Edito : Portraits d’objets

 

Si les natures mortes ne sont pour Gérard Wajcman ni natures, ni mortes, c’est qu’elles parlent lalangue du corps [1]. Articulés au corps, par l’effet qu’ils produisent sur nous, les objets des natures mortes, parlent de notre corps vivant, se font vitrines des jouissances de l’homme, vitrines de la vie [2].

Dans son récent ouvrage aussi érudit qu’exquis, G. Wajcman nous invite à penser la nature morte comme « un art hors art » [3] qui accomplirait l’essence visuelle de la peinture en découvrant au sujet ce qui lui demeure invisible : l’énigme de la jouissance qui fait trou dans le tissu de ses représentations.

La thèse que propose l’auteur sur ce genre pictural jugé mineur et mal défini par les historiens de l’art, est d’élever la nm [4] à un enjeu esthétique crucial dans l’art, révélant ses affinités avec la dimension de l’objet dans l’enseignement de Lacan.

Au fil des pages l’auteur improvise, à partir de quelques œuvres choisies, une série de variations autour des deux faces de l’objet a, objet du désir, objet cause du désir. G. Wajcman réalise ainsi un inventaire étonnant où l’on croise une multitude d’œuvres – de l’antique au plus contemporain – d’où il tire un fil : la grandeur d’un art de l’objet sans qualité, « voué à l’en-bas » qui fait tache dans l’idéal du beau, phénomène dont on apprend qu’il était déjà présent bien avant notre modernité ! En témoigne cette incroyable mosaïque de Sôsos de Pergame, La chambre mal balayée, au IIe siècle avant J.-C. représentant « les restes d’un festin, abandonnés sur le sol » [5]

Parmi ces œuvres électives, La corbeille de fruits du Caravage, peinte à l’aube du XVIIe siècle, fait figure d’évènement dans l’histoire de la peinture. Évènement dans l’œuvre même de l’artiste italien puisque c’est la seule nm qu’il ait produite ! Par l’élévation de l’objet à la dignité du portrait, G. Wajcman attribue au geste du Caravage l’avènement d’une culture de l’objet dans l’art et dans la civilisation, une peinture qui se fait peinture de la matière même, « peinture de pensée sur la matière » [6], jusqu’à sa chute dans la dissolution de l’objet dans la marchandise ainsi que sa dématérialisation programmée, dont les œuvres contemporaines se font l’éventaire ironique comme autant de parodies du consumérisme.

Autre est l’abord des natures mortes du peintre belge Léon Spilliaert à qui l’auteur accorde la valeur d’un acte poétique, mallarméen, « tendu vers ce point où l’objet s’arracherait au langage » [7]. Les boîtes et les flacons vides que le peintre soumet à une pluralité de variations poétiques font surgir une dimension hors sens, de non-rapport, avec l’objet coupé de son nom, de son usage, de sa signification. « Spilliaert vise le vide de l’objet, le vide comme essence de l’objet » [8] et se fait peintre « d’une pure présence visible » à l’instar de la Coupe bleue et son effet de simple « disparition vibratoire » [9].

Avec ces épiphanies d’objet qui rendent visible ce qui est si difficile à cerner s’atteint la valeur sinthomatique des nm, ainsi que l’exprime à sa façon le peintre : « séparé de son support et privé de sa justification, [l’objet] se révèle dans sa singularité » [10].

 Les objets des nm sont une assemblée d’êtres qui vont tout seuls [11], reprend G. Wajcman, soulignant la puissance évocatrice de ces portraits d’objets qui parlent de nous mieux qu’aucun portrait. La découverte récente d’un autoportrait de Cézanne caché sous une nature morte [12] va dans le sens de cette audacieuse démonstration qui fait ce livre aussi inclassable qu’indispensable.

Valentine Dechambre

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[1] Cf. Laurent É., L’Envers de la biopolitique. Paris, Navarin, 2016, p. 46.

[2] Cf. Wajcman G., Ni nature, ni morte, Paris, Nous, 2022, p. 83.

[3] Ibid., p. 24.

[4] Ibid., p. 313.

[5] Ibid., p. 164.

[6] Ibid., p. 269.

[7] Ibid., p. 300.

[8] Ibid., p. 306.

[9] Ibid., p. 308.

[10] Ibid., p. 307.

[11] Cf. ibid., p. 56.

[12] https://www.connaissancedesarts.com/artistes/paul-cezanne/cache-dans-un-tableau-de-cezanne-depuis-160-ans-un-autoportrait-de-lartiste-est-revele-pour-la-premiere-fois-11178879/




Edito : C’est pas moi, c’est mon cerveau

 

Les neurosciences s’invitent régulièrement dans des lycées parisiens avec la promesse de fournir des clés pour décrypter le comportement des adolescents. À les croire, la plus délicate des transitions [1] n’aura bientôt plus de secret. Grâce à l’imagerie cérébrale on découvre que, pour un ado, sa façon de penser et ses émotions s’expliquent en grande partie par le rythme décalé de l’évolution des différentes parties de son cerveau. Les montagnes russes affectives, typiques de l’adolescence, s’expliqueraient ainsi par le fait que la zone limbique qui gère les émotions se développe plus rapidement que les structures frontales impliquées dans leur régulation. 

