ÉDITORIAL : Varités du malentendu

« Je dis […] que le verbe est inconscient – soit malentendu » [1], énonce Lacan en 1980. L’inconscient réel n’est en rien le réceptacle d’une prétendue vérité ultime. Tricoté de verbe, cet inconscient est pris dans l’opacité de ce qui articule le corps et le malentendu. Il n’est pas « intentionnel » [2], il ne veut pas dire quelque chose : il échappe à la « plasticité du sens » [3], et il « se rencontre sous la modalité du “c’est ainsi” » [4]. Et parce qu’il est malentendu, l’inconscient réel a des affinités avec la vérité. Beau paradoxe !

Alors, du pur fake l’inconscient ? Les parlêtres sont des traumatisés du malentendu [5], et seule une analyse peut leur permettre de saisir ce qui a frappé leur corps et y a laissé sa marque indélébile. Par la coupure et la réduction, un « c’est ça ! » émerge. Ce n’est pas la trouvaille de la vérité, mais une « hystorisation » [6] produite après un long vidage du sens. La réduction qui permet d’atteindre ce vidage de jouis-sens arrête ce qui pousserait à interpréter encore. Un point d’arrêt « qui permet de passer de l’inconfort à la satisfaction » [7].

Après tant de réductions, ne croit-on pas arriver à La vérité ultime ? Cependant, la « vérité sur le réel » [8] fait problème, note J.-A. Miller. Elle fait problème, car elle produit des mirages. Comme l’indique Laurent Dupont dans son argument d’orientation pour la prochaine journée de « Question d’École » : « Il faut une longue analyse pour qu’un sujet entende sa vérité comme menteuse, soit un au-delà de la vérité, repérage dans l’analyse de son statut de fiction et de l’importance des semblants comme réponse » [9].

Ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série cherche à nous frayer un chemin vers cette journée du 23 janvier 2021, consacrée à la question du fake, au cours de laquelle seront explorées les complexités de la vérité dans un moment de l’histoire où la simplification du pousse-au-sens tend à régner.

[1] Lacan J., Le Séminaire, « Dissolution », leçon du 10 juin 1980, « Le malentendu », Ornicar ?, n°22/23, printemps 1981, p. 12.

[2] Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle. Présentation du thème du IXe Congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, octobre 2012, p. 94, disponible sur internet.

[3] Miller J.-A. « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 18 mars 2009, inédit, disponible sur internet.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, « Dissolution », leçon du 10 juin 1980, « Le malentendu », op. cit., p. 12.

[6] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[7] Miller J.-A. « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », op. cit., cours du 18 mars 2009.

[8] Ibid.

[9] Dupont L., « Le Fake », argument pour « Question d’École », événement de l’École de la Cause freudienne, 23 janvier 2021, visioconférence, disponible sur internet et inscriptions en ligne.




Éditorial : À table !

C’est en observant les gens à table, dit Freud, que l’on recueille les témoignages les plus enseignants sur les actes manqués. Il évoque à ce propos un cas rapporté par Hanns Sachs : « J’ai eu l’occasion d’assister au souper d’un couple un peu âgé auquel je suis apparenté. La femme a une maladie d’estomac et observe un régime rigoureux. Lorsqu’on apporta le rôti, le mari pria la femme, qui ne devait pas toucher à ce plat, de lui donner la moutarde. La femme ouvre le buffet, en retire un petit flacon contenant les gouttes dont elle fait usage et le dépose devant le mari. Entre le pot de moutarde en forme de tonneau et le petit flacon à gouttes, il n’y avait évidemment aucune ressemblance susceptible d’expliquer la confusion ; et cependant la femme ne s’aperçut de son erreur que lorsque le mari eut en riant attiré son attention sur ce qu’elle avait fait. » [1]

