ÉDITORIAL : Hamlet, l’écho d’une parole « du type fatal »

Hamlet « accroche quelque chose de notre inconscient à nous » [1], dit Lacan. D’ailleurs, la pièce de Shakespeare avait déjà retenu l’attention de Freud, en témoigne sa Traumdeutung. Lacan commente les avancées de ce dernier dans la première des sept leçons consacrées à Hamlet [2].

Hamlet est chargé par son père de le venger. L’ancien roi du Danemark apparaît sous la forme d’un fantôme pour révéler à son fils qu’il n’est pas mort accidentellement, piqué par un serpent comme on le croit à la cour, mais qu’il a été assassiné par son propre frère. En plus de sa vie, il s’est trouvé ainsi dépossédé de son trône, de son salut et de sa femme, la mère du prince, complice de l’abjection.

Les scrupules d’Hamlet, repoussant constamment l’accomplissement de la vengeance de son père, sont la représentation consciente de quelque chose qui s’articule dans l’inconscient, souligne Freud [3]. Cependant, si ce dernier rapporte les hésitations d’Hamlet à une culpabilité, la mort du père assassiné réalisant un vœu œdipien inconscient, Lacan, lui, le lit autrement. Il s’intéresse, bien sûr, au désir inconscient, mais pour amorcer un virage qui l’emmène au-delà de l’Œdipe. Le désir, à ce moment de son enseignement, n’est plus seulement un effet du signifiant mais plonge ses racines dans la jouissance. Lacan démontre en quoi la tragédie shakespearienne et la temporalité dans laquelle est prise Hamlet, celle d’une décision impossible, concerne l’intrusion d’une jouissance qui n’est pas symbolisable [4] : « quelque chose […] a manqué dans la situation originelle, initiale, du drame d’Hamlet, en tant qu’elle est distincte de celle de l’histoire d’Œdipe, à savoir la castration » [5]. L’acte est impossible, car le sujet comme réponse du réel n’y est pas. Et qu’il y soit suppose une opération par laquelle une part de la jouissance en excès passe au symbolique.

Lacan articule ce défaut de castration à ce qu’Hamlet sait : « Que le père révèle la vérité sur sa mort est une coordonnée essentielle […]. Un voile est levé, celui qui pèse justement sur l’articulation de la ligne inconsciente » [6]. Or, l’on peut supposer « que ce voile doit bien avoir quelque fonction essentielle pour la sécurité […] du sujet en tant qu’il parle » [7]. Cette question du savoir est décisive et fait la différence entre Œdipe – qui ne sait pas quelle part il a pris au réel qui le frappe ainsi que sa lignée – et Hamlet qui, lui, sait.

« Enfermé » dans la parole du père, Hamlet a reçu « une réponse du type fatal » [8]. Au point même où se produit une signification de l’Autre, le fantôme a fait signe au sujet, lui faisant apercevoir ce qu’il y a sous le voile. Le Ghost lui a laissé entrevoir la Chose. À la question « qu’un sujet se pose à lui même de savoir qui parle ? », c’est-à-dire au niveau du « signifié de l’Autre » [9], surgit une réponse aux échos funestes. Effet d’une parole paternelle faisant « fonction de poison » [10], ce message reste obscur et ne pourra être déchiffré.

Lacan trace un circuit logique allant de cet indéchiffrable à ce qui, de la jouissance, ne se chiffre pas dans une dimension inconsciente. C’est une approche de l’énonciation à situer non seulement comme une production de discours mais comme un franchissement. La possibilité, au terme d’« un lent cheminement en zigzag, un lent accouchement » [11], de se confronter à un réel opaque, asémantique. Lacan utilise le héros shakespearien pour servir son propos concernant les effets sur un sujet d’une rencontre avec l’indicible.

En cela, ces sept leçons sont cruciales pour l’expérience analytique.

[1] Lacan J., cité par P. Naveau, in « Hamlet et le désir », Lacan Quotidien, n°349, 2 novembre 2013, publication en ligne.

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 279-401.

[3] Cf. Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, PUF, 2010, p. 306.

[4] Cf. Aflalo A., « Raisons et ruses du désir chez Hamlet », Mental, n°32, octobre 2014, p. 97-118.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, op. cit., p. 296.

[6] Ibid., p. 351.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 352.

[10] Ibid., p. 478.

[11] Ibid., p. 296.