L’Éducation Nationale ne constitue pas le seul terrain de recherche des neurosciences. Celles-ci investissent tous les champs du savoir, du social au politique. C’est précisément contre ce désir de « s’emparer de tout ce qui constitue l’expérience humaine » [2] que s’érige le dernier livre d’Hervé Castanet, Neurologie versus psychanalyse. Il faut signaler que la psychanalyse n’a jamais contesté les avancées de la neurobiologie, ce qui serait absurde, écrit l’auteur. « Mais le tout neuronal […] est un paradigme idéologique excessif en sa volonté même de répondre de tout » [3]. C’est ce que H. Castanet tâchera de démontrer, de façon magistrale, à travers cet ouvrage à la fois clair et profondément argumenté.  

Qu’est-ce que l’homme ? Un animal comme les autres, diraient les nouvelles sciences, basées sur l’empreinte génétique ou les performances du cerveau. « L’Homme neuronal » [4], selon le titre du livre marquant de Jean-Pierre Changeux, est devenu l’homme du début du XXIe siècle : exit l’homme « structural », gouverné par ses désirs inconscients, dépendant de son histoire, de sa culture, de sa langue [5]. Hervé Castanet alerte sur cette bascule épistémique qui réduit l’être parlant « à son cerveau et à ses communications cellulaires » [6]. Le silence de l’organe s’impose désormais, contre la force vivifiante de la parole. « Au service du silence, le neuro réduit la parole et l’écoute à des pratiques cosmétiques exclues du champ de la science et des actions thérapeutiques » [7].

Lacan, en 1970, notait déjà à propos de la science qu’elle « est une idéologie de la suppression du sujet » [8], une fois que le savoir scientifique se fonde sur le mirage de la complétude du sujet et s’anime d’une volonté de maîtrise, alors que le sujet de l’inconscient a affaire à un savoir insu à lui-même et que le discours analytique exclut la domination.

Comme le remarquait Jacques-Alain Miller, « c’est le neuro-réel qui est appelé à dominer les années qui viennent. à nous de savoir comment faire avec ce neuro-réel » [9]. La démonstration d’H. Castanet nous incite à défendre un autre réel, celui de la psychanalyse, un réel inéliminable, impossible à attraper par des connexions synaptiques. En tant que clinique de la parole et du transfert, la psychanalyse, conclut l’auteur, « ne cessera [pas] de dévoiler, méthodiquement, la voie sans issue et les tours de passe-passe des tenants du neuro-réel » [10]. Car, « l’écriture mathématique du désir, de l’amour, de la jouissance, bref, de la “parlote du parlêtre” » [11] ne se déchiffre pas dans le cerveau.

Ligia Gorini

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[1] Hugo V., Les travailleurs de la mer, Première partie, Livre premier, chapitre 1. Consultable sur internet.

[2] Castanet H., Neurologie versus psychanalyse, Paris, Navarin, 2022, p. 9.

[3] Ibid., p. 38.

[4] Changeux J.-P., L’Homme neuronal, Paris, Fayard, 1983.

[5] Cf. Wolff F., Notre humanité, d’Aristote aux neurosciences, Paris, Fayard, 2010. L’introduction est consultable en ligne : http://www.franciswolff.fr/humanite-daristote-aux-neurosciences/

[6] Ibid., p. 38-39.

[7] Ibid., p. 25.

[8] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 437.

[9] Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 117. Consultable en ligne : https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2018-1-page-111.htm

[10] Ibid., p. 157.

[11] Ibid., p. 33.




Edito : Quelques considérations sur la langue

 

Pendant longtemps, les linguistes ont cru que tout ce qui s’écartait de l’ordre donné d’une langue était « une irrégularité, une infraction à une forme idéale » [1]. La linguistique saussurienne a rompu avec ces considérations fondées sur l’idéal d’un état originel et pur des langues. Pour Saussure, la langue est plutôt « une robe couverte de rapiéçages faits avec sa propre étoffe » [2]. Appartenant à tous et à personne en même temps, c’est dans sa continuelle activité de création qu’elle puiserait toujours en elle-même sa stabilité autant que son évolution. C’est la puissance structurelle de la langue, celle d’un tout qui fait loi. Saussure le démontre dans son Cours de linguistique générale quand il souligne que, quelle que soit l’évolution ou l’invention linguistique, tous les éléments sont déjà présents dans d’autres syntagmes. Et l’arbitraire du signe, toujours quelconque à ne prendre sa valeur et signification que par les autres signes, est foncièrement le lien entre la langue et le monde. Ainsi est proclamée la fin de ce rêve philosophique où les mots marquaient les choses comme le rappelle Michel Foucault dans Les Mots et les choses [3]. Le sujet émerge dans un monde langagier déjà structuré. Le petit d’homme doit y consentir non sans perte. C’est pourquoi, toutes velléités de se faire le maître des mots, de vouloir les dresser à sa guise ou de les mettre au pas, comme le revendique un des personnages de De l’autre côté du miroir [4] ne font que dévoiler l’inéluctable condition humaine pour laquelle la langue est le seul habitat.