Au-delà de l’anecdote délicieuse, Freud nous invite à nous mettre à table et à avouer nos actes symptomatiques. Il décèle derrière les petits trébuchements de la vie quotidienne ce qu’il y a de plus inédit, et démontre « jusqu’à quel degré et avec quelle finesse » [2] les actes les plus anodins sont déterminés par l’inconscient, et demeurent décisifs. Dans Mon enseignement, Lacan dit que le lapsus, l’acte manqué, sont « le texte même de [n]otre existence » [3]. Face à des internes en psychiatrie, il tente de démontrer que l’inconscient est « articulations de langage, de discours » [4], et que l’on peut y suivre la trace du sujet. Lacan prend bien soin devant eux de différencier le sujet de la psychanalyse du sujet moral ou de la connaissance. Ça rate, et ça « rend bouffon, grotesque, dit Lacan, ce qu’on est toujours en train de fomenter devant vous concernant des fonctions idéales de la conscience […], de l’ordre de la personne qui doit arriver à une maîtrise » [5].

S’il a toujours maintenu cette définition de l’inconscient articulé, structuré comme un langage » et dont on peut extraire un savoir, à la toute fin de son enseignement, comme Jacques-Alain Miller l’a mis en lumière, Lacan déplace la question du savoir vers l’événement. En effet, les formations de l’inconscient se reconnaissent précisément à ce qu’elles déjouent l’attention et font irruption dans la surprise : « quand elles émergent, elles ne font pas sens. On les dira absurdes, ou insensées, ou invraisemblables. Si nous sommes fidèles à ces instants fugaces, l’opération analytique nous apparaît comme jouant contre l’inconscient, comme s’employant à restituer du sens à ce qui, au premier abord, n’en a pas. […] Si on le nettoie de ce que l’attention vient filer autour, l’inconscient est réel » [6].

Rester « au ras des formations de l’inconscient » [7], c’est disjoindre le sens qu’elles appellent toujours pour préserver le noyau de réel auquel toute vérité est attachée.

L’Hebdo-Blog, Nouvelle série vous souhaite une excellente année 2021, ouverte aux surprises de l’inconscient !

 

[1] Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, Paris, 1987, p. 216.

[2] Ibid., p. 206.

[3] Lacan J., Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 99.

[4] Ibid., p. 103.

[5] Ibid., p. 99.

[6] Miller J.-A., « La passe du parlêtre », La Cause freudienne, n°74, mars 2010, p. 120, disponible sur internet.

[7] Ibid.




Éditorial : « Ne te détourne plus, ni ne rumine »*, Hommage à Jacques Aubert

Jacques Aubert est intervenu au Séminaire de Lacan le 20 janvier 1976. Son exposé est celui d’un lecteur minutieux qui s’est glissé avec délicatesse dans la moterialité de l’écriture de Joyce en commentant, pour l’occasion, un extrait d’un des épisodes d’Ulysse : « un petit bout de “Circé” » [1]. Un bout de dialogue à partir duquel Jacques Aubert part à la recherche de ce qui, de Joyce, se « faufilait » [2] entre les lignes.

Sensible à la « brutalité » [3] de l’usage du signifiant chez Joyce, Jacques Aubert traverse le texte lentement, entre « élucubrations et tâtonnements » [4]. Belle leçon pour les lecteurs découragés par cette langue que Joyce éttiiiiiire, coup-e et ret-orde pour faire entendre la sonorité de la voix dans le signifiant. 

En introduisant l’exposé de Jacques Aubert, Lacan avoue être « embarrassé de Joyce comme un poisson d’une pomme » [5]. Quel est cet embarras ? Il précise que l’usage raffiné de l’anglais le rend difficile à lire, car Joyce « désarticule » [6] la langue, en coupant les phrases, en en faisant un usage qui ne se préoccupe pas de l’effet de sens. Lacan note que Jacques Aubert a le talent de suivre les fils [7], seule façon d’attraper ce qui se tapit derrière cette langue en glissade.