ÉDITORIAL : « Macho man »

Baby, don’t you doubt, my body
Body, talking about my body, body
Baby, checking out my body
[Bébé, ne doute pas, mon corps
Corps, parlant de mon corps, corps
Bébé, regarde mon corps]
Village People, « Macho Man », chanson, 1978

Le Macho man arbore les preuves de la pleine possession de ses moyens virils : « Le pousse-à-l’homme chez l’homme, explique Jacques-Alain Miller, se manifeste dans l’exigence d’être un homme, comme s’il était menacé de ne jamais l’être assez et qu’il fallait alors le prouver. C’est ainsi que l’homme s’épuise dans la démonstration de sa virilité où Freud relève la présence de surcompensations excessives qui témoignent d’une mascarade virile » [1]. Celle-ci est parodiée à merveille par les Village People et leur « Macho Man », en 1978. Ils illustrent que « les signes emphatiques de la virilité […], par l’effet féminisant de l’objet petit a, au fond, prennent le caractère de mascarade » [2].

Quel est le ressort de cet effet féminisant de l’objet a, au cœur de la mascarade masculine ? C’est la mise en jeu de « l’attrape regard » : en exhibant sa virilité, le Macho man veut se situer au centre des regards. La parade virile le conduit ainsi, en souhaitant être celui qui manque à l’autre, à une féminisation : « la féminisation par l’objet petit a, c’est une autre version de la forme érotomaniaque de l’amour » [3], indique J.-A. Miller. Si côté mâle, nous connaissons la forme fétichiste du désir, qui met en jeu un objet prélevé sur l’autre, la figure du Macho man donne un aperçu sur sa forme érotomaniaque. D’un côté l’avoir, de l’autre l’être.

Si le Macho man ou l’Un-homme apparaît ici dans la mascarade, déclinée au masculin, il se situe aussi dans le rapport au phallus. En effet, le dit homme est celui qui prête son corps à soutenir cette « turgescence vitale » « qui se trouve symbolisée » [4] et qui joue sa partie en tant qu’il n’est, précisément, jamais là où on l’attend : « Le phallus est appelé à fonctionner comme instrument de la puissance », dit Lacan. Il ajoute : « Quand nous parlons de puissance dans l’analyse nous le faisons d’une façon qui vacille car c’est toujours à la toute-puissance que nous nous référons, alors que ce n’est pas de ça qu’il s’agit », et il conclut : « Autrement dit, le phallus est présent, il est présent partout où il n’est pas en situation. » [5] Le macho, c’est-à-dire celui qui déploie les signes de sa virilité, chercherait à mettre le phallus en situation, à le convoquer comme permanent et à en faire une image qui ne défaille jamais.

Or, pour l’homme entrant dans la sexuation, il y a un « sacrifice, c’est de ne plus se faire l’Homme », il se « résign[e] à se situer dans l’un entre autres, c’est-à-dire d’entrer dans le tous. […] C’est pourquoi, chaque fois que le sujet, par quelques traits que ce soit, fait exception, il se trouve […] féminisé » [6].

N’est-ce pas à ce paradoxe que tout macho a affaire ? D’un côté, chercher à mettre le phallus « en situation », de l’autre, s’en trouver, à son insu, féminisé ?

Sans doute est-ce l’une des surprises que nous réservent les travaux qui se tiendront lors des 51e journées de l’École de la Cause freudienne, les 20 & 21 novembre 2021, consacrées à « La norme mâle ».

« La norme mâle », 51e journées de l’École de la Cause freudienne, en visioconférence, 20 & 21 novembre 2021, inscriptions et informations sur le blog des journées et sa newsletter LOM : journees.causefreudienne.org.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc. La logique de la cure », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 29 juin 1994, inédit.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les us du laps », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 31 mai 2000, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 355.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 311.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 17 décembre 1986, inédit.




ÉDITORIAL : Le « pas-tout » possible

Des quatre modalités logiques, le possible est sans doute la moins mobilisée dans nos travaux, peut-être est-ce dû à la proximité du possible et du contingent ? Jacques-Alain Miller indique en effet qu’il n’y a pas de « différence qualitative » [1] entre le possible et le contingent, le possible cesse de s’écrire, quand la contingence cesse de ne pas s’écrire. Les deux émergent d’une coupure.

Au contraire, le permanent, l’incessant, se logent du côté du nécessaire, qui ne cesse pas de s’écrire – c’est la pulsion, la répétition, le symptôme. Ces dimensions de l’être humain concernent sa jouissance et, sans la contingence de la rencontre – bonne ou mauvaise –, il n’y a aucune possibilité d’opérer quelques dérivations sur la jouissance.

