Edito : De la fixation et de la répétition en psychanalyse

 

 

Peut-être bien, depuis toujours, nous nous référons à la répétition et à la fixation pour dire les tréfonds de la condition humaine. Ce depuis toujours, c’est tout du moins pour nous, depuis Homère. À repérer et à suivre cette hypothèse, le Chant XI de l’Odyssée qui raconte la descente aux Enfers d’Ulysse ouvre une voie. Dans le Royaume d’Hadès, Ulysse dit ce qu’il voit. Il y voit, dit-il, les ombres de bien des défunts et son cœur les désire ardemment. Il y voit Tantale « toujours assoiffé, il ne pouvait rien boire ; chaque fois que, penché, le vieillard espérait déjà prendre de l’eau, il voyait disparaître en un gouffre le lac » [1]. Plus expressive encore est la figure de Sisyphe : « ses deux bras soutenaient la pierre gigantesque, et, des pieds et des mains, vers le sommet du tertre, il la voulait pousser ; mais à peine allait-il en atteindre la crête, qu’une force soudain la faisant retomber, elle roulait au bas, la pierre sans vergogne » [2].

Ces vers disent que Tantale et Sisyphe sont rivés, fixés, « en proie à [leurs] tourments » [3]. N’est-ce pas une figuration d’un trauma s’il en est, voué à une répétition sans fin ? N’est-ce pas déjà une manière de dire, de ce lieu des défunts où la pierre est sans vergogne et où le lac disparaît en un gouffre, un point de fixation ? C’est d’ailleurs ce que souligne Armand Zaloszyc lorsqu’il relève à l’instar de Lacan dans Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse que « le réel […] gît toujours derrière l’automaton » [4]. L’automaton est, chez Aristote, un nom de la répétition dont les vers d’Homère disent déjà la force implacable. Par ailleurs, dans LUn tout seul, Jacques-Alain Miller porte à notre attention que Lacan interprète la répétition non plus du côté de l’ordre symbolique mais du côté du réel en reprenant l’apport freudien. Il écrit : « La répétition freudienne, c’est la répétition du réel du trauma comme inassimilable […] qui fait de lui, de ce réel, le ressort de la répétition […] qui vient déranger […] la tranquillité de l’ordre symbolique » [5]. « Inassimilable » [6], autre nom de la fixation, est pour Lacan l’opportunité d’interroger le caractère remarquable et dérangeant qu’a le réel de se présenter, dit-il, « à l’origine de l’expérience analytique » [7].

C’est de ce nouveau lieu inédit, celui de l’expérience analytique, qu’ont été forgés, depuis Freud, les termes de répétition et fixation. On peut en suivre le long cheminement. Des Trois essais sur la théorie sexuelle où Freud définit la fixation comme « la plus grande adhérence […] de ces impressions de la vie sexuelle » [8] à Lacan qui donne à la répétition « un contenu de jouissance » [9] comme pure itération, jusqu’au Un de jouissance pointé par J.-A. Miller, c’est ce tracé précis que nous permet de suivre l’argument d’Alexandre Stevens [10]. Il nous offre les repères cruciaux à la préparation du prochain Congrès de la New Lacanian School qui aura lieu les 2 et 3 juillet à Lausanne. Ce numéro-ci se fait aussi l’écho de la fixation et de la répétition en psychanalyse.

Martine Versel

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[1] Homère, Iliade Odyssée, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 2006, p. 710.

[2] Ibid., p. 710.

[3] Ibid., p. 710.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 54, cité par A. Zaloszyc, in Freud et l’énigme de la jouissance, Chamalières, Éditions du Losange, 2009, p. 32.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 2 février 2011, inédit.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit., p. 55.

[7] Ibid.

[8] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1987, p. 195.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Un tout seul », op. cit., cours du 30 mars 2011, inédit.

[10] Stevens A., « Fixation et répétition », argument du XXe Congrès de la NLS, Lausanne, 2-3 juillet 2022, publication en ligne (www.amp-nls.org).




Edito : L’art-dire

 

 

Lors de la table ronde « L’étouffe culture » du Forum « Battre Le Pen » [1], Gérard Wajcman rappelait comment pour Lacan, comme pour Freud, la culture n’était pas un idéal de la civilisation, et que ce qui l’occupait c’était moins la culture que son malaise.

Lacan envisageait la culture, ou plus précisément la création artistique « du côté de ce qui dérange. De ce qui démange. De ce qui tient en éveil et réveille » [2], soit la fonction que Lacan attribue au réel dans son dernier enseignement, celui du non rapport et du S1 tout seul avec ses effets de corps, « pavé dans la mare du signifié » [3].

En 1975, Lacan, invente l’ S.K.beau [4], dont l’écriture ironise sur le beau et vient dénuder ce réel énigmatique « S.K » au cœur de l’invention joycienne. Tournant le dos aux idéaux du beau, du bien, du vrai, l’art de Joyce se met au service de « l’eaubscène » [5], dans une écriture qui vise non pas des effets de sens, mais de jouissance, de réel. C’est là son « art-gueil » [6] dit Lacan, substituant par ce jeu de mots, l’art, l’artisanat dont un sujet est capable, à la tromperie narcissique de la belle forme, l’image phallique, qui hypnotise, endort.

Le scandale déclenché le 29 mai 1913 à Paris par la création du Sacre du Printemps est un fait bien connu, témoignant de cet effet d’électrochoc produit sur un public peu enclin au nouveau. Un pavé venait d’être jeté dans l’esthétique formelle de l’époque, avec une partition fondée sur la polyrythmie, la discontinuité, la dislocation de la structure, qui fit dire à Pierre Boulez que « le phénomène Sacre du printemps » marquait véritablement « l’acte de naissance de la musique contemporaine » [7].