Dans la postface de la nouvelle traduction d’Ulysse intitulée « Écrire après Joyce », Jacques Aubert, qui a dirigé cette traduction, évoque « une anecdote rapportée par Frank Bugden : Joyce a passé une journée sur deux phrases (la traductrice aussi, pour les traduire !). Budgen : “Vous cherchez le ‘mot juste ?’ – Non, dit Joyce. Les mots, je les ai déjà. Ce que je cherche, c’est la perfection dans l’ordre dans les mots de la phrase. Il y a un ordre qui convient parfaitement […] Perfumes of embraces all him assailed. With hungered flesh obscurely he mutely craved to adore. Vous pouvez voir par vous-même combien il y aurait de façons différentes de les arranger.” » [8] Ce qui importait à Joyce était la sonorité de lalangue, ce qui se tisse entre la phrase et le corps.

« La sagesse joycienne […] consiste pour chacun à se servir de son sinthome, de la singularité de son prétendu “handicap psychique”, pour le meilleur et pour le pire, sans aplatir le relief sous un common sense » [9], écrit Jacques-Alain Miller en annexe au Séminaire XXIII.

Jacques Aubert, le sinthome.

* Joyce J., « Télémaque », Ulysse, Paris, Gallimard, 2004, p. 19.

[1] Aubert J., « Exposé au Séminaire de Jacques Lacan », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 171.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 173.

[4] Ibid., p. 177.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 74.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 75.

[8] Aubert J., « Postface. Écrire après Joyce », in Joyce J., Ulysse, op. cit., p. 978.

[9] Miller J.-A., « Notice de fil en aiguille », in Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 243.




Éditorial : « Au cœur du beau »

« Le beau est toujours bizarre », écrivait Baudelaire [1]. Freud, lui, cerne une « inquiétante étrangeté » dans les contes fantastiques d’Hoffmann. Du familier, surgit, soudain, ce qui met mal à l’aise, ce qui épouvante [2]. L’étrange serait-il là, tapis, caché au cœur du beau ?

Pour Lacan, le beau a d’abord, une fonction de barrière imaginaire qui empêche d’atteindre une jouissance impossible, une jouissance réelle qui, d’une certaine façon, polarise l’être parlant [3]. La contemplation d’un tableau a une dimension apaisante, la surface peinte « invite […] à déposer là son regard, comme on dépose les armes. C’est là l’effet pacifiant, apollinien, de la peinture » [4]. Lacan complexifie ce qui se joue ici en inversant la perspective. Ce n’est pas tant l’amateur qui apprécie la beauté d’une toile, à partir d’un point de vue surplombant, mais plutôt la beauté qui le convoque. Lacan évoque un objet qui, a priori, n’a rien à voir avec une œuvre d’art, une boite de sardine aperçue lors d’une promenade en barque clignotant sous la lumière. Celle-ci, dit-il, « ne me voit pas, [mais] elle me regarde […] au niveau du point lumineux, où est tout ce qui me regarde » [5]. Tout comme cet objet trivial jeté dans le monde, une œuvre sublime regarde celui qui la contemple. Mais si l’amateur s’approche de la toile peinte, c’est qu’elle le concerne au plus intime de son être, dans une modalité étrange, au point où il s’absente, où il disparaisse de la surface harmonieuse : « Et moi, si je suis quelque chose dans le tableau, c’est aussi sous cette forme de l’écran que j’ai nommé tout à l’heure la tache. » [6]

Au cœur du beau réside donc une énigme. Un tableau de Rembrandt, par exemple, est un monde unifié sur la toile par la palette du peintre, mais si cet univers est représenté, il est aussi rendu méconnaissable par le peintre, écrivait Genet. Car, ce qui s’y dépose, c’est autre chose, « une braise intérieure », une trace invisible qui a percuté l’artiste et orienté sa vie [7].

Philippe Sollers, évoquant, lui aussi, les toiles de Rembrandt, lève un coin de voile sur ce mystère : « les tableaux sont à découvrir par surprise, comme si nous passions dans une ruelle obscure et que soudain, une porte ou une fenêtre entrebâillée nous projetait dans ce que nous n’aurions pas du voir » [8].

Au-delà de l’opposition entre le visible et l’invisible, Lacan nous permet de repérer ce que le beau recouvre et laisse entrevoir dans le battement d’une fente ou via la « fenêtre qu’on appelle un regard », une trouée dans la représentation du monde [9].