Par opposition au symptôme, le transfert est « la rencontre réussie […] de l’ordre de ce qui cesse » [2]. En effet, demander une analyse n’est pas sans un espoir de voir s’évanouir ce qui ne cesse pas – de se produire, ou de ne pas se produire. Dans son cours « 1, 2, 3, 4 », J.-A. Miller indique qu’« il faut que surgisse quelque chose qui est de l’ordre du possible pour qu’on puisse en venir à l’impossible. Ça ne se saisit que si l’on voit, dit-il, qu’une analyse est de l’ordre du possible. [Et elle] est de l’ordre du possible au titre même du transfert » [3]. C’est là un premier chant du possible qui inaugure la mise en fonction de la vérité : « on s’imagine que le rapport cesse de ne pas s’écrire » [4]. C’est depuis cette « amorce […] contradictoire » [5] d’un ou bien ou bien, que le possible permet d’approcher délicatement l’impossible, que le « tout est possible » de l’enthousiasme fait peu à peu la place au réel de la séparation. Ainsi, dans le mouvement même de la cure, le possible s’incorpore au nécessaire : parce que parfois ça cesse de s’écrire – trou, vide, ouverture, coupure, énigme – la réponse analysante mue par la pulsion ne cesse plus, dans le transfert.

Mais après ? Après que soit atteint le « virage de l’impuissance » [6], puis, plus escarpé, celui de l’impossible, se pourrait-il que, chemin faisant, le possible lui-même mute, d’être attenant au dire qui le cause ? Dégagé cette fois par l’analyse, le possible post-analytique ne concernerait-t-il pas désormais : « cette place [qui] rend possible d’être la place d’une absence » [7] ? Cette place vide, la « place de Plus-Personne » [8] qui permet la mise en acte du désir de l’analyste ? Le possible ne serait plus alors le petit losange lacanien permettant l’écriture de toutes les combinaisons possibles du sujet et de l’objet, mais il serait la « faille de la vérité [qui] se soutient essentiellement de ce que nous devons considérer la vérité, […] dans l’expérience analytique, comme elle-même modale » [9].

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 janvier 1985, inédit.

[2] Ibid.

[3] Ibid., cours du 23 janvier 1985.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : “Psychanalyse et structure de la personnalité” », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 666.

[8] Ibid., p. 667.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », op. cit., cours du 30 janvier 1985.




ÉDITORIAL : L’impossible, un levier ?

 

« Il est impossible que les hommes et les femmes n’aient affaire qu’à une seule jouissance » [1], indique Éric Laurent. Le rapport sexuel relève d’une impossibilité logique et ne s’écrit pas dans une formule. Entre deux êtres parlants, se glisse toujours un ratage, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

« L’homme naît malentendu », car il préexiste dans ce que Lacan appelle le « bafouillage de [ses] ascendants » [2], c’est-à-dire la transmission d’un dire, non pas d’un tout-dire, mais d’un dire habité d’un désir, empreint du non-rapport. C’est dans la béance du malentendu que s’ouvre une autre voie, féconde, qu’un savoir préétabli risquerait d’oblitérer. Il s’agit de ne boucher ce malentendu ni par les promesses de la science, ni d’ailleurs par les promesses d’un amour qui pourraient y faire croire. La position de la psychanalyse est de respecter ce malentendu, de le faire advenir parfois, pour exploiter ce qu’il éclaire à l’insu du sujet.

La science, quant à elle, a tôt fait de considérer que l’impossible ne dure qu’un temps, qu’il est dû à un déficit ponctuel des connaissances et qu’un jour ou l’autre, elle pourra tout écrire dans des équations. Que fait la science lorsqu’elle tente de rendre possible un impossible qui, dans certains cas, prend la forme de ne pas pouvoir concevoir un enfant ? En effet, c’est précisément en croyant éradiquer tout impossible que le discours de la science, par ses petites lettres qui fonctionnent toutes seules, peut avoir comme effet de court-circuiter la transmission là où, paradoxalement, c’est ce qu’elle prône.

Jacques-Alain Miller nous indique que la psychanalyse lacanienne pilote sa pratique à partir de la séquence signifiante [3]. Nous nous démarquons d’une position réactionnaire, conservatrice, qui va à rebours de son acte [4]. Le discours de l’analyste, comme il en sera question prochainement au congrès Pipol 10, dont le thème « Vouloir un enfant ? » [5] est brulant d’actualité, ce n’est donc être dupe ni de la tradition ni du progrès. Il n’est pas question de réagir contre ces avancées que nous offrent la science en matière de PMA[6]. C’est une chance pour des hommes et des femmes de devenir parents, tant que ces nouvelles techniques ne se targuent pas de faire croire que le rapport existe en un coup de pipette magique – ce qui viendrait boucher l’accès à une transmission qui est toujours de l’ordre d’une invention dont l’impossible du rapport sexuel est un levier que la psychanalyse permet d’isoler.

[1] Laurent É., « Préface », in Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit. Études lacaniennes, Paris, Michèle, 2014, p. 11.

[2] Lacan J., « Le malentendu », Ornicar ?, n°22/23, printemps 1981, p. 12.

[3] Cf. Miller J.-A., « L’avenir de Mycoplasma laboratorium », La Lettre mensuelle, n°267, avril 2008, p.11-15.