Pour autant « [r]ien n’entre dans la langue sans avoir été essayé dans la parole » [5] dit aussi Saussure : pas de langue sans communauté, sans pratiques langagières. Comment alors rendre compte de cette forme de vie pour reprendre l’expression de Wittgenstein [6] ?

C’est là que la psychanalyse diverge de la tradition linguistique. C’est d’emblée sensible dans l’abord freudien de la langue. Freud a d’ailleurs un mot pour qualifier la langue, précisément ladite langue maternelle. Il la compare à une « peau » [7] et non à cette robe saussurienne, fût-elle couverte de rapiéçages. Ne reculant nullement à déshabiller la langue de l’idée de maîtrise, Freud opère sur ce qui jusque-là était envisagé comme des « défauts de la langue » [8]. Les ratés, l’impossible à dire sont au contraire « des propriétés inéliminables et positives » [9] de la langue. Dans l’expérience analytique, on découvre qu’on ne choisit pas sa langue. C’est bien davantage un « chacun la sienne » sur fond d’un ne rien savoir à ce que l’on dit. C’est aussi dans la cure qu’on mesure que chacun crée sa langue bien autrement que ce qu’en concevait Saussure. On la crée « pour autant qu’à tout instant on lui donne un sens, on donne un petit coup de pouce, sans quoi la langue ne serait pas vivante » [10].

Bien sûr, les langues sont poreuses et labiles à leur époque, elles changent incontestablement et font circuler des signifiants nouveaux, des régimes de paroles susceptibles d’être réduits à des discours sans paroles. Mais en forgeant le terme de lalangue en un seul mot, Lacan accentue qu’« il y a quelque chose d’avant » [11] la langue qui « n’est pas faite d’abord pour dire, mais pour jouir » [12].

Question d’École aura pour thème la passe, la langue d’aujourd’hui et de demain. Il est encore temps de vous y inscrire https://www.causefreudienne.org/evenements/question-decole-3/ Ce numéro en donne un avant-goût avec un texte de Katty Langelez-Stevens et un texte de Philippe de Georges.

Martine Versel

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[1] Saussure F. de, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1972, p. 223.

[2] Ibid., p. 235.

[3] Foucault M., Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966.

[4] Carroll L., « De l’autre côté du miroir et de ce qu’Alice y trouva », Tout Alice, Paris, Flammarion, 1979.

[5] Saussure F. de, Cours de linguistique générale, op. cit., p. 231.

[6] Cf. Wittgenstein L., Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, 2014.

[7] Freud S. & Zweig A., Correspondance 1927-1939, Paris, Gallimard, 1973, p. 162.

[8] Miller J.-A., « Théorie de lalangue » in Lacan J., La Troisième & Miller J.-A., Théorie de lalangue, Paris, Navarin, 2021, p. 75.

[9] Ibid., p. 75.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 133.

[11] Miller J.-A., « Commentaire sur la Troisième », in Lacan J., La Troisième & Miller J.-A., Théorie de lalangue, op. cit., p. 54.

[12] Ibid.




Edito : Le goût de la parole

 

Dans la discussion qui suit sa conférence à Genève, Jacques Lacan dit des autistes qu’ils sont « des personnages finalement plutôt verbeux » et également que, bien qu’ils ne nous entendent pas, il y a quelque chose à leur dire. Aussi dit-il, « vous ne pouvez pas dire qu’ils ne parlent pas. » [1] Ces quelques phrases, lancées dans cette discussion qui suit la conférence prononcée le 4 octobre 1975, alors que Lacan débute son séminaire sur Joyce, ont déjà fait couler beaucoup d’encre et donné matière à réfléchir. Cependant, certains autistes prennent goût à la parole et au lien social.

Sur quelques séances du début du Séminaire III, Lacan prend le temps de redéfinir la parole. « Parler, c’est avant tout parler à d’autres » [2] dit-il. Parler ce n’est pas communiquer. C’est bien plutôt « faire parler l’autre comme tel. » La parole, « elle ne parle pas seulement à l’autre, elle parle de l’autre en tant qu’objet. Et c’est bien de cela qu’il s’agit quand un sujet vous parle de lui. » [3] Lacan distingue ensuite la parole fondatrice et la parole menteuse à partir de la dialectique hégélienne de la reconnaissance [4].

De quelle parole s’agit-il avec des sujets autistes qui sont mutiques ou presque ?

Posons d’abord que les sujets autistes que nous accueillons en institution n’ont pas d’image du corps. La double aliénation simultanée par l’image et par la nomination de l’Autre n’a pas opéré et donc n’a pas fait entrer ces sujets dans le lit de Procuste de la norme sociale. Cet échec est-il dû à un défaut neurologique ou à un refus du sujet de faire confiance à l’Autre ? Peu importe. Le résultat amène ces sujets à se trouver au monde sans le recours à l’association du symbolique et de l’imaginaire pour se représenter leur corps que, comme tout humain, ils ne peuvent voir autrement que par la médiation de leur reflet. Si chez les sujets schizophrènes, il y a un fonctionnement partiel du stade du miroir de manière diffractée, morcelée, chez les sujets autistes, l’axe symbolique et l’axe imaginaire, restent irrémédiablement dissociés et n’ont que peu de prise sur le lieu du Ça, réservoir des pulsions.