On peut voir dans Le Sacre une anticipation du dernier Lacan, avec un abord de la jouissance du côté de l’Un, de l’évènement de corps, qui fait trou dans les représentations du sujet. Stravinsky décrivit la façon singulière dont l’œuvre s’imposa à lui, comme n’ayant été guidé dans sa composition par aucun système, avec cette sensation de n’avoir été que le vaisseau à travers lequel Le Sacre passait, notant à la fin de sa partition qu’il l’avait finie « avec une rage de dents » !

Autrement dit l’évènement « Sacre » est celui d’un évènement de corps, poussant à l’invention d’une écriture qui a permis à la création musicale de partir sur des bases nouvelles [8].

Dans son texte « La fuite du son » [9], Serge Cottet se demandait ce qui, dans la création musicale contemporaine, pouvait susciter l’intérêt des psychanalystes dont il s’étonnait du retard du goût à son égard, quand la peinture était toujours assurée de son succès. L’oreille, « qui ne peut se fermer » [10], serait-elle, même chez les analystes, plus conservatrice que l’œil ? C’est un fait que l’(a) – tonalité est venue bouleverser un rapport de satisfaction à la musique. Les sons dissonants, ça ne fait pas pleurer ni rêver. C’est plutôt l’unerkannt qui vient frapper à la porte, dans un impact plus direct de la matière sonore sur le corps, sans leurre. C’est dans « le motérialisme [de lalangue] que réside la prise de l’inconscient » [11] – nous enseigne Lacan, invitant les psychanalystes à tendre l’oreille vers ce qui dans la parole du sujet « ressurgit comme couac » [12], soit le signifiant sous sa face résonnante, perplexifiante, de jouissance, de réveil.

La création musicale est sans au-delà, sans signification, pouvait dire le compositeur de musique concrète Pierre Schaeffer [13]. « Elle est juste la joie des fractions » – à écrire comme ça vous chante !

Valentine Dechambre

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[1] Forum « Battre Le Pen », 21 avril 2022, animé par Anaëlle Lebovits-Quenehen et Jacques-Alain Miller, disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=OrQBFT9JKC4

[2] Wajcman G., intervention au Forum « Battre Le Pen ».

[3] Lacan J., « Radiophonie », (1970), Autres écrits, Paris, Seuil, p. 416.

[4] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 566.

[7] Boulez P., Programme du Festival d’Automne à Paris, édition 1980.

[8] Boulez P., Programme du Festival d’Automne à Paris, op. cit.

[9] Cottet S., « Musique contemporaine : la fuite du son », La Cause du désir, « Ouï ! En avant derrière la musique », hors-série numérique, consacré à « Psychanalyse et musique », p. 64 ; repris en hommage à Serge Cottet dans Lacan quotidien, n°752, 7 décembre 2017, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 17.

[11] Lacan J., « Conférence à Genève sur le Symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 13.

[12] Lacan J., « Radiophonie », op. cit., p. 417.

[13] Schaeffer P., « Du cadre au cœur du sujet », in Cain J. et A., Rosolato G., Schaeffer P., Rousseau-Dujardin J., Trilling J., Psychanalyse et musique, Paris, Les Belles Lettres, collection Confluents psychanalytiques, 1982, p. 75.




ÉDITORIAL : La guerre nous regarde

 

Depuis le 24 février, la guerre nous regarde… de très près. Elle est à notre porte. La guerre s’est réveillée en Europe, et là où l’on pensait avec Kojève que l’Histoire était finie et qu’il ne nous resterait plus qu’à gérer l’administration et le commerce international, le monstre humain a repris force. Il a rassemblé les pulsions de mort individuelles pour les organiser en un grand discours assassin, un vaste délire de revendication à plusieurs. Il a pris les oripeaux de la victime, s’est drapé dans la douleur qui le légitime, a renversé le mépris ressenti en revanche sanglante [1] et avance vers la purification en éliminant l’ennemi à l’extérieur et à l’intérieur du pays.

Aujourd’hui, le déni de réalité et le désir d’immortalité [2], propres à l’humain selon Freud, sont mis à mal par les images et les récits des vies brisées de ceux qui, comme nous, ont choisi la démocratie. « Les discours qui tuent » [3] s’en donnent à cœur joie et envahissent le terrain de la guerre hybride [4], c’est-à-dire l’espace médiatique des débats électoraux. Derrière les extrêmes de gauche et de droite, derrière les mouvements de protestations violentes, les discours complotistes et les antivax, se cache la volonté d’un axe contre la démocratie. « La fille du diable » [5] attend son tour, et le fameux déni mué en abstentionnisme pourrait l’amener là où elle sortira de son sac les différentes mesures prêtes pour modifier la Constitution et transformer la France en État autoritaire [6].

La guerre nous regarde, et soit nous la nions (« moi, je n’écoute plus les informations », me dit-on souvent), soit nous nous transformons en voyeur par le trou de la fenêtre internet : toujours plus d’images et de récits pour tenter de réveiller les occidentaux de leur rêve quotidien (métro-boulot-dodo), mais rien qui n’ait la force du texte de Guy Briole dans ce numéro 267 de L’Hebdo-Blog. Les images et les récits sont encore et toujours des fictions, des unités, des touts, des ensembles, alors que ce qui règne à Marioupol ou dans la banlieue de Kyiv, c’est l’explosion des corps, l’éparpillement des morceaux, la barbarie et la psychopathie normalisée par l’espace-temps de la guerre.