[4] Cf. Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 14.

[5] Congrès Pipol 10 « Vouloir un enfant ? Désir de famille et clinique des filiations », 3 & 4 juillet 2021, en visioconférences, informations et inscriptions : www.pipol10.eu/

[6] PMA : procréation médicalement assistée.




ÉDITORIAL : L’acide de la contingence

Ce sont « les Daimon kai Tuchè qui déterminent le destin de tout être humain » [1]. Freud utilise le Grec pour rendre compte d’une double dimension dans la destinée d’un sujet : la volonté divine d’une part et la rencontre, le hasard, le coup du sort, tout ce qui est de l’ordre accidentel d’autre part. D’un côté, le sujet s’articule à l’Autre et aux signifiants qui le déterminent ; de l’autre, la contingence, l’inattendu, redéfinissent sa trame destinale.

Freud opérait une distinction entre le hasard extérieur, auquel il croyait, et le hasard intérieur, qu’il réfutait. Au niveau de la vie psychique, « il n’y a rien d’arbitraire, d’indéterminé » [2]. Si lui-même, en fondant la psychanalyse, a consenti à se faire dupe des formations de son inconscient, le sujet superstitieux, à l’opposé, ne donne pas de caractère déterminant à ses actes manqués et attribue au monde extérieur des signes qui lui sont destinés. Freud note cependant un point commun entre eux deux : « ce qui chez lui est la chose cachée correspond chez moi à l’inconscient, et la force interne contraignante qui nous pousse à ne pas reconnaître le hasard en tant que hasard, mais à l’interpréter, nous est commune » [3]. Cette force, c’est celle qui incite le sujet à « donner un sens accompli à l’essence des choses » [4], sens qui renvoie, pour Freud, à la chose sexuelle que l’interprétation vise à mettre au jour.

Pour Lacan, l’interprétation se veut « plus subtile » et tend à effacer le sens des choses dont pâtit le sujet : « Le but est de lui montrer à travers son propre récit que le symptôme, la maladie disons-le, n’a aucun rapport avec rien, qu’elle est privée de quelque sens que ce soit. Même si en apparence elle est réelle, elle n’existe pas. » [5]

Il donne ainsi un statut éminent à la contingence comme voie d’accès au réel, par où se démontre l’impossible [6], précise-t-il. Du point de vue logique, la contingence contrevient au symptôme qui « tombe toujours dans le même godant » [7]. Lacan définit la contingence comme ce qui cesse de ne pas s’écrire – ce qui indique au niveau temporel un changement, un ça cesse, avec la possibilité d’un savoir nouveau. Lorsqu’elle prend valeur de réveil pour un sujet, la contingence dissout les assises sur lesquelles reposait le symptôme, soit le sens joui qu’il avait attrapé dans ses filets.

Le déplacement de la négation, vers un cesse de ne pas s’écrire, montre que la contingence se spécifie de marquer un point d’arrêt au ne cesse pas. Ce peut être un événement spécial dans une vie, une rencontre amoureuse, ou l’acte de l’analyste qui permet que cesse une répétition, obtenant ainsi une lecture nouvelle de ce qui s’écrivait auparavant comme destin symptomatique.

Jacques-Alain Miller explique qu’« [a]ucune fondation ne résiste à cet acide de la contingence, conséquence du non-rapport sexuel et en même temps voie de connaissance, voie de savoir du non-rapport sexuel. C’est bien parce que l’on ne constate que contingence dans le rapport entre les sexes que l’on peut en inférer qu’il n’y a pas de nécessité à l’œuvre » [8]. La contingence s’apparie ainsi avec l’impossible de l’écriture du rapport sexuel, et c’est pourquoi Lacan en fait le terme même de l’expérience analytique : « tout ce qu’elle peut produire […], dit-il, c’est S1 », « la jouissance […] la plus idiote [mais] aussi la plus singulière » [9]. La contingence ouvre sur la possibilité d’obtenir la création d’un S1 détaché du S2. Lacan l’énonce ainsi lors du congrès de La Grande-Motte : « “cesse de ne pas s’écrire”, c’est là notre chance. C’est dans la contingence, c’est dans […] ce singulier de toute observation, […] que peut se faire ce qui ne se conçoit dans notre idée du réel qu’en termes d’une sorte de cristallisation, c’est là que peuvent se produire les points nœuds, les points de précipitation qui feraient que le discours analytique ait enfin son fruit » [10].

Ce nouveau volet de L’Hebdo-Blog, nouvelle série tire quelques conséquences du fort accent mis par Lacan sur la contingence. Laissons-nous surprendre !

[1] Freud S., « La dynamique du transfert », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 50, note 3.

[2] Freud S., « Déterminisme, croyance au hasard et superstition, points de vue », Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1987, p. 260.

