qui est toujours singulier.

Certes, il ne s’agit pas de faire des cures psychanalytiques au CPCT, mais il y a une exigence de rigueur quant au désir que le praticien est appelé à mettre en jeu qui, ne visant pas la guérison, permet d’éloigner le traitement bref d’une psychothérapie. Précisons avec Lacan qu’« Il s’agit bien d’une rigueur en quelque sorte éthique, hors de laquelle toute cure, même fourrée de connaissances psychanalytiques, ne saurait être que psychothérapie. »[4]

« Une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour opérer »[5], dit Lacan. En effet, mais ses remarques sur la charité sont également à prendre en compte dans un lieu comme le CPCT où le traitement est gratuit[6]. Le praticien qui éclaire sa pratique ne jouit pas de faire du bénévolat, le bien de l’autre, car c’est à partir de son désir qu’il va en extraire un savoir.

Les auteurs de ces textes témoignent de leur position décidée de ce point de vue. Grâce au travail casuistique interne du CPCT-Paris, au contrôle, et à l’analyse, ces praticiens ont essayé de saisir, au-delà de tout effet thérapeutique, ce que leur désir a pu avoir comme lien avec le discours analytique pendant ce temps court au CPCT-Paris et en tirer un gain de formation.

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, LAngoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 23-24.

[2] Mahjoub L., « Ouverture », intervention lors de la journée du CPCT-Paris : « Que savent les enfants ? Questions et réponses au CPCT », le 28 septembre 2019, inédit.

[3] Collectif, Ce qui opère. Au CPCT-Paris, Paris, École de la Cause freudienne / Huysmans, 2015.

[4] Lacan J., « Variantes de la cure-type », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 324.

[5] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 513.

[6] Voir l’argument de Lilia Mahjoub : « Ouverture », Ce qui opère, op. cit., p. 12.




Éditorial : La chance d’une rencontre avec un partenaire nouveau

En 1964, Lacan créait dans son école une « section de psychanalyse appliquée » qui soit « en mesure de contribuer à l’expérience psychanalytique »[1]. Aujourd’hui, les trente-trois institutions de la FIPA, s’inscrivant dans les traces de cet acte fondateur, font résonner cette voix. Cependant, la question de la contribution à l’expérience analytique en institution demeure ouverte à notre recherche. En effet, l’institution est, au sens courant, ce qui est établi et fonde le collectif tandis que la psychanalyse est une expérience singulière de parole où vibre le désir d’un sujet dans ce qu’il a de non conformiste, d’irréductible au groupe.

Alors, comment saisir cet étrange paradoxe ?

Les institutions de la FIPA sont en mesure d’accueillir le plus imprévisible d’un sujet car s’y tisse un lien social particulier qui prend en compte la dimension de la jouissance produite par le langage. Une expérience analytique peut s’y introduire, affine à ce mouvement nouant la parole et le corps. S’éprouvant dans l’ordre du discours, elle n’a rien à voir avec une introspection mais tient à la rencontre, pour celle ou celui qui le souhaite, avec un partenaire nouveau. Un praticien auquel sa formation garantit un cheminement suffisant pour ne pas confondre la cause qui l’anime avec l’idéal de santé mentale prôné par la doxa contemporaine. Une chance est alors donnée à celui qui s’adresse à ce praticien d’approcher ce que les protocoles, les programmes prétendant tout expliquer, tout évaluer, tout prévoir, oublient, et qui toujours resurgit : un réel.

Alors que les discours contemporains jouent sur la capacité du signifiant à recouvrir ce réel, il est possible, dans la rencontre avec un partenaire inédit, de produire un savoir sur une souffrance qui insiste. Ainsi la rencontre avec un praticien en institution ne se présente pas comme paradoxale pour un sujet lorsqu’elle lui permet de mettre en question un désir. Si le désir objecte à ce qui vaut pour tous, c’est qu’il plonge ses racines dans une dimension de l’expérience que méconnaissent les discours contemporains, tout occupés qu’ils sont à produire « du sens à plein tuyau »[2]. En cela, la pratique analytique en extension contribue à apporter le discernement nécessaire pour naviguer dans l’époque et ses énigmes.

Un horizon visé par cette prochaine journée de la FIPA, le 14 mars 2020 à Lyon.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 231.

[2] Zuliani É., « Après-coup », L’Hebdo-Blog, n°191, 3 février 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).