La première conséquence de cette absence de représentation mentale du corps est l’impossibilité d’une construction identificatoire. Le stade du miroir, schématisé par Lacan dans le schéma L, est la base à partir de laquelle se constituent le sujet et son moi, et est la mise en œuvre d’un circuit qui va poursuivre son chemin toute la vie. Lorsque cette mise en fonction de la double identification n’a pu se mettre en place, le sujet n’a pas de Moi clairement distinct de l’autre. Il doit en passer par une invention sinthomatique pour faire autrement dans un monde où tous les rapports sociaux sont structurés par ce moment fondateur. Dès lors les perturbations dans l’appréhension du temps et de l’espace, dans la possibilité de supporter la présence de l’autre sont gigantesques.

Quelle possibilité de transfert à partir de là ? Quelle parole peut être énoncée ? Et de quel lieu ? S’il n’y a pas d’autre distinct du sujet, ni de grand Autre en tant qu’incarné, de quelle place un lien est-il possible ?

Cet état psychique des corps en présence, qui ne passe pas par une représentation mentale, rend caduque la commutation pronominale. Quand vous n’avez pas d’image du corps et du moi et que le corps de l’autre fait tout aussi bien partie de vous (puisqu’il n’y a pas d’autre), comment dire je et tu ? Il y a là quelque chose d’impossible qui cependant est parfois rendu possible grâce à la position qu’un partenaire analysé peut prendre, bénéfice qu’il tire de son chemin de désidentification.

Katty Langelez-Stevens

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[1] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 17, disponible sur https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2017-1-page-7.htm

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 47.

[3] Ibid., p. 48.

[4] Cf. ibid.




Edito : « La gouvernance par les nombres »

 

« À en croire le sous-sol de l’herbe où chantait un couple
de grillons cette nuit, la vie prénatale devait être très douce ».
René Char, Feuillets d’Hypnos

 

Contemporain de Descartes, Thomas Hobbes marquera au milieu du XVIIe siècle la philosophie politique et influencera en profondeur la pensée européenne en imaginant le gouvernement comme une immense machine. Il pense que les lois des hommes sont ancrées dans la nature, elle-même exprimant la technique divine. Tout n’est qu’ordre et mécanique. L’homme, en bon automate créé par le Grand Horloger divin, se doit d’imiter son œuvre.

Les raisons anciennes de ce rêve d’une cité régie non par des lois humaines mais par la connaissance des nombres s’origine probablement d’une nécessité de se défendre de la déréliction du petit d’homme. Mais ordonner le chaos originaire par la recherche d’un sens n’est pas le seul ressort à ce « matérialisme mécaniste » [1]. L’identification à la machine entretient le mythe d’une harmonie et sert à ne rien savoir du manque-à-être. « Pouvoir être chiffré, être une réalité chiffrable, ça vous ancre dans l’être » [2], autrement dit « le chiffre […] vaut comme garantie de l’être qui a toujours eu besoin d’une garantie » [3].

Au milieu du XIXe siècle, une conséquence des travaux de Charles Darwin sera la diffusion dans notre monde contemporain de l’injonction à s’adapter pour mieux évoluer. Sur la base de cette idéologie, la pensée politique de Walter Lippmann propose moins d’un siècle plus tard un récit théorique portant sur le retard de l’espèce humaine par rapport à son environnement, et sur son avenir. Cette puissante réinterprétation de la révolution darwinienne, en s’hybridant avec le pragmatisme américain, théorise le néolibéralisme. Elle en appelle aux gouvernements d’experts pour construire la voie de l’évolution des sociétés engoncées dans le conservatisme. Le fantasme de l’homme-machine trouve une place dans ce récit, l’idéologie du cognitivisme en est issue.

La machine à gouverner de Hobbes s’actualise donc au décours des avancées de la technologie, pour être maintenant régie par le modèle cybernétique. C’est ce nouvel imaginaire qu’exprime la substitution de gouvernance à gouvernement. « L’essor de la gouvernance par les nombres n’est pas un accident de l’histoire. La recherche des principes ultimes qui président à l’ordre du monde combine depuis longtemps la loi et le nombre » [4]. La gouvernance par les nombres reste fidèle à ce rêve qui a porté l’histoire de l’Occident : celui de l’harmonie par le calcul. Cependant, son hégémonie via les algorithmes tend non plus à combiner mais à remplacer les lois par le calcul, et fait la promotion du rêve de remplacer l’équivoque par l’erreur. Sans équivoque, la langue serait parfaite.

Cette idéologie plonge le sujet contemporain – en psychanalyse, le sujet est celui de l’inconscient – dans des discours empreints de coordonnées liées au corps-machine. La profusion de cet imaginaire du corps transforme le rapport du sujet à l’être.

Dans ces circonstances, amener la pensée contemporaine à tenir compte de la psychanalyse est nécessaire, son concept de réel s’avère indispensable à notre époque. Saluons donc les interventions qui font vivre les concepts dont nous nous servons dans notre pratique d’analyste et font entendre à une large audience que le sujet tient son être de la parole et que la parole est nouée à la jouissance du corps.