[3] Ibid., p. 276.

[4] Lacan J., « Entretien au magazine Panorama », entretien avec E. Granzotto, La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 169, disponible sur le site de Cairn.

[5] Ibid., p. 168.

[6] Cf. Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 559.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[8] Miller J.-A., « À la merci de la contingence », La Lettre mensuelle, n°270, juillet-août 2008, p. 5-8, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[10] Lacan J., intervention lors du congrès de l’École freudienne de Paris à La Grande Motte, 2 novembre 1973, Lettres de l’École freudienne, n°15, 1975, p. 80.




ÉDITORIAL : Le nécessaire

L’expérience analytique interroge le nécessaire dans nos modes de vie et de jouir. Au cœur de ce qui nous est le plus cher, à notre insu, quelque chose travaille-t-il à notre perte ? Freud en donne des exemples dans le chapitre « Ceux qui échouent du fait du succès » [1] d’un de ses textes. Une femme déchue vient de contracter un mariage lui apportant la respectabilité, mais, contre toute attente, elle éprouve alors d’irrépressibles tourments. Un homme sombre dans la mélancolie au moment où il pourrait enfin devenir un professeur honoré. Freud repère qu’une mécanique étrange est à l’œuvre, qu’un être « s’effondre après avoir atteint le succès pour lequel il avait lutté avec une énergie imperturbable » [2].

Cette pente à l’autopunition peut conduire vers le cabinet d’un analyste. Elle nous met, en tous cas, sur la piste d’une énigme : l’appareillage au corps d’un symptôme parfois fort coûteux auquel est soumis le parlêtre. Cette dimension de l’intraitable résonne avec l’exigence pulsionnelle que Jacques-Alain Miller situe « au lieu où s’écrit la nécessité, c’est-à-dire à la place où ça ne cesse pas de s’écrire, là où s’écrit le symptôme comme écriture de jouissance » [3]. L’accent mis sur le ne cesse pas de s’écrire réfère à une phrase énoncée par Lacan en 1973 : « Le nécessaire – ce que je vous propose d’accentuer de ce mode – est ce qui ne cesse pas, de quoi ? – de s’écrire. » [4] Comment saisir cette phrase fort complexe de Lacan ?

Le symptôme, ici, n’est plus envisagé comme simple métaphore signifiante qui délivrerait un sens, mais comme « événement de corps » [5]. Non pas un corps qui parlerait tout seul et qu’il faudrait écouter pour en capter les émotions ou les rythmes biologiques, mais un corps pris dans des « évènements de discours qui ont laissé des traces » [6].

Il y a eu une marque première, une prise du symbolique sur le corps, « quelque chose comme une nécessité, c’est-à-dire un ne cesse pas, dont on est assuré parce qu’il est conditionné – par quoi ? – par un logiciel, par un axiome, par une formule, par une écriture, sans effet de vérité variable » [7]. Cette marque se fait entendre mais reste illisible, à l’instar de la formule ininterprétable de la triméthylamine dans le rêve de Freud sur l’injection faite à Irma [8].

Le poids de cette marque, de cette lettre invisible, inconnue de soi, et qui, pourtant, polarise le rapport à l’Autre et au monde, la psychanalyse ne l’approche pas par le versant du déterminisme. Le nécessaire est un des noms du réel avec lequel l’analysant peut jouer une nouvelle partie via le dispositif analytique. Entre impossible et surgissement de la contingence, de nouvelles écritures sont possibles. Ces cheminements sont à découvrir dans les prochains numéros de L’Hebdo blog, nouvelle série consacrés aux quatre catégories modales de la logique classique, élaborées par Aristote – le possible, le contingent, l’impossible, le nécessaire [9] –, catégories dont Lacan a fait usage, en les subvertissant, pour mieux cerner ce qui opère dans l’expérience analytique.

[1] Freud S., « Quelques types de caractères dégagés par le travail analytique », L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 146-168.

[2] Ibid., p. 149.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 janvier 1985, inédit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 55.

[5] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 569, souligné par Jacques-Alain Miller dans son texte « Biologie lacanienne et événement de corps » (La Cause freudienne, n°44, février 2000, version CD-ROM, Paris, Eurl-Huysmans, 2007, p. 7-59) qui en fait un point central de son enseignement.

[6] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », op. cit., p. 34.

[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 11 février 2009, disponible sur le site de l’École de la Cause freudienne : causefreudiennne.net

[8] Cf. Freud S., L’Interprétation du rêve, Paris, PUF, 2013, p. 141-156.

[9] Cf. Aristote, De l’interprétation, Les Échos du Maquis, éditions en ligne, 2014, disponible sur internet.