 

[1] Baudelaire C., « Exposition universelle. 1855 », Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1976, p. 578.

[2] Cf. Freud S., « L’inquiétante étrangeté », L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 221.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 271-281 et 337-348.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 93.

[5] Ibid., p. 89.

[6] Ibid., p. 90.

[7] Cf. Genet J., Rembrandt, Paris, Gallimard, 2016.

[8] Sollers P., La Guerre du goût, Paris, Gallimard, 1996, p. 601.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII « L’objet de la psychanalyse », cité par J.-A. Miller, in « Les prisons de la jouissance », La Cause freudienne, n°69, septembre 2008, p. 121.




Éditorial : Témoigner dans la pudeur

Les AE témoignent du joint le plus intime de leur être. Hormis le trajet analytique lui-même, qu’est-ce qui est à l’œuvre dans l’énonciation et qui ancre la parole dans le corps ? On pourrait faire l’hypothèse que la pudeur, loin d’être ce « cache-misère » [1] fantasmatique qui engluerait le sujet dans un S1, permet d’approcher l’indicible, de dessiner les contours d’une énonciation par un décollement de l’énoncé. 

N’est-ce pas ce qu’on éprouve parfois, dans la cure, l’impression que toujours les mots tombent à côté, une sorte d’impossible à entrer dans le cœur brûlant de la Chose ? On pourrait saisir, par ce biais, ce qu’indique Lacan dans le Séminaire VII : la pudeur est « à produire » [2] ? Quand la jouissance n’est plus située à l’extérieur comme absolue, mais localisée comme interne au joint du corps et de lalangue, c’est d’une bien singulière pudeur qu’il s’agit alors.

On en passe par la pudeur pour user des semblants lorsqu’on touche à l’obscénité du fantasme, c’est ce qu’énonce Lacan à la fin de son enseignement : « La seule vertu que je vois sortir de cette interrogation […], s’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est la pudeur » [3].

À l’opposé de l’idée de la cure comme révélation de l’innommable, celle-ci apparaît comme un parcours où ce qui ne pouvait se dire peut être cerné, dans une expérience de parole. C’est ce que font entendre les récits des AE qui ont mené cette expérience jusqu’au bout, et ont choisi d’en témoigner. Leur cheminement, pour cerner un mode de jouissance dont ils se font responsables, préserve tout à la fois l’existence d’un point limite dans le savoir et une possibilité d’en témoigner. Ce mouvement requiert une approche du réel par la pudeur.

Le lendemain de leur premier témoignage aux 50e journées de l’ECF nous avons demandé aux trois nouveaux AE d’écrire un court texte ayant pour fil rouge la pudeur et le témoignage. Trois oui ont fusé. Vous lirez trois écritures subtiles et délicates. Précises et profondes. Écritures sur un bord.

[1] Monribot P., « La pudeur originelle », Quarto, n°90, juin 2007, p. 36.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 345.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 12 mars 1974, inédit.




Éditorial : Jacques Borie, rendre la langue plus habitable

Lui rendre hommage, c’est le lire. C’est avec cette indication que ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série rend hommage à notre collègue Jacques Borie. L’un après l’autre les textes de ce numéro dressent le portrait d’un psychanalyste décidément vivant. « Lacan, la vie » [1], que vous trouverez en ouverture, nous a été transmis par Nicole Borie à qui s’adressent nos pensées chaleureuses. Jacques Borie l’a écrit à l’aube du XXIe siècle, il y démontre avec force combien la politique de la psychanalyse était toujours au cœur de ses préoccupations.

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver » [2], dit merveilleusement René Char. Suivons les traces sérieuses, engagées et pertinentes d’un psychanalyste concerné [3]. Nous évoquerons dans cet éditorial son livre, Le Psychotique et le psychanalyste, témoignage d’un clinicien au plus près du dire des sujets qu’il a rencontré dans sa pratique.