La guerre nous regarde et nous restons impuissants, hébétés, tristes et malheureux. Aider, accueillir, soutenir est une goutte d’eau dans l’océan de la terreur subie. Cela suffit à peine à apaiser notre culpabilité de nous réjouir à notre insu que cela ne nous arrive pas à nous. Ici la beauté, l’unification des corps dans le miroir, continue de voiler l’horreur. Là-bas les déchets des objets humains, corps y compris, s’amoncellent. La civilisation a quitté les villes assiégées et les ordures en tous genres pullulent. Si le monde n’est ni tout noir ni tout blanc, mais que « les Orques du Mordor »  [7] se déchaînent d’un seul côté du conflit, c’est que le prix de la vie humaine n’est pas le même au-delà de la nouvelle ligne de démarcation qui divise l’Europe. À l’ouest, le droit des gens prime, de l’autre côté, c’est l’Empire et sa volonté d’extension sans limites qui est aux commandes [8]. C’est une guerre de concepts entre République et Empire, une guerre où le désir d’extension de l’Empire n’a que faire du prix de la vie des humains qui s’y opposent.

Katty Langelez-Stevens

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[1] Cf. Vitkine A., La vengeance de Poutine, diffusé sur France 5 le 27 mars 2022, documentaire disponible en replay https://www.france.tv/documentaires/politique/3244354-la-vengeance-de-poutine.html

[2] Cf. l’intervention de Stéphane Audouin-Rouzeau dans Studio Lacan, « Retour de la guerre en Europe », 30 mars 2022 : https://www.youtube.com/watch?v=3R4h2bHXox0

[3] Titre du Forum européen de Zadig en Belgique, organisé à Bruxelles le 1er décembre 2018. Cf. Caroz G., « Les discours qui tuent », L’Hebdo-Blog, n°145, 16 septembre 2018, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr)

[4] La guerre hybride est un concept théorisé par le général russe Gerasimov. Cf. Nexon M., « Gerasimov, le général russe qui mène la guerre de l’information », Le Point, 2 mars 2017, disponible sur internet.

[5] Cf. Miller J.-A., « La fille du diable », Le Point, 12 mai 2011, disponible sur internet. Voir également Lacan Quotidien, n°43, 29 septembre 2011, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr)

[6] Cf. Trippenbach I., Johannès F., « Marine Le Pen : un programme fondamentalement d’extrême droite derrière une image adoucie », Le Monde, 31 mars 2022, disponible sur internet.

[7] C’est ainsi que les Ukrainiens appellent les soldats russes.

[8] Comme l’a développé Blandine Kriegel ce dimanche 3 avril 2022, lors des Grandes Assises Virtuelles Internationales de l’AMP « La femme n’existe pas ».




ÉDITORIAL : L’Autre, cet étranger

 

Durant l’entre-deux-guerres [1], les gouvernements des démocraties européennes ont instauré des lois établissant la dénationalisation de millions d’individus nés en Europe. Insécurisés par la fragmentation d’une partie de l’Europe de l’Est après la première guerre mondiale, fuyant le fascisme italien, les persécutions nazies et l’ascension irrépressible de Franco au pouvoir, ils seront des millions jetés sur les routes en 1938. À cette période, le gouvernement français facilite considérablement la procédure de déchéance de nationalité. La philosophe Hannah Arendt a mis en lumière ce « phénomène de masse le plus nouveau de l’histoire contemporaine » [2], que furent les heimatlos, les apatrides.

Exclus de leur pays et dépouillés de leur citoyenneté, ils vont errer en Europe, n’ayant que leur corps pour seul viatique, puis échouer pour la plupart dans « le seul substitut concret à une patrie inexistante » [3], le camp d’internement. Ces bannis de l’Autre rejoignent alors les migrants économiques victimes de la crise de 1929, ils viennent s’ajouter à ces masses devenues surnuméraires.

Dans son essai de 2019, Récidive [4], Michaël Fœssel restitue les événements de l’année 1938. Sujet sensible, la question des étrangers est alors au cœur des préoccupations nationales. Un décret pris par le gouvernement Daladier sur « la police des étrangers » [5] ordonne la pénalisation de l’aide qui leur serait apportée. Cette disposition annonce l’immense bureaucratie des migrations qui commence à se mettre en place.

Il cite un article [6] de la revue Esprit de décembre 1938, pour saisir ce que signifie le préfascisme français : « dans les pays totalitaires, “les chefs réalisent ce miracle de mettre l’ascétisme au service de la voracité affamée” [7] » [8]. M. Fœssel comprend alors que « le malheur social […] unifie les masses » [9], il ajoute que les « dirigeants totalitaires ne nourrissent pas beaucoup mieux leur peuple, mais ils lui donnent en compensation un nouvel objet à haïr. » [10] L’Autre, cet étranger prend figure d’objet haï, et son rejet nourrit ce mode obscur de jouissance. C’est bien dire que la voracité octroie une consistance particulière à l’objet rien. C’est dire aussi que dimension pulsionnelle et férocité totalitaire sont intriquées, impliquant le corps étreint par la haine et son réel de jouissance.

Les logiques et discours du passé enseignent sur ce que nous vivons aujourd’hui. Les événements ne se répètent pas, mais l’Histoire avec sa grande hache [11] taille cette fois encore dans le vif. Après les exilés afghans, syriens et africains, des millions d’êtres humains sont jetés sur les routes d’une Europe à nouveau violemment heurtée par la guerre. Ces naufragés du monde traversent la différence des temps, pour venir échouer sur un rivage ou une ville inconnus d’eux. Ceux d’Ukraine ne sont pas apatrides, mais le réel de la misère et celui de la guerre expulsent chacun de son lieu.