Philippe Giovanelli

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[1] Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 116, disponible sur internet : https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2018-1-page-111.htm

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 117.

[4] Supiot A., La gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014), Paris, Fayard, 2015, p. 103.




Edito : « Arriver à rendre le discours du maître moins primaire »

  

Ce numéro revient sur la journée formidable qui s’est déroulée le 10 septembre à Lyon [1] autour de l’enseignement de Jacques Borie, dont nous publions ici deux interventions [2].

Lors de cette journée, Nicole Borie annonçait la bonne nouvelle de la réédition du livre Le psychotique et le psychanalyste [3] dans lequel J. Borie témoigne des effets d’une pratique qui s’oriente de l’indication de Lacan de ne pas reculer devant la psychose, et de se « garder de comprendre ».

À travers une série de portraits cliniques, l’auteur présente les modalités d’une pratique qui se soutient de la conversation, soit en prenant le langage dans une fonction d’usage et non de sens, ce qui peut permettre à un sujet de faire une trouvaille dans sa langue qui fasse point d’appui pour lui.
Dans le dernier chapitre, J. Borie tire les enseignements politiques de son expérience institutionnelle au Centre de Nonette [4], en tant que président de l’association qui soutient cette institution qui fait le pari d’accueillir des sujets psychotiques, « [les] plus démunis de nos semblables » [5].
Citant Lacan dans une conférence à Milan – « Ce qu’il faudrait, c’est arriver à ce que le discours du maître soit un peu moins primaire, et pour tout dire un peu moins con. » [6] – J. Borie évoque le pari politique de l’institution de faire entendre au maître obsédé par les résultats quelque chose qui soit au-delà des protocoles : les effets de socialisation d’une pratique qui s’appuie sur l’usage créatif de lalangue dont est capable un sujet hors discours pour traiter la jouissance.

Autant de solutions singulières qui permettent à ces sujets de pouvoir vivre ensemble, mais de façon séparée, selon la fonction que donne Lacan à toute formation humaine [7], à partir du réel de la jouissance.

C’est par l’opération d’une perte de jouissance que la possibilité d’une place est laissée au lien à l’Autre, ouvrant à une modalité nouvelle de satisfaction, avec ses effets de sujet.

« Finalement, vos pensionnaires se comportent plutôt mieux […] que beaucoup de gens normaux » [8] glissera, stupéfait, un représentant des services sociaux à l’oreille de J. Borie lors d’un repas de Noël, moment délicat qui met chacun en présence de son rapport à l’objet oral.

« Ce qui caractérise notre œuvre de civilisation, souligne J. Borie, c’est la possibilité de ce nouage, dans le lien social, entre l’objet de la pulsion et la rencontre avec l’Autre. Au niveau politique, c’est un signe que le traitement de la jouissance peut se faire autrement que par les règles, par l’Autre de l’interdit ou du cadre, comme on le pense souvent. […] Tel est le trait le plus anti-ségrégatif de notre pratique : produire un nouveau nouage entre l’objet et l’Autre » [9].

Mais pour qu’un collectif fonctionne, indiquait notre collègue J. Borie, il faut qu’il y ait des sujets qui soutiennent leur acte, dans la solitude, et s’engagent à l’élaboration à plusieurs du réel de l’expérience. C’est sur ce désir de quelques-uns que cette expérience civilisatrice à nulle autre pareille, impulsée depuis 40 ans par le docteur Jean-Robert Rabanel, sans garantie d’aucun Autre, et sans cesse renouvelée, peut se poursuivre, et contribuer à rendre le discours du maître un peu moins primaire.

Valentine Dechambre

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[1] « Jacques Borie, son enseignement : effets et transmission », Journée organisée par la Section clinique de Lyon, le 10 septembre 2022.

[2] Interventions de François Ansermet et Jacqueline Dhéret.

[3] Borie J., Le psychotique et le psychanalyste, Paris, Éditions Michèle, 2012, rééd. octobre 2022.

[4] Centre thérapeutique et de recherche de Nonette.

[5] Rabanel J.-R., responsable thérapeutique de Nonette, « postface » in Borie J., Le psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 192.

[6] Cf. la conférence prononcée à l’université de Milan, le 12 mai 1972 : Lacan J., « Du discours psychanalytique », Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 47.

[7] Cf. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 366.

[8] Borie J., Le psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 185.

[9] Ibid.




Edito : La psychanalyse au goût du jour

  

Lorsque Paul B. Preciado nous a interpellés aux Journées de l’École en novembre 2019, il réclamait une autocritique de la psychanalyse, l’abandon des normes de genre et une véritable décolonisation de l’inconscient. Son ton pamphlétaire nous a surpris, et son ignorance de la psychanalyse telle que nous la pratiquons et de la théorie de Jacques Lacan au-delà des années soixante nous a laissés pantois. Sommés de répondre quant à notre orientation sexuelle, nous étions maintenus cois par une diatribe interminable, ne laissant place à aucune discussion. Faut-il cependant souhaiter que la psychanalyse soit mieux connue du grand public ? La physique souffre-t-elle d’être toujours associée à Einstein et la psychanalyse à Freud ?