Éditorial : Lire « …ou pire »

Comment ne pas penser aujourd’hui à relire, à retravailler ce Séminaire prononcé par Lacan entre décembre 1971 et juin 1972 ? Le Séminaire XIX, …ou pire est une mine, une boussole, un condensé puissant. C’est avec ce Séminaire que commence le dernier enseignement de Lacan, nous indique Jacques-Alain Miller sur la quatrième de couverture, ni plus ni moins !

« Mon titre souligne l’importance [d’une] place vide, et démontre aussi bien que c’est la seule façon de dire quelque chose avec l’aide du langage » [1]. Les trois petits points, Lacan les commente dans la première leçon. Ce sont trois points qui cherchent à « retenir » [2], à interpeller, à éveiller. Pire, père, dire… Pas dire, mais un dire.

Le tableau Adam et Ève, peint par Dürer en 1507 et choisi par J.-A. Miller pour illustrer la couverture, met en évidence le fil rouge du Séminaire : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Le premier homme et la première femme, représentés grandeur nature dans un diptyque monumentale, ne font pas couple, ils sont séparés, chacun de son côté du tableau. Pas de main dans la main qui ferait croire à une prétendue union au paradis.

« Il n’y a pas de rapport sexuel » veut dire que « les deux moitiés ne s’emboitent pas » [3]. Patatras le rêve d’Aristophane, pas de sphère parfaite qui pousse l’un et l’autre à trouver sa moitié et à faire « l’un sexuel » [4].

Les maîtres mots sont ainsi : disharmonie, ratage, malentendu, car le « sexe ne définit nul rapport chez l’être parlant » [5]. Il y a une faille irrémédiable que les parlêtres tentent de recouvrir par des identifications, des semblants, des discours.

Le Séminaire …ou pire est une traversée qui va d’un il n’y a pas à un Yad’lun, en tant qu’il n’y a pas de deux. Les êtres parlants sont seuls avec leur jouissance, celle qui a frappé leurs corps de manière contingente : « Il n’y a pas de rapport sexuel, au fond, est la conséquence de la primauté de l’Un en tant qu’il marque le corps d’un évènement de jouissance » [6].

Étudier, revenir sur les textes, souligner, oublier qu’un passage a été lu dix fois, trouver la citation cherchée et la perdre, voici les joies du lecteur de Lacan.

Cette semaine, L’Hebdo-Blog, nouvelle série, vous invite à chercher dans votre bibliothèque …ou pire.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 11.

[2] Ibid., p. 12.

[3] Miller J.-A., « Jacques-Alain Miller vous présente : Jacques Lacan “Le séminaire livre XIX : …ou pire” et Jacques Lacan “Je parle aux murs” aux éditions du Seuil et “Vie de Lacan” aux éditions Navarin », Librairie Mollat, 10 septembre 2011, disponible sur YouTube.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit., p. 13.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 4 mai 2011, inédit.




Éditorial : L’Un de l’autre, quid des identités

Il n’y a qu’à regarder cette vidéo qui circule sur les réseaux sociaux pour être soi-même happé par la puissance de l’identification dans sa dimension spéculaire. Vous y verrez deux nourrissons, vraisemblablement des jumeaux, se mirer, se sourire, les visages s’avançant l’un vers l’autre, le regard énamouré. Ils ont probablement moins de six mois, et sont happés par l’image l’un de l’autre. Pour ceux qui iront jusqu’au bout de cette vidéo, vous verrez alors que le bébé de gauche, particulièrement enthousiaste au début, finit par manifester une sorte d’inquiétude, rappelant que « l’agressivité […] apparait dès la première ébauche d’identification, dont elle découle » [1].

Il y a pour l’humain quelque chose de l’image de son prochain qui n’est pas sans lui faire angoisse, car c’est par là, nous dit Lacan, que « s’introduit cette faille spéciale qui se perpétue chez [l’homme] dans la relation à un autre infiniment plus mortel pour lui que pour tout autre animal » [2]. Aussi la sauvagerie n’est-elle peut-être pas si bestiale, mais ressort plutôt du tranchant mortel du stade du miroir.

L’époque traduit une modification dans les procès identificatoires des sujets. Pour que l’être humain puisse s’identifier à « l’autre comme à tous les autres », Éric Laurent rappelait qu’« une identification préalable forte » était requise [3]. Sans cette force inaugurale, l’identification est d’un autre genre et participe vraisemblablement de la décroissance de l’idéal épinglée par Jacques-Alain Miller sous le mathème a > I : « la Massenpsychologie freudienne, indique-t-il, est avant tout centrée sur l’identification[,] celle qui s’esquisse pour nous, à partir des données contemporaines, ne l’est pas, n’est pas avant tout centrée sur l’identification » [4].