L’urgence de contrer la pluralisation des ségrégations a saisi l’ACF en Estérel – Côte d’Azur, précipitant la tenue d’un Forum ayant pour thème « L’Autre, cet étranger » le 5 mars 2022 à Nice. Artistes plasticiens contemporains et psychanalystes ont dialogué sur les variations de cet étranger qui est en nous. Cette conversation a réuni ceux qui se confrontent au Malaise dans la civilisation [12], instaurant que là où il y a de l’analyste, il y a refus de ces nouveaux discours banalisant la haine et l’increvable pulsion de mort. Ce numéro 266 d’Hebdo-Blog réunit des participants qui témoignent de l’engagement montré lors de ce Forum. Son élaboration a été soutenue par le récent ouvrage [13] de Camilo Ramírez, solidement orienté du réel.

Philippe Giovanelli

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[1] Cf. Briole G., « Préface », in Ramírez C., Haine et pulsion de mort au XXIe siècle. Ce que la psychanalyse en dit, Paris, L’Harmattan, 2019, p. 14 : « Les hommes sont toujours entre deux guerres. »

[2] Arendt H., Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, Quarto, 2002, p. 573.

[3] Ibid., p. 583.

[4] Fœssel M., Récidive 1938, Paris, PUF, 2019.

[5] Ibid., p. 128.

[6] Klossowski P., « Les forces de la haine : Qui est mon prochain ? », Esprit, n°75, décembre 1938, disponible sur https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30070r/f84.item.r=Klossowski

[7] Ibid., p. 419.

[8] Fœssel M., op. cit., p. 144.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Perec G., W ou Le souvenir d’enfance, Paris, Gallimard, 1993, p. 17.

[12] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010.

[13] Ramírez C., Haine et pulsion de mort au XXIe siècle. Ce que la psychanalyse en dit, op. cit.




ÉDITORIAL : « ça, elle le sait »

 

« Il y a une jouissance à elle dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça, elle le sait. »[1]

 

L’expression de Freud pour désigner la sexualité féminine est bien connue : un « continent noir », en référence aux forêts impénétrables de l’Afrique Noire décrites par l’explorateur J.-R. Stanley. Notons que cette opacité féminine s’inscrivait pour Freud dans le champ du désir, avec la question « que veut la femme ? », et rendait compte d’un point de butée dans sa doxa, conséquence d’une lecture œdipienne de la féminité.

Adressant aux femmes la question d’une jouissance qui ne se rapporte pas au phallus, le Séminaire Encore peut être lu comme ce moment d’adieu de Lacan à cet abord freudien du féminin. À l’imaginaire du continent noir, Lacan va préférer le terme de « mystère » : celui d’une jouissance qui le conduira à la fin de ce séminaire-là, au-delà de l’inconscient freudien, au « mystère » du corps parlant.

Mais de quelle façon approcher cette zone silencieuse, cette jouissance qui s’éprouve mais dont on ne peut rien dire ? « Il y a quand même un petit pont, quand vous lisez certaines personnes sérieuses, comme par hasard des femmes »[2], nous dit Lacan. On sait l’intérêt porté par Lacan dès le début de son enseignement aux écrits de quelques femmes s’avançant au plus près du réel que ces écritures soutiennent, dans la résonance de la langue singulière qui s’y fait entendre. Trois Marguerite font figure de guide pour conduire Lacan sur ce chantier laissé en friche par Freud, le mettant au défi de répondre de cet horizon qu’elles ouvraient et avec chacune desquelles il va tresser un nœud singulier : l’Aimée de sa thèse, Marguerite de Navarre et Marguerite Duras. Ne disait-il pas de Duras qu’elle s’avérait savoir sans lui ce qu’il enseignait ?

Dans Encore, ce sont les écrits des mystiques, « ces jaculations »[3], qui vont cette fois retenir son attention, dans leur dimension d’évènements de corps. En refusant de les réduire à « des affaires de foutre »[4] Lacan va faire un pas de plus vers cet inconnu, cet héteros de la jouissance, et rompre ainsi avec la dimension d’« occultation du principe féminin sous l’idéal masculin »[5], que Freud n’était pas parvenu à extraire du champ de la psychanalyse.

Contrairement à Freud, qui écrivait à Romain Roland être resté fermé à la mystique, comme à la musique, Lacan va reconnaître aux mystiques une certaine proximité avec ce qu’il enseigne : « Ces jaculations mystiques, ce n’est ni du bavardage, ni du verbiage, c’est en somme ce qu’on peut lire de mieux – tout à fait en bas de page, note – Y ajouter les Écrits de Jacques Lacan, parce que c’est du même ordre. »[6] Non pas que Lacan se considérait lui-même comme mystique ! Mais parce qu’il rencontre là quelque chose qu’il tente d’approcher depuis toujours avec sa théorie, un réel de la jouissance que les lois du langage ne permettent pas de saisir.

Déjà dans le Séminaire Les psychoses Lacan faisait part de l’importance qu’il accordait aux mystiques, comme aux poètes, par leur capacité à assumer « un nouvel ordre de relation symbolique au monde »[7] qui anticipe la logique féminine du pas-tout. Celle-ci ne s’embarrasse pas des limites imposées par le phallus, mais « s’appareille d’un réseau plus fondamental que celui du fantasme […], là où on existe vraiment et d’une manière unique »[8]. Appareillage aux vibrations de la langue de jouissance intime et secrète qu’une femme en analyse se découvre à elle-même, petite musique sinthomatique corrélative du mystère de l’inconscient, assurant un point de réel hors du symbolique.

L’ACF en Massif-Central a consacré son séminaire d’étude de l’année au thème des Grandes Assises virtuelles internationales de l’Association mondiale de psychanalyse (AMP), « La femme n’existe pas ». Les textes qui composent ce numéro de l’Hebdo-Blog en sont issus.