Lacan a commencé d’emblée sa mise à jour de la psychanalyse en 1932 quand il a publié sa thèse sur le cas Aimée [1], se questionnant ainsi sur les conditions de possibilité d’un traitement psychanalytique des psychoses. Avant lui, Freud avait refusé d’envisager cette possibilité. Ensuite, et grâce à cette ouverture, l’application de la psychanalyse au travail en institution est devenue aussi une puissante et formidable mise à jour du logiciel psychanalytique. Sans oublier bien sûr les fameuses séances courtes qui ont, entre autres choses, valu à Lacan son excommunication de l’IPA.

Sous l’impulsion de Jacques-Alain Miller, cette transformation constante de la pratique psychanalytique a poursuivi son chemin : les trois Conversations [2] d’Angers, Antibes et Arcachon ont permis l’extraction d’une nouvelle notion qui se révèlera très puissante dans son usage : les psychoses ordinaires. Depuis 2003, ont été ouverts à Paris, en province et à l’étranger plusieurs Centres Psychanalytiques de Consultation et de Traitement qui accueillent une pratique inédite de séances gratuites, et qui sont aussi des laboratoires de recherche clinique sur les symptômes contemporains. La psychanalyse telle que nous la concevons est au plus près de l’actualité sociale et politique. Notre École s’attèle à garder ses membres en alerte et en prise avec la subjectivité de l’époque. En témoignent Studio Lacan, Lacan Web TV et L’Hebdo-Blog.

Cependant, malgré nos efforts de diffusion (Facebook, Twitter, YouTube, etc.), le monde n’en sait rien ou pas grand-chose. La manière dont circule l’information à ce propos et la grande disparité des psychanalystes représentés dans les médias ne permettent pas au public de s’en faire une idée. Mais est-ce vraiment un problème ? Pourquoi déplorerions-nous la disparition de l’époque bénie où la psychanalyse avait le vent en poupe et tenait le haut du pavé de la psychiatrie ?

Comme J-A. Miller l’a indiqué, « le monde est plein d’idées lacaniennes devenues folles. C’est ce qui se passe avec la théorie du genre : (…) Judith Butler (…) a diffusé les idées de Lacan, mais ce jusqu’au point où celles-ci deviennent folles. » [3] Que la psychanalyse soit mainstream, qu’elle fasse partie du discours du maître, n’est pas souhaitable, elle doit rester son envers, au risque de disparaître dans son succès. Sur le terrain du symptôme, là où ça cloche, où ça insiste et se répète, nous sommes appelés à intervenir. Quant au champ des illusions, laissons-le aux vendeurs de rêve, c’est au réel que nous nous attachons.

Katty Langelez-Stevens

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[1] Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, suivi de Premiers écrits sur la paranoïa, Paris, Seuil, 1975.

[2] J.-A. Miller (s/dir.), Le Conciliabule dAngers. Effets de surprise dans la psychose, Paris, Agalma/Seuil, coll. IRMA, 1997 ; La Conversation dArcachon : Cas rares, les inclassables de la clinique, Paris, Agalma/Seuil, coll. IRMA, 1997 ; La Psychose ordinaire. La convention d’Antibes, Paris, Agalma/Seuil, coll. IRMA, 1999.

[3] Miller J.-A., « Conversation d’actualité avec l’École espagnole du Champ freudien (I) », La Cause freudienne, n°108, juillet 2021, p. 54. https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2021-2.htm




Edito : Quelque chose de l’analyse et par l’analyse

  

« Faut-il enseigner la psychanalyse à l’Université ? » [1] se demande Freud en 1919, lorsqu’il fut question d’intégrer la psychanalyse dans les études de médecine en Hongrie. Bien que l’analyste puisse se réjouir de l’inscription de la psychanalyse à l’enseignement universitaire, Freud a l’idée qu’il « peut se passer de l’Université sans aucun inconvénient » [2]. L’analyste peut trouver des indications théoriques dans la littérature, comme dans les réunions des Associations psychanalytiques ; quant à son expérience pratique, il peut l’acquérir, outre le moyen de l’analyse personnelle, « par le traitement de cas sous […] la supervision d’un psychanalyste reconnu » [3].

Pour Lacan, le discours analytique n’est pas matière d’enseignement, car il n’a rien d’universel. Toute la théorie analytique secrétée depuis Freud n’est d’aucun secours lorsqu’il s’agit du plus intime pour un sujet. Pas de savoir univoque, ni de super-savoir : le discours analytique ne s’appréhende qu’au cas par cas.

Dire que le discours analytique ne s’enseigne pas ne veut pas dire que la psychanalyse ne peut pas être enseignée. Le succès et la vitalité du Département de psychanalyse de Paris 8 en témoignent. Mais la théorie analytique ne remplace en aucun cas l’expérience d’une analyse. Freud, à sa manière, l’avait entraperçu en 1919, lorsqu’il objecte que « jamais l’étudiant en médecine n’apprendra ainsi [à l’Université] à pratiquer une psychanalyse correcte » [4]. Lacan va plus loin quand il s’adresse à ses élèves à Vincennes, dans les années soixante-dix [5].  À Jacques-Alain Miller de lui prêter ces mots : « Sachez bien et faites savoir que rien de ce qui vous sera enseigné de la psychanalyse à l’Université ne vous permettra de faire, vous, l’économie d’une psychanalyse. Il vous faudra, comme l’indique l’ouverture des Écrits, y mettre du vôtre, payer de votre personne, et ce, en tant que tout autre chose qu’un élève, à savoir en tant qu’analysant » [6].