Jacques Borie y trace un parcours qui commence par la rencontre d’une demande inopinée, celle qu’un sujet psychotique au jeune praticien qu’il était et qui a eu un effet de précipitation alors qu’il se trouvait au seuil hésitant de son autorisation. Il le décrit ainsi : « le temps n’était pas aux atermoiements, […] je n’avais d’autre choix que de me faire partenaire de la jouissance paradoxale de ce sujet : traiter le réel de la langue par la langue elle-même » [4]. Avec ce moment d’autorisation, Jacques Borie fait sien le syntagme lacanien : « La psychose, c’est ce devant quoi un analyste ne doit reculer en aucun cas. » [5] Cette phrase est le fil rouge du livre, qui démontre, en s’appuyant sur une série de cas et sur le mode du singulier, une manière de manœuvrer, avec un style qui réunissait le pragmatique, le démocratique et l’ironique [6].

Lors d’un entretien donné à la revue Vacarme, au moment de la publication de son livre, il explique combien la manière de faire de Lacan l’avait marqué : ce dernier ayant inventé « une façon de […] questionner qui sort de la psychiatrie classique : il invente une forme de conversation à bâtons rompus qui nous guide encore aujourd’hui » [7].

Jacques Borie savait, à partir de la clinique et de l’étude rigoureuse, que dans la psychose il est nécessaire d’accompagner le sujet pour « trouver un abri » où la langue « cesse un tant soit peu d’être un gouffre sans cesse réouvert » [8]. Il précise dans ce même entretien qu’il lui semble que Lacan « a été le premier à avoir l’idée que, dans la psychose, il y avait à repérer un dérèglement intime entre le langage et le vivant » [9]

« Rendre la langue plus habitable » [10] est une indication précieuse. Une des traces qu’il nous invite encore à suivre.

[1] Cf. Borie J., « Lacan, la vie », L’Hebdo-Blog, n°219, 9 novembre 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[2] Char R., En trente-trois morceaux et autres poèmes, Paris, Gallimard, 1995, p. 54.

[3] Cf. Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, Paris, Éditions Michèle, 2015, p. 13.

[4] Ibid., p. 14.

[5] Lacan J « Ouverture de la Section clinique », Ornicar ?, n°9, avril 1977, p. 12.

[6] Cf. Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 83-91.

[7] Borie J., « Le psychotique et le psychanalyste », entretien, Vacarme, n° 62, hiver 2013, p. 207-227, disponible sur le site de Vacarme (www.vacarme.org).

[8] Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 86.

[9] Borie J., « Le psychotique et le psychanalyste », entretien, op. cit.

[10] Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 86.




Éditorial : Janus en plein vent

Depuis huit mois maintenant, notre communauté a beaucoup travaillé, lu, écrit, parlé autour du vecteur de l’« Attentat sexuel » et dans quelques jours, les 50e journées auront lieu. Cet évènement, nous l’attendons avec impatience tant nous en ressortons chaque fois bousculés et rafraichis, excentrés de nos attentes mêmes. Nous y voilà malgré tout !

Nous sommes à la veille de la fin d’une étape, celle de la préparation, et déjà nous avons pu vérifier l’opérativité des concepts propres à la psychanalyse lacanienne pour s’y retrouver dans les errements du sujet moderne quant au sexuel, mais aussi pour en décrypter les inventions.

L’égarement induit par la substitution de l’objet a à l’idéal « périme toute notion de mesure », ledit objet « va vers le sans mesure, suivant un cycle […] de renouvellement accéléré, d’innovation frénétique », là où, auparavant « la morale civilisée, au sens de Freud, donnait […] une rampe aux désemparés, sans doute parce qu’elle inhibait » [1].

Les thèmes de nos congrès, comme le soulignait Éric Zuliani, sont Janus, « ils attrapent un sujet de société et la psychanalyse va y répondre par la veine intime » [2]. Une tension se noue, à partir de cette veine intime entre la « psychanalyse, la clinique analytique, la position de l’analyste, le discours de l’analyste, d’une part, et la société, d’autre part […]. Nous et notre Autre, ce que nous prenons comme notre Autre, la société » [3].