Il a un quart de siècle, J.-A. Miller et É. Laurent dessinaient les contours de la question qui ferraillait alors discrètement la fin des années 1990 : « qu’est-ce que devient l’identification lorsqu’il y a inconsistance de l’Autre ? » [5] J.-A. Miller avançait que l’identification fait finalement « l’objet d’une préoccupation croissante de l’opinion. Et il faut dire que là on note les désarrois […] de l’opinion publique sur la question de l’identification. Le malaise dans la civilisation se fait manifeste aujourd’hui à ce niveau, le souci de l’identité [et] c’est patent au point d’en être inquiétant » [6].

Vingt-cinq ans plus tard, qu’en est-il de « la crise contemporaine […] de l’identification » [7] ? Où en sommes-nous de nos inquiétudes ? Sur fond d’une « sociologie du déclin du Nom-du-Père » [8], quid des identités mues par une identification moins centrale et moins forte ? L’Hebdo-Blog, nouvelle série prend latéralement la question pour relire, aux abords du débat contemporain, des textes clés.

 

[1] Chiriaco S., « Depuis la nuit des temps », Ironik, 1er mai 2010, publication en ligne.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 171-172.

[3] Laurent É., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 4 décembre 1996, inédit.

[4] Miller J.-A., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit., cours du 11 décembre 1996.

[5] Ibid., cours du 4 décembre 1996.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Cottet S., « La galère sociale », Ironik, 1er mai 2010, publication en ligne.




Éditorial : Lire « Télévision »

Il faut imaginer le trouble, la surprise, l’étonnement quand, un soir, à 20h30, sur la première chaîne française, le public a découvert Jacques Lacan, filmé par Benoît Jacquot, répondant aux questions posées en off par Jacques-Alain Miller. Il faut imaginer que deux samedis d’affilée, c’est un public lambda, de non-avertis, qui a pu écouter, à une heure de grande audience, et après un bref silence, Lacan énoncer, avec cette façon si singulière de découper les mots qui était la sienne : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » [1]

Lacan fait une pause, le mot réel résonne. Réeeeel gronde sur les ondes hertziennes.

Ce sont des choses si peu télévisuelles, ce n’est pas du bla-bla sur lequel on zappe. Lacan envoute. Il répond à « la cantonade » [2] à une série de questions précises posées par J.-A. Miller, lequel sait l’interroger parce qu’il « sait [l]e lire » [3]. Lacan s’adresse « aux non-idiots » [4] et ne cède en rien. Il a accepté de faire ce film, de jouer cette « comédie » [5]. Mais attention, pas d’errement ! « L’errement consiste en cette idée de parler pour que les idiots me comprennent » [6]. Quelle leçon ! Ce n’est ni de la psychanalyse light, ni de la psychanalyse easy to understand. Il faut se donner un peu de mal.

« [T]outes les femmes sont folles, qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire, pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt : au point qu’il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. » [7] Le spectateur comprend-il ? Est-il scandalisé ? Car oui, à la téloche, en 1974, pour des femmes et des hommes, confortablement installés dans leur salon, Lacan fait l’effet d’une bombe.

Parfois debout, parfois assis, fumant son cigare, le psychanalyste est filmé par le cinéaste lecteur des Écrits et assistant fidèle du Séminaire de celui qui produisait un « attroupement » [8] mêlant des analysants, des élèves, des artistes, des curieux et même des espions qui venaient « prendre des notes » [9] pour nourrir d’autres réflexions.

B. Jacquot se remémore : « Nous sommes donc arrivés à ce point où ce qu’on a eu à filmer était un scénario, suscité par Jacques-Alain Miller et moi, écrit et joué par Lacan […]. Lacan était devenu, au sens le plus équivoque du mot, l’interprète de sa propre parole. Il a agi comme un acteur, sauf que c’était son propre texte qu’il jouait. C’est cela qui est épatant dans le film : il y joue sa pensée, et même sa vie en quelque sorte » [10].

Lire et regarder « Télévision », c’est être saisi par le ton, les scansions, les respirations, c’est écouter la voix de Lacan, « la voix, noyau de ce qui, du dire, fait parole » [11].

À la télévision, Lacan n’a pas reculé à parler d’inconscient, ce drôle de mot, de lalangue, du lien social entre les analystes, de la tristesse comme faute morale, de la femme qui contamine la mère, du racisme, de la ségrégation. Il l’a fait, sans concession.

L’Hebdo-Blog, nouvelle série, vous invite à relire « Télévision » en écoutant le ton de Lacan.

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509.

[2] Ibid., p. 510.

[3] Ibid., p. 509.

[4] Ibid., p. 510.

[5] Ibid., p. 509.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 540.

[8] Ibid., p. 510.

[9] Samoyault T., Roland Barthes, Paris, Seuil, 2015, p. 664.