Éditorial : Cerner la jouissance

Déjà des bois épais qui cernent les remparts
La vaste profondeur cache vos étendards.[1]

Constater, border, localiser, circonscrire, serrer, délimiter, faire résonner… sont autant de manières pour tenter de dire ce qu’il en est de la jouissance dans l’expérience analytique. Si maints circuits du sens sont nécessaires dans une analyse pour la mobiliser par l’interprétation, Lacan a mis en évidence le versant joui-sens du symptôme. C’est pourquoi, dit Jacques-Alain Miller, l’analyse « au temps de l’outrepasse […] devient […] un sevrage de sens » [2]. D’autant que « la nature de la jouissance, ajoute-t-il, [est] de résister au sens », car il y a « une jouissance qui tient au corps » [3]. Celle-ci est non mobilisable par le signifiant, mais opaque, hors sens.

C’est une substance impossible à négativer, telle que Lacan en parle dans L’Envers de la psychanalyse : avec la jouissance, dit-il, ça commence « à la chatouille et ça finit [toujours] par la flambée à l’essence » [4]. Il la compare au tonneau des Danaïdes : « une fois qu’on y entre, on ne sait pas jusqu’où ça va » [5]. Pour autant, « Il ne faut pas s’imaginer que le hors-sens, c’est la nuit noire. » [6]

Dans son cours « L’Un-tout-seul », J.-A. Miller propose de trouver un terme qui convienne mieux pour appréhender ce versant hors sens de la jouissance que celui d’interpréter qui, lui, appartient au registre du désir. Interpréter le désir c’est « le faire être » [7], dit-il, et en cela l’interprétation est créationniste ; elle est de l’ordre d’une ontologie. Dès lors, comment situer la jouissance qui outrepasse cette ontologie ? « Là, vous devez vous désister de toute intention créationniste, avance J.-A. Miller, et vous faire plus humble. Interpréter les termes qui, ici, défaillent. Il faudrait y substituer quelque chose comme cerner, constater. » [8]

Lacan a proposé différentes modalités d’action de l’analyste, qui mobilisent sa présence de corps, autres que celle de l’interprétation prise comme révélation d’un sens caché. L’acte, la coupure, l’allusion, l’équivoque, l’interprétation-jaculation, visent dans la direction de la cure la réduction a minima de la connexion entre sens et jouissance, la manière dont celle-ci a laissé une empreinte première sur le corps du sujet. Au fil de son enseignement, Lacan révise la doctrine de l’interprétation en tenant compte du fait qu’« Au regard du réel, la fiction est une vérité menteuse. » [9] La lecture du symptôme s’en trouve renouvelée, vers « une pratique qui vise au serrage du réel du symptôme » [10]. Ce numéro de L’Hebdo-blog propose d’en saisir la portée.

[1] Viennet J.-P.-G., Clovis, 1820, acte III, scène 10, disponible sur internet.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 83.

[5] Ibid.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit.

[7] Ibid., leçon du 11 mai 2011.

[8] Ibid.

[9] Ibid., leçon du 25 mai 2011.

[10] Ibid.




Éditorial : User de la parole

C’est dans le mouvement du TGV Paris-Toulouse que se déposent ces quelques sillons tracés par la puissante « Question d’École » 2020. Vous trouverez dans ce numéro spécial confectionné tambours battants, des extraits de textes qui ont été exposés samedi lors de « Question d’École », mais aussi des surprises suscitées dans la hâte et attrapées au vol !

Dans « Fonction et champ », en 1953, Lacan indiquait : « Ce que je cherche dans la parole, c’est la réponse de l’autre »[1], c’est un fait que ce pouvoir initial conféré à l’Autre, supposé savoir, est le germe du transfert.

Il y a donc un temps de la cure où il s’agit de faire surgir la puissance de la parole pour que s’instaure le « il était une fois » de l’hystoire à venir.

Dans les plis du récit où gitent les malentendus, a chance de se produire cette étonnante métamorphose de la personne au sujet, du sujet au parlêtre, jusqu’aux confins de la lettre, pour certains.

Parole vide, parole pleine, apparole et autres blabla [2], il fut aussi question du silence lors de cette question d’École. Un silence d’une qualité spéciale, pas seulement le « se taire » de la rétention mais bien plutôt un espace. Espace conquis dans la surprise et la déprise, que l’analyste peut louer à un autre pour lequel il soutient, par éclipse, « la voix de personne »[3], autre nom du désir de l’analyste.

C’est bien la question du vidage de la parole qui a traversé la journée, révélant au lieu de la parole pleine, non la parole vide, mais un vide fondamental au creux de la parole. Vide dont la parole des AE est venue serrer les contours. Que reste-t-il de la puissance de la parole après une cure ? Une parole évidée, d’où s’origine un style une fois « traversé l’effritement de [sa] puissance »[4].