Les textes diffusés ces derniers mois, en particulier par la newsletter DESaCORPS [4], nous ont immergés dans l’actualité du sexuel pour les êtres parlants, nous permettant de distinguer quand il y a lieu, l’attentat du trauma, le trauma du fantasme, nous rappelant la subtile fonction du phallus qui d’arbitraire pourrait glisser à abusif, nous rendant attentif au fait que le fantasme est essentiel à voiler le rien, qu’il fait front contre le trou du sens sexuel, mais qu’il n’en est pas moins traumatique [5]. Autant de subtiles distinctions qui nous permettent de ménager l’espace vital et fragile de la cause analytique.

En 1972, Lacan voyait poindre ce qui fait le praticable de notre époque « quand on passait au public on savait que c’était un dévoilement, mais maintenant ça ne dévoile plus rien puisque tout est dévoilé » [6]. Dans cet espace à découvert, charge à la psychanalyse de veiller à ce que la « subtile dialectique du phallus ne se rabatte pas sur l’organe » [7], car à vouloir rejoindre la vérité du « fait copulatoire » [8], le sujet risquerait de faire face au « cynisme de la jouissance du coït » [9]. Notre Janus indique une autre voie, entre élucidation du désir et érotique de l’ombre. Pour l’explorer plus avant, rendez-vous les 14 et 15 novembre 2020 aux 50e journées de l’ECF, inscrivez-vous vite [10] !

 

 

[1] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 9-27, disponible sur internet.

[2] Alberti C., citée par É. Zuliani, intervention lors de « Attent(a)t. Soirée préparatoire aux 50e journées de l’ECF », Toulouse, 23 septembre 2020, inédit.

[3] Miller J.-A., « L’utilité directe », L’Hebdo-Blog, n°121, 19 novembre 2017, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[4] DESaCORPS, blog préparatoire aux 50e journées de l’ECF, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).

[5] Cf. notamment : Aflalo A., « Attentats sexuels et traumas », DESaCORPS, n°20, 18 septembre 2020, publication en ligne (www.attentatsexuel.com).

[6] Lacan J., « Discours de Jacques Lacan à l’université de Milan le 12 mai 1972 », Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 34.

[7] Alberti C., intervention lors du collège clinique de Toulouse, Toulouse, 3 octobre 2020, inédit.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 62.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 28 février 2001, inédit.

[10] « Attentat sexuel », 50e journées de l’ECF, en visioconférence, 14 et 15 novembre 2020, informations et inscriptions sur attentatsexuel.com.




Éditorial : Mise au point sur la haine solide

Si les tragédies de Racine ont sublimé le lien entre l’amour et la haine, Freud, lui, tranche dans cette ambivalence, la haine et l’amour relèvent d’une même relation d’objet : « l’amour peut à peine se différencier de la haine dans son comportement à l’égard de l’objet » [1], écrit-il en 1915. Avec le terme d’« hainamoration » [2] forgé par Lacan, le circuit topologique se précise encore. La demande d’amour étant infinie, la haine y trouve son ressort : « C’est dans le passage à la limite de cet appel que ‘‘la vraie amour débouche sur la haine’’. » [3]

L’Hebdo-blog, Nouvelle série, en s’appuyant sur l’ouvrage d’Anaëlle Lebovits-Quenehen, ajuste sa focale cette semaine sur une haine qui n’est pas le revers de l’amour, qui ne ressort pas des miroitements de l’imaginaire et des brisures du symbolique mais du réel : « une haine solide, ça s’adresse à l’être » en tant qu’il recèlerait, nous dit Lacan, « ce noyau que j’ai appelé Ding » [4], la Chose, c’est à-dire la jouissance réelle [5].

Las ! « nous ne savons pas ce qu’est la jouissance […]. Nous ne savons que rejeter la jouissance de l’Autre » [6]. Cruel constat, le lien social se fonde non sur le savoir de ce que serait un homme, mais plutôt sur le savoir de ce que n’est pas un homme. La fonction de la hâte à s’identifier est à rapprocher de la fonction de l’angoisse de ne pas en être, d’être rejeté de l’ensemble des hommes [7]. Cette pente au « faire un qu’implique l’identification » [8] emprunte des embranchements étranges avec la haine solide qui vise le plus intime de la jouissance de l’autre, ce dont les réseaux dits sociaux se font chambre d’écho à tel point qu’une application a été créée pour se protéger de la haine en ligne [9].