Ces Grandes Assises virtuelles internationales[9] se tiendront en visioconférence du 31 mars au 3 avril 2022. Elles misent sur le meilleur du virtuel, qui rassemble par-delà les frontières, par-delà les langues. Lors de la conversation virtuelle avec l’École espagnole en mai dernier, J.-A. Miller se réjouissait de cette modalité technique qui contribue à « réellement fai[re] advenir l’École Une »[10]

Valentine Dechambre

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 69.

[2] Ibid., p. 70.

[3] Ibid., p. 71.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 84.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 71.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 91.

[8] Alberti C., « La femme n’existe pas », Argument des Grandes Assises virtuelles internationales de l’AMP 2022, disponible en ligne.

[9] Cf. le site des Grandes Assises virtuelles internationales : https://www.grandesassisesamp2022.com/

[10] Miller J.-A., »Conversation d’actualité avec l’École espagnole du Champ freudien, 2 mai 2021 (I) », La Cause du désir, n°108, juin 2021, p. 42.




ÉDITORIAL : CPCT, la possibilité de l’inconscient

 

Il y a presque vingt ans, l’invention des Centres de Psychanalyse de Consultation et de Traitement (CPCT) fut une réponse au malaise de la civilisation, à ce nouveau mal qui prenait le nom d’évaluation. D’abord technique d’optimisation de la production dans l’industrie, cette idéologie de l’évaluation se déploya dans tous les domaines et jusqu’au plus intime de la vie des sujets. Comme le souligne, à l’époque, Jean-Claude Milner dans La politique des choses, l’attaque en règle des professions psy dans ces années-là n’était qu’une façon d’ « Évaluer les êtres parlants, en masse et en détail, les évaluer corps et âme »[1]. Or, Freud, malgré les idéaux scientistes de son temps, avait fait valoir que la souffrance et les symptômes de ses premières patientes hystériques ne pouvaient faire l’objet d’une objectivation extérieure au sujet. À cette volonté de mettre au pas des pratiques cliniques d’orientation psychanalytique, comme le réclamait l’amendement Accoyer de 2003, Jacques-Alain Miller, l’École de la Cause freudienne y répondirent en créant des CPCT partout en France. Les psychanalystes n’emboîtent pas le pas aux discours qui tendraient à réduire la souffrance psychique à des standards, des remédiations cognitives ou autres catégories de troubles qui, toujours, scrutent le sujet de l’extérieur. Au contraire, les consultants du CPCT qui se situent dans le lien social de leur temps se rangent pourtant du côté du déboîté. Vocable emprunté à J.-C. Milner pour dire que seule l’hypothèse de l’inconscient est en mesure de considérer chacun dans sa dignité d’être parlant et de parlêtre lorsqu’il est accueilli dans un CPCT. C’est cet enjeu de politique lacanienne qui ne cesse d’animer le travail en CPCT engagé ainsi dans une éthique des conséquences. L’acte analytique est donc au premier plan.

En effet, ce qui caractérise et ce que l’acronyme CPCT particularise sous le terme de traitement est la pointe même de l’orientation de la psychanalyse lacanienne. Autrement dit, au CPCT, si le temps est compté et le nombre de séances limité, c’est parce que l’écoute du psychanalyste n’est pas réduite au simple défilé de paroles du sujet. On y pratique une clinique du « point hors ligne »[2] pour reprendre l’expression de Lacan dans « L’étourdit » que fait valoir Pierre Naveau dans une conversation intitulée « Une clinique du point hors ligne »[3]. Il précise qu’il s’agit d’une clinique d’un « point à traiter »[4] afin que le langage puisse jouer sa partie avec le réel.

Aujourd’hui, la pratique du CPCT s’inscrit dans un temps nouveau, celui d’un soupçon généralisé sur l’activité humaine de la parole. Parole dont Freud pouvait dire qu’elle était par excellence la maladie humaine. Maladie humaine sur fond d’impossible précise Lacan dans son dernier enseignement, celui du rapport sexuel. Le CPCT s’inscrit aussi dans l’ère de l’idéologie des troubles neurodéveloppementaux. Ce discours sur le primat neuro consacre un déni de la parole, jugée soit trop incertaine soit, à l’inverse, comme certitude indubitable. Dès lors, la parole n’est entendue que délestée de l’impossible qui la fonde.

C’est toujours à partir de ce qui – au un par un – peut se dire, qu’est visé, dans un traitement bref au CPCT, « ce dévoilement – même infime – du réel, que nous nommons inconscient »[5] et qui donne chance au sujet de pouvoir bouger un peu sa position dans le monde. C’est pourquoi les CPCT sont plus que jamais la possibilité de l’inconscient.

Martine Versel

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[1] Milner J.-C., La politique des choses, Paris, Navarin Éditeur, 2005, p. 13.

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 471.

[3] Naveau P., « Une clinique du point hors ligne », L’inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT, Paris, Collection Rue Huysmans, 2019, p. 43-44.

[4] Ibid., p. 44.

[5] Guéguen P.-G., « L’éclair de la rencontre », L’inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT, op. cit., p. 28.




ÉDITORIAL : Le réel de l’autiste

 

Le réel de la science n’est pas le Réel de la psychanalyse. Le réel de la science est commun, il est pour tous. Il a déjà un savoir écrit en lui-même, un savoir exposé, un savoir déjà là, prêt à être lu. Jacques-Alain Miller note que « jadis le réel s’appelait la nature »[1]. On pouvait dire que le réel était ce qui revenait toujours à la même place : « [à] cette époque, le réel […] avait la fonction d’Autre de l’Autre, c’est-à-dire qu’il était la garantie même de l’ordre symbolique »[2]. Mais aujourd’hui la nature est désordonnée et le réel ne revient plus à la même place et donc le sujet s’angoisse.