[10] Jacquot B., « Comment Lacan », entretien avec B. Delarue & A. Heimburger, Le Diable probablement, n°9, 2011, p. 120.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 351.




ÉDITORIAL : « L’artiste toujours précède le psychanalyste »

Cette phrase, tant commentée et répétée, recèle pourtant une part d’énigme. Comment la saisir ? Devrait-on supposer une sorte de préséance de l’art, liée par essence au sublime, la psychanalyse traitant quant à elle de ce qui plombe la vie et risque parfois d’entraîner vers le pire, Inhibition, symptôme et angoisse [1]… ? Certains artistes témoignent, pourtant, de liaisons étroites entre performance artistique et expérience analytique. Citons, par exemple, Christine Angot : « La psychanalyse m’a sauvé la vie […]. L’écriture ne sauve la vie de personne […]. Ayant la vie sauvée, je pensais que je n’avais plus de raison de rester en analyse […]. Évidemment, plus tard, je m’aperçois que ce serait bien d’y retourner. [I]l y avait déjà la question du je n’y arrive pas. Est-ce que vous pensez que c’est facile à supporter ? » [2] Catherine Millet, quant à elle, confie : « J’ai toujours pensé que la parole en analyse est ce qui se rapproche le plus de l’écriture dans la mesure où c’est une parole sur laquelle on revient sans cesse. » [3]

Point donc de préséance d’un champ d’expérience sur l’autre, mais des affinités, un sillon, que creuse le texte de Lacan dont est extrait cette phrase énigmatique : « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position […], c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie » [4]. Une indication forte est donnée au psychanalyste, celle de ne pas rater les enseignements du réel et de s’orienter d’une boussole : une « pratique de la lettre [qui] converge avec l’usage de l’inconscient » [5].

Marguerite Duras, artiste à laquelle le texte est dédié, sait quelque chose de ce maniement. Sa voix chuchote au lecteur une histoire étrange. Il s’agit de Lol, de son fiancé qui la quitte, fasciné par une autre, alors qu’il l’accompagne au grand bal du Casino. Le roman interroge, jusqu’aux confins de la folie, ce que peut être la perte d’un amour pour une femme. Lorsque Lol voit s’éloigner ensemble son fiancé, Michaël Richardson, et Anne Marie Stretter, c’est une image d’elle aimable, prise dans le regard de l’autre, qui lui est dérobée. Lol traverse alors une expérience étrange, car dans ce dévoilement, son être même lui est volé, un être qu’elle n’aura de cesse de récupérer, dans une quête dont les circuits pivotent autour de la fixité d’un fantasme.

Lacan rend hommage à Duras pour ce qu’elle sait de l’objet perdu, de l’objet caché. L’objet, précise-t-il, « elle l’a déjà récupéré par son art »[6]. On les voit donc avancer tous les deux, Duras cherchant à « aller plus vite que cette part de vous-même qui n’écrit pas, qui est […] toujours dans la menace de s’évanouir » [7]. Lacan, lui, prélève des éléments pour serrer de plus près la question de la sublimation. Suivant l’artiste « comme son ombre » [8], il cerne un trajet de la pulsion qui file vers une jouissance illimitée, dans un mouvement incessant qui opère, par l’écriture, un « travail des signifiants sur le réel » [9]. Les voies de la création rencontrent ainsi celle de l’expérience analytique au cours de laquelle, comme l’évoquait C. Millet, un dire insiste, au cœur même de l’énonciation. Dans un mouvement étrange, ces tours du dire s’efforcent de serrer, en un point intime, une jouissance Autre à soi, énigmatique.

Marguerite Duras, Leïla Slimani, Stefan Zweig, Raymond Queneau, Louis-Ferdinand Céline, Jean Pauhlan…

Cette semaine, L’Hebdo-Blog met ses pas dans ceux des artistes.

[1] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 2011.

[2] Angot C., « Christine Angot : “La psychanalyse m’a sauvé la vie” », entretien avec L. Cénac, Madame Figaro, 25 février 2017, publication en ligne.

[3] Millet C., « La vie dédoublée », entretien, La Cause du désir, n°87, mai 2014, p. 105, disponible sur Cairn.

[4] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192-193.

[5] Ibid., p. 193.

[6] Ibid., p. 195.

[7] Duras M., La Vie matérielle. Marguerite Duras parle à Jérôme Beaujour, Paris, Gallimard, 2015, p. 34.

[8] Laurent É., « Styles de vie », La Cause freudienne, n°25, septembre 1993, version CD-ROM, Paris, Eurl Huysmans, 2007, p. 3.

[9] Mahjoub L., « L’œuvre au féminin », in Marret-Maleval S. & al. (s/dir.), Duras avec Lacan. « Ne restons pas ravis par le ravissement », Paris, Michèle, 2020, p. 331.