Une psychanalyse permet d’emprunter des chemins nouveaux pour aborder ces méandres où l’être oscille entre attractions communautaires, haine de l’autre et sa face cachée : haine de soi. Des vérités surgissent, sur une Autre scène, des significations s’y égrènent peu à peu quant à ce qui a causé l’orientation d’une vie. L’inouï, pourtant, est que ces pépites polarisent le corps parlant vers un ailleurs, vers ce qui résiste au faire un. La parole analysante produit sur l’être un effet singulier. Les signifiants maîtres qui structurent les identifications s’y repèrent, mais ces représentations qui lui viennent de l’Autre, s’éprouvent, sur le divan, dans une dimension d’étrangeté. Au détour d’un dire, cet étrange se ressent alors dans le corps, ouvrant sur un rapport à soi singulier où le parlêtre, l’espace d’un instant, se révèle « Autre pour [lui]-même » [10]. En passer par cette expérience, la mener jusqu’au bout, offre chance de témoigner de ce que tait le discours courant. La haine est l’un des noms du refus du point d’altérité logé en chacun, un point dont on ne veut rien savoir, car il dérange la précipitation à se laisser capter par l’Autre.

[1] Freud S., « Pulsion et destin des pulsions », Œuvres complètes, vol. XIII, 1914-1915, Paris, PUF, 1994, p. 185.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 84.

[3] Vinciguerra R.-P., « Haines féminines au théâtre », Horizon, n°61, novembre 2016, p. 28, citant J. Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 133.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 91.

[5] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n°43, octobre 1999, p. 12.

[6] Laurent É., « Le racisme 2.0 », Horizon, n°61, op. cit., p. 62, publié également dans Lacan Quotidien, n°371, 26 janvier 2014, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[7] Cf. ibid., p. 64.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 novembre 1986, inédit.

[9] Ronfaut L., « Bodyguard, une application française pour protéger les Youtubeurs de la haine en ligne », Le Figaro, 22 février 2018, disponible sur internet.

[10] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.




éditorial : Attentat à la pudeur

Lacan démontre que « la Chose freudienne […] a pour propriété d’être asexuée » [1]. Toute la motivation de l’acte ne s’explique pas, ne se résorbe pas dans le sexuel : « il n’y a pas d’acte sexuel, poursuit-il, au sens où cet acte serait celui d’un juste rapport, et, inversement, […] il n’y a que l’acte sexuel, au sens où il n’y a que l’acte pour faire le rapport » [2]. Seul moyen donc, mais pas suffisant, car il faudra toujours recommencer, ou alors, choisir l’abstinence.

Il n’y a que ça est la formule où se démontre que la vérité du rapport serait dans l’acte sexuel. Chaque sujet cherche son réglage particulier pour répondre à cette dimension propre à la jouissance sexuelle qui comporte, de structure, un inabouti : la « psychanalyse nous révèle que la dimension propre de l’acte – de l’acte sexuel en tout cas, mais du même coup de tous les actes […] –, c’est l’échec. C’est pour cette raison qu’au cœur du rapport sexuel, il y a dans la psychanalyse ce qui s’appelle la castration » [3].

L’amour et ses fictions, la séduction et le consentement, les fantasmes, sont autant de tentatives sublimatoires qui tournent autour du vide central de la Chose pour faire avec l’impossible rapport. L’attentat sexuel, lui, nie cet impossible. Et son auteur tend souvent à faire de l’autre un agent provocateur.