Quant au réel de la psychanalyse, il tient au fait que les humains sont des êtres parlants – tous, même quand ils sont mutiques, y sont soumis – mais le réel est pour chacun différent. Dans Le triomphe de la religion, Lacan précise que « s’il y a notion de réel, elle est extrêmement complexe et à ce titre non saisissable, non saisissable d’une façon qui ferait tout […] qu’il vaut mieux se garder de dire que le réel est en quoi que ce soit un tout »[3].

L’inconscient réel est singulier. Il est ce petit bout de caillou dans la chaussure, « [ce] qui ne cesse de ne pas s’écrire dans l’expérience du sujet qui parle et jouit d’un corps »[4]. On peut tenter d’en décrire les constantes, les émergences, les expressions afin de l’approcher au plus près. Mais, « [d]ans la psychanalyse, il n’y a pas de savoir dans le réel. Le savoir est une élucubration sur un réel dépourvu de tout supposé savoir. […] Le réel, ainsi compris, n’est pas un cosmos, pas un monde, ni un ordre ; c’est un morceau, un fragment asystématique, séparé du savoir fictionnel. […] C’est un trou dans le savoir »[5].

Qu’en est-il du réel de l’autiste ? Que peut-il nous apprendre de l’inconscient réel, de la percussion du S1 sur le corps de l’être parlant ? L’autisme est-il une réponse subjective au réel sans loi, au réel sans Autre de l’Autre, dans lequel nous sommes rentrés suite aux effets de la science qui, en désordonnant la nature, n’a cessé de le faire croître ?

Le réel de l’autiste est celui d’un être parlant qui a affaire au réel du XXIe siècle, c’est-à-dire au réel sans garantie. Est-ce pour cela que l’autiste doit toujours répéter les choses inlassablement ? Parce qu’il n’y a aucune garantie dans l’Autre et que dès lors il faut tout le temps se réassurer de la réponse ? L’autiste a une lucidité terrifiante sur le monde : rien ne lui garantit sa stabilité et donc il lui faut sans cesse se rassurer, car il est habité par une angoisse effroyable. Mais ce réel est-il un ? Il n’est certainement pas multiple comme le sont nos réalités. Il n’y a pas des réels. Il est Un, mais il est chaque Un. Le réel de l’être parlant est fractal[6] selon la proposition d’Antoine Ouellette, autiste Asperger et musicien de génie. Il est constitué de S1 sans S2, il n’y a pas de liens.

Si le réel de la psychanalyse est le réel du corps parlant touché par l’impact des signifiants, il est constitué du même matériau pour tout être parlant et il possède les mêmes caractéristiques. Pour tous, il y a l’impact des mots sur le corps et le dérangement que cela implique sur l’instinct, le besoin, le vivant. Et puis pour chacun, ces impacts diffèrent en fonction de l’histoire du sujet, de ses rencontres, du hasard et des choix subjectifs. Dès lors, le réel du sujet névrosé est recouvert d’une série de couches défensives qui partent de la constitution du moi dans le miroir et se développent avec les identifications et le fantasme. Tout cela habille le sujet, lui fait une hystoire.

Le réel de l’autiste est brut, non structuré, diffracté en de multiples éléments épars. Il est l’entité des pulsions sans le vase pour venir leur donner forme et les rassembler en un corps unifié. Il est chaotique telles la physique du chaos et les mathématiques fractales, ce qui ne l’empêche pas d’évoluer, bien au contraire. Mais c’est une évolution imprévisible, entièrement soumise au contingent. Il n’en reste pas moins qu’elle s’achemine vers un équilibre à partir de mécanismes de répétition et de réitération présents dans les mathématiques fractales. L’affinité de l’autiste a pour fonction d’organiser un équilibre dans le chaos du monde de l’Autre[7].

Katty Langelez-Stevens

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[1] Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle. Présentation du thème du IXe Congrès de l’AMP », La Cause du désir, n°82, octobre 2012, p. 89.

[2] Miller J.-A., ibid.

[3] Lacan J., Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques, Paris, Seuil, p. 97.

[4] Bassols M., « Il n’y a pas de science du Réel », Universidad Popular Jacques-Lacan, 29 septembre 2010, publication en ligne (http://psicoanalisisyciencia.wordpress.com/2010/09/29). 

[5] Miller J.-A., « Le réel au XXIe siècle… », op. cit., p. 92-93.

[6] Cf. Ouellette A., Musique autiste. Vivre et composer avec le syndrome d’Asperger, Montréal, Varia, 2018, p. 296.

[7] Cf. Orrado I. & Vivès J.-M., Autisme et médiation. Bricoler une solution pour chacun, Paris, Arkhe, 2020.

 




ÉDITORIAL : L’ordre du cœur

 

Pour entrer dans le Séminaire du Sinthome, Jacques-Alain Miller nous livre sa méthode : « Laissez-vous posséder […], laissez toute espérance, et laissez aussi l’ordre, le principe et la démonstration. […] C’est là que Pascal fait appel, contre l’ordre de l’esprit, à l’ordre du cœur, ordre insensé au regard du discours courant »[1].

L’ordre du cœur ? Contrairement à l’ordre déductif de la raison, le cœur n’admet pour Pascal ni démarche ni enchaînement : « La raison agit avec lenteur et avec tant de vues, sur tant de principes, […] qu’à toute heure elle s’assoupit ou s’égare ». Alors que le cœur « agit en un instant, et toujours est prêt à agir »[2]. Le cœur désigne un mode de connaissance intuitif, tissé de fulgurances qui ébranlent le corps : Yad’lun. Une expérience sensible surgit, et instantanément une formule s’invente qui toujours amène dans une direction nouvelle, dans une logique de point à l’infini… l’essentiel étant de n’être jamais en repos, ouvert à ce qui advient d’aventure.