De la cure au contrôle en passant par le cartel, parfois jusqu’à la passe, nous avons soumis, tel que l’a vigoureusement souligné Laurent Dupont, « nos piliers à la question »[5]. Nous repartons avec du savoir et des trous, nous rappelant avec Lacan que « la parole, même à l’extrême de son usure, garde sa valeur de tessère »[6].

[1] Lacan J., « Fonction et champs de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 299.

[2] Cf. Miller J.-A., « Le monologue de l’apparole », La Cause freudienne, n°34, octobre 1996, p. 7-18.

[3] Laurent É., intervention lors de la journée « Question d’École » du 1er février 2020, inédit.

[4] Horne V., intervention lors de la journée « Question d’École » du 1er février 2020, inédit.

[5] Dupont L., intervention lors de la journée « Question d’École » du 1er février 2020, inédit.

[6] Lacan J., « Fonction et champs de la parole et du langage en psychanalyse », op. cit., p. 251.




Éditorial : Réduire le nommable*

L’analyste pousse à l’élaboration, la provoque, pour que se déroule le tapis de l’hystoire. Comment se faufiler au-delà de cette construction éblouissante qui par son éclat recouvre le plus intime, la marque laissée par la rencontre initiale avec le signifiant ? Il s’agira de ne pas se laisser séduire par les sirènes d’une certaine parole qui donnerait la réplique à une demande, ni même de « se laisser flatter par la rutilance des significations »[1] nous rappelle Jacques-Alain Miller. Pour cela, il nous propose de passer de l’écoute, qui est toujours écoute de significations, à la lecture d’un signifiant, le signifiant premier, en en passant par l’écriture. C’est en effet en suivant les méandres d’une parole et en s’orientant du manque qu’elle dévoile, qu’une chance est laissée à l’inattendu de s’écrire : « un poème […] qui s’écrit, malgré qu’il ait l’air d’être un sujet »[2]. Ce maniement de la lettre vise à cerner au plus près le signifiant venu frapper le corps parlant, constater cette jouissance répétitive, hors sens, coupée de S2 et chevillée au corps. Les Analystes de l’École nous livrent avec finesse l’effet vivifiant d’avoir isolé dans une formule hors sens cette articulation du signifiant et du corps. Leur enseignement témoigne d’une « puissance de la parole […] écornée »[3] qui laisse la place à un acte de bien-dire ce qui s’est écrit.

Voilà ce que vous réserve ce nouveau numéro d’Hebdo-Blog en direction de « Question d’École ».

*  réduire ce nommable » (Lacan J., « Des religions et du réel », La Cause du désir, n°90, juillet 2015, p. 12.)

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 23 mars 2011, inédit.

[2] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 572.

[3] Cf. le texte de J.-D. Matet dans ce numéro : « Passe : puissance de la parole et efficace de l’acte », L’Hebdo-Blog, n°190, 27 janvier 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).




Éditorial : On y va

L’Hebdo-blog, nouvelle série fait son entrée dans vos habitudes de lecture aujourd’hui. Nous [1] souhaitons vous entrainer au rythme d’un style d’écriture tricoté par la puissance du discours psychanalytique. Une écriture que nous voulons percutante et espiègle, qui saisit les enjeux sur le vif. L’inspiration sera résolument lacanienne : couper, isoler, extraire, pointer et tenter de bien-dire. On « donne un petit coup de pouce, sans quoi la langue ne sera pas vivante »[2] note Jacques Lacan dans son Séminaire Le Sinthome, cette phrase sera notre boussole, voir notre credo. L’hebdomadaire de l’ECF, de l’ACF et des CPCT va se faire l’écho de ce qui bouillonne, de ce qui s’extrait comme un bout de savoir. Les premiers numéros sont chevillés au thème de « Question d’École ». L’Hebdo-Blog, nouvelle série va vous mettre sur la route d’un rendez-vous à ne pas rater, un rendez-vous avec la « Puissance de la parole ». Bonne lecture.

[1] Directeur de la publication : Laurent Dupont, Rédactrice en chef : Omaïra Meseguer, Comité de rédaction : Céline Aulit, Benoit Delarue, Vanessa Sudreau, Agnès Vigué-Camus. Lecteurs : Romain Aubé avec Lucie Bélair, Ariane Ducharme, Anne-Cécile Le Cornec, Aurélie-Flore Pascal, Adeline Suanez, Vincent Vaxelaire, Laura Vigué. Mise en ligne et conception de l’image : Barbara Bertoni avec Thomas Kusmierzyk et Alexandre Gouthiere.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 133.