Comment enseigner alors ce qui ne s’enseigne pas ? Comment, à partir d’une expérience contingente, « hausser le cas au paradigme, comme singularité » [7], et produire des effets de formation ?

La pratique du contrôle, telle qu’elle fut introduite par Freud, a été fortement critiquée par Lacan. Dans « Fonction et champ de la parole et du langage », il compare ironiquement les Sociétés qui procèdent de l’IPA à « une auto-école, qui, non contente de prétendre au privilège singulier de délivrer le permis de conduire, s’imaginerait être en posture de contrôler la construction automobile » [8].  À l’École de Lacan, il n’y a pas de distribution de permis de conduire une cure analytique : l’analyste ne s’autorise que de lui-même, à partir de l’expérience qu’il fait de sa différence absolue dans ce qu’elle a d’incurable. De lui-même « et de quelques autres » [9], ajoute Lacan – ce qu’incarne la Commission de la garantie. Si la pratique du contrôle est une des conditions de la formation de l’analyste, avec l’analyse personnelle et la formation théorique, elle n’y est pas obligatoire, et relève ainsi du désir de chacun. Et pourtant, « le contrôle s’impose », comme le souligne Lacan [10].

La Commission de la garantie de l’ECF a organisé en octobre dernier une soirée sous le titre : « Analyse du contrôle et contrôle de l’analyse », abordant ces thématiques. L’Hebdo-Blog a le plaisir de publier les textes des interventions de cette remarquable rencontre.

Bonne lecture.

Ligia Gorini

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[1] Freud S., « Faut-il enseigner la psychanalyse à l’Université ? », in Œuvres complètes. Psychanalyse, vol. XV, Paris, PUF, 1996, p. 111.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 114.

[5] Lacan J., « Journal d’Ornicar – Lacan pour Vincennes ! », Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 278.

[6] Miller J.-A., « “Tout le monde est fou” AMP 2024 », La Cause du désir, n°112, novembre 2022, p. 53.

[7] Miller J.-A., « En ligne avec Jacques-Alain Miller », La Cause du désir, n°80, février 2012, p. 9. Consultable à https://www.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2012-1-page-7.htm

[8] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 240.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 9 avril 1974, inédit.

[10] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 235.




Edito : Le dico de l’artiste

  

« Je crois, dit Lacan, qu’il y a plus de vérité dans le dire qu’est l’art que dans n’importe quel bla-bla. […] Ce n’est pas pré-verbal – c’est un verbal à la seconde puissance » [1].

 

Dans l’entretien réalisé avec Pierre Soulages en 2010 [2], Jacques-Alain Miller faisait remarquer à l’artiste comment dès son plus jeune âge il avait développé une « puissance d’auto-affirmation » [3]. Cette remarque faisait suite au récit de P. Soulages qui, enfant, s’était évadé par deux fois de l’école, signe de sa position réfractaire à l’enseignement scolaire. Aux noces taciturnes avec le savoir de l’Autre, le jeune P. Soulages préfèrera les noces vives avec les vibrations lumineuses d’une tache de goudron aperçue sur un mur, ou celles de la neige blanche qu’il traduira par le noir. Il en fera sa griffe artistique, dans une fidélité remarquable à ce phénomène de jouissance.

L’Autre avec lequel P. Soulages va très tôt décider de dialoguer sera la matière, « ouverte à l’accident », à « l’élément implacable et irréversible de l’évènement » [4], dont il va affirmer la présence dans une variation de jeu continu sur la toile. Gérard Wajcman rappelait comment Freud – dans son texte « la création littéraire et le rêve éveillé » – avait introduit une « intuition puissante » en rapportant le travail de l’artiste au jeu de l’enfant, où ce que Freud avait pressenti dans le jeu était la dimension de la jouissance : « Y aurait-il la moindre jouissance du spectateur d’art s’il n’y avait une jouissance de l’artiste ? » [5]

Lacan, après Freud, montrera un vif intérêt pour le savoir de l’artiste, invitant le psychanalyste à en prendre de la graine [6]. Rendant hommage à l’écriture de ravissement de Marguerite Duras, Lacan revenait sur l’intuition de Freud évoquant « cette sublimation dont les psychanalystes sont encore étourdis de ce qu’à leur en léguer le terme, Freud soit resté bouche cousue. Seulement les avertissant que la satisfaction qu’elle emporte n’est pas à prendre pour illusoire » [7]. Il y a un air, « l’on l’air » [8], de rupture dans le dernier enseignement de Lacan avec l’écriture du sinthome où la vérité devient mirage, et qui suppose un art de faire avec la jouissance, un « art-dire » [9].