C’est que, contrairement à son contemporain Descartes, quelque chose chez Pascal « ne se laisse pas mathématiser ». « Pascal ne procède pas par la preuve, il procède par le pari, par le pari sur la question de l’existence de Dieu […]. Il faut noter que Pascal a affaire à une dimension du réel qui est comme telle indicible »[3].

J.-A. Miller souligne ainsi la proximité de l’abord du réel par Pascal avec le réel au sens du dernier Lacan : le réel sans loi, celui de la contingence, qui rompt avec le connu. « La contingence, elle n’existe qu’au niveau du lancé au hasard, premier. Là, on peut dire il y a contingence puisqu’on ne peut pas savoir d’une pièce qui est tombée sur pile, si au coup suivant elle tombera sur pile ou sur face. »[4]

Là où défaille le mathème, ce qui reste, et restera toujours à savoir, c’est le savoir nouveau, celui qui continue de pouvoir s’inventer, s’élaborer, se logiciser.

L’ordre du cœur, qui procède « par digression sur chaque point qui a rapport à la fin, pour la montrer toujours »[5], a une signification très puissante chez Pascal : c’est l’amour. Un amour qui prend une signification transfinie. C’est du point de vue de l’amour que l’on peut découvrir dans ce mouvement même de digression, d’imprégnation, une progression.

Deux siècles après, le style de Pascal, direct et « embarqué », résonne dans la langue de Rimbaud. « Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, le nouvel amour ! », dit le poète cité par Lacan dans son Séminaire Encore[6].

« Lacan est amené à faire de l’invention d’un amour nouveau, à partir de la psychanalyse, l’équivalent de ce qu’est une invention scientifique, en tant qu’elle détermine le réel de façon nouvelle »[7], nous dit J.-A. Miller.

La désignation même du transfert par Lacan comme « nouvelle forme de l’amour » ne dit-elle pas cet enjeu de réel qui préside à l’expérience analytique ? C’est qu’à la différence de ce qui se fait dans les autres formes de l’amour, il y a, dans le transfert, une réponse « susceptible de désinscrire le réel de ne pouvoir que mentir au partenaire », du fait que le partenaire dans le transfert « répond de la place même de l’objet »[8].

Et si « l’inconscient, ça ne peut avoir de sens que celui du réel, du réel de Pascal, du réel que l’on joue à pile ou face »[9], le pari d’une analyse n’est-il pas de pouvoir obtenir à sa fin une relation nouvelle entre amour et savoir, détachée de l’ordre du père, détachée de l’erreur qu’il y a un savoir déjà là ?

Valentine Dechambre

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[1] Miller J.-A., « Pièces détachées », La Cause du désir, n°61, novembre 2005, p. 138.

[2] Pascal B., Pensées, B 252, Paris, Édition Brunschvicg, 1897, p. 60.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 23 novembre 1983, inédit.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 13 février 2008, inédit.

[5] Pascal B., Pensées, B 283, cité par J.-A. Miller, in « Pièces détachées », op. cit., p. 138.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 20.

[7] Miller J.-A., « Vers un signifiant nouveau », Revue de l’École de la Cause freudienne, n°20, février 1992, p. 50.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Des réponses du réel », op. cit., leçon du 30 novembre 1983.

[9] Ibid., leçon du 23 novembre 1983.

 




ÉDITORIAL : Le réel du Witz

 

Le rire ne passe pas par le processus de compréhension, et s’affairer à seulement en démonter l’articulation reviendrait à figer son envol. À suivre Kant, nous serions amenés à considérer le rire comme « l’anéantissement de l’entendement »[1], mais depuis Freud nous savons que ce qui fait rire c’est la pulsion[2].

Freud pose une homologie entre le travail du rêve et celui du mot d’esprit, à partir de laquelle il établit la relation du mot d’esprit à l’inconscient. Sa recherche – de 1905 – témoigne de tout l’intérêt qu’il porte à la notion de plaisir (Lust) contenu dans le mot d’esprit. Freud établit que la finalité du Witz est cette obtention de satisfaction qui se manifeste par le rire. L’innocent et le tendancieux sont deux types de Witz, l’un fondé sur la dimension formelle de la langue, l’autre étant au service de la pulsion. L’innocent ne provoque qu’un rire modéré, tandis que le tendancieux, hostile ou bien obscène, déchaîne « ces brusques éclats de rire qui [le] rendent si irrésistible »[3].

Évidemment, c’est bien au-delà d’une typologie que nous invite Freud dans cet ouvrage. Sa richesse est de situer cette satisfaction, en son fond, comme au-delà du plaisir. Cette voie frayera la suite de sa recherche sur l’inconscient. Le mot d’esprit nécessite une structure ternaire, où l’Autre sera ce tiers qui s’ajoute au premier personnage d’où jaillit le mot d’esprit, et au deuxième, qui est moqué. Le Witz met donc en scène la fonction de l’Autre, ce qui fait de l’inconscient un discours en acte, entre le sujet et l’Autre.

Cette particularité du mot d’esprit implique la croyance en l’Autre, c’est un préalable à sa production. Lorsqu’une incroyance fondamentale est aux commandes, un sujet peut s’armer de dérision pour traiter son rapport à l’Autre. Les concours de « clash » qui s’organisent parfois entre adolescents seraient les joutes oratoires version rap. Ces affrontements verbaux sont codifiés et vont de la dérision à la vexation, par l’usage d’une langue en prise directe avec le réel du corps et la jouissance. Scander des textes percutants constitue alors une invention, un traitement du réel. Le public constitue ici la dritte Person qui entérine le trait lancé à l’autre, et parfois même l’applaudit.