Les polémiques actuelles sur la tenue des jeunes filles dans les établissements scolaires illustrent, encore une fois, que c’est le féminin qui, par excellence, attenterait à la pudeur : « En vérité, dit Jacques-Alain Miller, sous toutes les latitudes, la jouissance féminine, on ne sait pas où la fourrer. Explicitement ou non, on la met toujours sous burqa. » [4] Aujourd’hui, ce n’est plus tant l’uniforme qui y répond qu’un faisceau de normes [5]. Le débat sur le bout d’étoffe qui bat son plein dans les foyers, que celui-ci soit plus ou moins court, trop ceci ou trop cela, indique plutôt le manque du signifiant adéquat pour dire La femme.

Dans ce jeu de regards, deux logiques se dégagent : l’une qui est de ceux qui protestent contre leur pudeur offensée (ou « déconcentrée »…), en refusant de se faire responsable de leur propre jouissance scopique ; l’autre qui relève de celles qui « ne voient pas le problème à s’habiller comme elles le souhaitent et estiment que ce sont les autres qui sexualisent, par leur regard » [6], éludant qu’elles peuvent secrètement viser « l’émotion de l’Autre au-delà de sa pudeur » [7] (et, puisque c’est secret, pourquoi vouloir les démasquer ?). Or, « Vivre en société, c’est être vu, ajoute J.-A. Miller. Le monde visible est toujours un monde potentiellement voyeur » [8].

Vous trouverez dans ce numéro le second volet que L’Hebdo-blog, Nouvelle série consacre à la préparation des 50e journées de l’ECF sur « Attentat sexuel » [9].

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 346.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Miller J.-A., « Porter la burqa, c’est tuer symboliquement l’homme, c’est incarner sa castration », entretien, Le Point, 4 février 2010.

[5] Battaglia M., « Tenues au lycée : quand le ‘‘crop top’’ s’invite à la table des discussions familiales », Le Monde, 29 septembre 2020, disponible sur internet.

[6] Ibid.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien éd., 2013, p. 500 ; et cf. p. 495 sur la « pulsion scoptophilique ».

[8] Miller J.-A., « Porter la burqa… », op. cit.

[9] « Attentat sexuel », 50e journées de l’École de la Cause freudienne, Paris, Palais des Congrès, 14 et 15 novembre 2020, inscriptions et informations sur www.attentatsexuel.com




Éditorial : La folie, le fou

« À partir de quand est-on fou ? » [1] demande jaclaque han [2] le 10 février 1976 en s’adressant à Jacques Aubert, présent dans la salle.

« Joyce était-il fou ? » [3], cette question sera le fil rouge du « jaspinage » [4] de Lacan. Il regrette de ne pas avoir eu James Joyce sur son divan. En même temps, il note que l’écrivain « y était peu disposé » [5]. Entendons bien que la question de Lacan, rappelle ce qu’il a souligné depuis le début de son enseignement : « ce n’est pas un privilège que d’être fou » [6]. Une autre manière de dire, avec trente ans d’écart : « Ne devient fou qui veut » [7].

Quelle est la question posée lors de cette séance mémorable ? Le chapitre V du Séminaire Le Sinthome permet de toucher du doigt, en s’appuyant sur l’écriture de Joyce, que le nœud qui attache réel, symbolique et imaginaire peut alternativement se dénouer et se renouer. En effet, il est possible de trouver une suppléance au dénouement et Joyce, en se faisant un nom, a tissé un maillon pour raccommoder ledit nœud. Il a remédié [8] pour ainsi éviter que le nœud ne parte « en floche » [9].

C’est une question de subtilité. Parler de la folie pour la psychanalyse comporte un autre nouage : celui qui rassemble clinique, politique et éthique.

La question de la folie, des folies, est mise au travail dans ce numéro de L’Hebdo-Blog, Nouvelle série [10].

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 77.

[2] Cf. Ibid., p. 89.

[3] Ibid., p. 77.

[4] Ibid., p. 87.

[5] Ibid., p. 79.

[6] Ibid., p. 87.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 24.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit., p. 88.

[9] Ibid.

[10] Textes préparatoires écrits dans le cadre de la « Semaine Lacan à Nantes. Vérité de la folie. L’enseignement de Lacan », septembre-octobre 2020, informations sur le site de l’ACF-VLB : associationcausefreudienne-vlb.com.