P. Soulages [10] évoquait ce moment qui venait faire point d’arrêt dans la peinture d’une toile, dès lors qu’il obtenait ce quelque chose qui lui paraissait « vivre d’une vie mystérieuse, difficile à cerner, mais qui est là » [11]. J.-A. Miller situait l’effet de réel que pouvait provoquer l’art de P. Soulages sur le spectateur dans l’affirmation sur la toile de cette présence pleine et entière [12] , renvoyant celui-ci à sa solitude, « au poids de sa présence contingente dans le monde » [13]… à contrario de l’instabilité du rapport à son être dont témoigne l’identité affirmée du dico de l’époque.

Valentine Dechambre

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 18 janvier 1977, Ornicar ?, n°15, p. 9.

[2] Soulages P., « Soulages le réfractaire », entretien avec J.-A. Miller, P. Encrevé, N. Georges-Lambrichs, P. Fari, La Cause du désir, n°75, juin 2010, p. 135-167.

[3] Ibid., p. 145.

[4] Ibid., p. 159.

[5] Wajcman G., « Damien Hirst. L’artiste en Persée », La Cause du désir n°100, novembre 2018, p.  82.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, Ornicar ?, n°17/18, p. 15.

[7] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 195-196.

[8] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, op. cit., p. 569.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 110.

[10] Cité par J.-A. Miller : cf. Soulages P., « Soulages le réfractaire », op. cit.

[11] Soulages P., « Soulages le réfractaire », op. cit., p. 157.

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 156.




Edito : Dico et les impasses de la révélation

 

 

Dans le Séminaire I, Les Écrits techniques de Freud, Lacan revient sur ce qui « décapite le ‟Signorelli” » [1], un oubli du nom propre de ce peintre italien dont parle Freud dans Psychopathologie de la vie quotidienne [2] pour établir l’hypothèse de l’inconscient. Ce que cerne plus avant Lacan à partir de cet oubli du nom Signorelli, c’est le retentissement de la parole dans l’expérience analytique elle-même. En effet, l’oubli de ce nom et la chaîne associative qu’il faut que Freud déploie pour découvrir le processus psychique à l’œuvre démontrent que la parole a une dimension de révélation. Lacan va alors en préciser les contours. C’est un des succès de la psychanalyse d’avoir enregistré dans le sens commun cette fonction de la parole révélatrice. En dépit d’un dico contemporain qui fige le  je suis  au mat d’un signifiant déterminant ipso facto l’être parlant, il est remarquable que persiste cette idée commune qu’il y aurait, dans les trébuchements de la parole, une vérité cachée au plus intime de l’être, révélée à l’insu du locuteur. Si c’est un topos pour les ratées de la parole, on peut noter que dans les contextes du je suis ce que je dis, cela se rapprocherait davantage de la forme allégorique donnée à la vérité que de ce qui se dit dans ce qui s’entend [3]. Cette allégorie représentant la vérité jaillissant des tréfonds d’un puits sous les traits d’une femme nue se fonde en effet sur une absence de division subjective. Ne s’illustre-t-elle pas ainsi dans l’expression des formes contemporaines d’autodétermination que recèle l’assertion  je suis ce que je dis  ?

Or, en reprenant cet oubli du nom Signorelli, scène de l’inconscient de Freud, Lacan éclaire bien autrement la fonction de la parole. Deux conséquences sont avancées. La première fait valoir que « c’est dans la mesure où la parole, celle qui peut révéler le secret le plus profond de l’être de Freud, n’est pas dite, que Freud ne peut plus s’accrocher à l’autre qu’avec des chutes de cette parole. » [4] C’est dire que cette « dégradation de la parole » [5] qu’est l’oubli d’un nom éclaire qu’il n’y a pas de parole sans l’Autre, parole comme « médiation entre le sujet et l’autre » [6] précise Lacan. La deuxième conséquence tient à la distinction que Lacan opère entre expression et révélation. La révélation est du côté de l’inconscient qui joue sa partition « par déformation, Enstellung, distorsion, transposition. » [7] À ce titre, je suis ce que je dis, qui récuse la médiation au grand Autre est de l’ordre de l’expression et non d’une révélation, au sens apporté par Lacan, puisque la voix de l’inconscient est bâillonnée par le poids de certitude en germe dans ce dico, sans échos possibles de déformation, de distorsion, transposition.

L’inconscient du côté de la révélation de parole a brillé de tous ses feux dans le premier enseignement de Lacan en donnant à la fonction de la parole toute sa magnificence.

Dans Dissolution, dernières paroles publiques de Lacan, coup de théâtre définitif qui destitue la parole qui serait révélation : « Ce que l’inconscient démontre est tout autre chose, à savoir que la parole est obscurantiste. » [8] et « C’est son bienfait le plus évident. » [9] Extension du domaine de la varité, la parole obscurantiste délie la croyance tenace, dit Lacan, en la parole Révélation : « Que la lumière soit » [10]. Donc, point de lumière à attendre de la parole de révélation, les dicos actuels n’y font pas exception sauf à affronter que « tout doit être repris au départ à partir de l’opacité sexuelle. » [11]

Martine Versel

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 59.

[2] Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 2004.

[3] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 230.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, op. cit., p. 59.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Lacan J., Aux confins du Séminaire, texte établi par J.-A. Miller, Navarin éditeur, 2021, p. 67.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 64.