Du Witz à l’âpreté des « clash » tournant l’autre en dérision, l’étendue des modes de dire est aussi vaste que celle des modes de jouir, de même parfois que leurs égarements. Depuis Encore[4], nous savons que la parole est conçue comme jouissance, comme « mode de satisfaction spécifique du corps parlant »[5].

Le Witz n’est pas du côté du chiffre, mais du Blitz, de l’éclair. Il participe de ce qui donne son étoffe singulière à chacun en tant qu’être parlant. Dans un éclair, parfois à la grâce d’un Witz, saisir l’ouverture de l’inconscient et que quelque chose s’en révèle…

Dans l’expérience de l’analyse, rire ou sourire qui adviennent chez l’analysant font signe d’un gain d’allégement voire d’une libération d’avoir rompu l’entrave d’une signification. Ne serait-elle que cela, l’analyse déjà vaut la mise. Plus loin, pour une trajectoire analysante qui passe de l’impuissance à l’impossible, du tragique de la douleur d’exister au comique de la vie, Jacques-Alain Miller ajoute que « la passe en est le Witz »[6].

Philippe Giovanelli

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[1] Arkhipov G., Le spectre du rire et la clinique du sujet. Varias théoriques et psychopathologiques, Rennes, PUR, 2021.

[2] Freud S., Le mot d’esprit et ses relations à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988.

[3] Ibid., p. 187.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975.

[5] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n°43, octobre 1999, p. 20. 

[6] Miller J.-A., « Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 17 juin 1998, inédit.




ÉDITORIAL : Sujet du droit, Sujet de l’inconscient

 

Depuis Freud, il y a un lien entre la psychanalyse et le champ juridique appendu à celui du droit. On pourrait rappeler que le mythe d’Œdipe s’est fondé sur l’inceste et le parricide et que la thèse de Lacan avec le « Cas Aimée » s’est penchée sur le passage à l’acte et la criminalité dans la psychose. Chaque champ a sa propre conception sur ce qui causerait le malheur des individus, interrogé notamment par Freud dans Le Malaise dans la civilisation[1]. Sauf que Freud esquisse une éthique du sujet qui réside moins dans l’aspiration à atteindre le bonheur que sur le fondement pulsionnel de l’être parlant. La civilisation est une économie libidinale dont la pulsion de mort est le ressort. Pour l’être humain, faire quelque chose de son corps se joue aussi dans la façon dont il parvient, ou pas, à habiter le langage et dans sa façon de se lier au discours de son temps et de s’entretenir avec la subjectivité de son époque. La spécificité du discours du droit est d’encadrer et de sanctionner le régime pulsionnel lorsqu’un individu enfreint la loi.

La divergence entre psychanalyse et droit est alors dans la manière de lire la subjectivité, celle du sujet aussi bien que celle de l’époque. Le sujet du droit varie selon l’évolution de la doctrine juridique. L’actualité des prétoires alimente régulièrement ce qui fait point d’achoppement dans la qualification de la peine pour le sujet du droit. Le Code pénal y définit la responsabilité pénale en termes d’aliénation, ou pas, du discernement de l’individu. C’est apprécié selon la loi à l’aune de considérations toujours poreuses à l’époque sur le sens à donner à l’intention de commettre un acte criminel.

Le sujet du droit est sujet de langage et de fictions qui changent au fil du temps. À ce propos, Question d’École[2] dont un des thèmes portait sur « la dépathologisation de la clinique » a pu souligner la puissance actuelle de l’État de droit fondé sur : « Je dis donc je suis » pour reprendre la formulation de Jacques-Alain Miller, c’est-à-dire sur l’abolition du sujet de l’inconscient.

Le sujet de l’inconscient, tout autant fait de langage, se distingue pourtant du sujet du droit. En effet, il ne définit ni l’individu qui intéresse le droit, ni le moi qui intéresse la psychologie du droit. Lacan le note à propos du passage à l’acte dans son ouvrage De la psychose paranoïaque dans ses rapports à la personnalité en disant que « La doctrine classique […] en fait un acte psychologique qui, à partir des tendances propres à un certain type de personnalité, fausseté du jugement, hostilité à l’entourage, s’accomplit selon des mécanismes normaux »[3]. Lacan poursuit en soulignant que la causalité psychique n’est pas homogène à celle de la personnalité. Dès lors, pour le sujet, il y a lieu de prendre repère sur la jouissance que l’on peut toujours interroger dans l’après-coup comme a pu aussi le faire valoir Francesca Biagi-Chai[4] lors de Question d’École.

Les textes de Nathalie Jaudel et de Bruno Alivon qui ont participé à la Journée de l’ACF en Aquitaine[5] intitulée Sujet de l’inconscient, sujet de droit – J’ai le droit !… et alors ? nous apportent, dans cet Hebdo-blog, leur éclairage respectif sur ce thème tant du côté du sujet du droit que de celui de l’inconscient.

Martine Versel

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[1] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010.

[2] La journée Question d’École s’est tenue le 22 janvier 2022 en matinée sur le thème de la passe dans l’École et l’après-midi sur la dépathologisation de la clinique. Les textes paraîtront dans le numéro 132 de Quarto, en juillet 2022.

[3] Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975, p. 207-208.

[4] Biagi-Chai F., « La dépathologisation lacanienne et l’autre », Question d’École 2022.

[5] La Journée de l’ACF en Aquitaine a eu lieu le 11 décembre 2021 à Bordeaux.