Éditorial

 

Ce numéro 43 de L’Hebdo-Blog est un double événement : L’Hebdo-Blog a un an ! Oui vous pouvez chanter, et même danser ! Mais il y a autre chose : vous avez devant les yeux la  troisième édition spéciale des 45es Journées de l’ECF. Cette série de trois numéros spéciaux a été rendue possible grâce à la nouvelle voilure de notre embarcation. En effet, avec son rythme hebdo, ses flèches, ses textes ciselés, L’HB est vif et prompt, il permet ainsi de répercuter quasi immédiatement l’incroyable travail qui anime les ACF partout en France, pour s’élancer vers les Journées. Ce n’est pas pour rejoindre « le mouvement du monde »[1] que nous avons voulu un véhicule léger et vif, mais pour être à l’heure de l’époque. Une époque qui clique, zappe, survole, pour ne s’arrêter que sur ce qui, ô surprise, accrochera le désir et arrêtera sa course, un temps.
L’HB a dernièrement ouvert quelques-unes de ses portes au public, c’est une petite révolution qui résonne avec le message puissant qu’a fait passer Christiane Alberti lors de l’Intercartel d’Agen (dont vous trouverez écho dans ce numéro), indiquant que c’est en faisant vibrer largement notre désir que nous donnons chance à certains de rencontrer le leur.

Point de départ…

Éric Laurent, dans  son texte  « Genre et jouissance » publié dans l’ouvrage collectif Subversion lacanienne des théories du genre[2] commence son propos avec cette question : y a-t-il une théorie du genre ? En citant Judith Butler, nous dirons qu’il nous introduit tout de go au cœur du titre des Journées : « Faire couple », formule choc qui illustre la part de parodie que comporte cette entreprise. Si le genre, pour J. Butler, est « un acte performatif, comme une série de gestes, d’attitudes, de postures, de normes, des sortes de parodies sans cesse répétées pour acquérir leur légitimité […] », faire couple ne relève-t-il pas aussi de ce jeu ? Virginia Woolf n’était pas sans savoir combien s’imposait le juste maniement des semblants à qui veut entrer dans la danse : « Si différents que soient les sexes, ils se mélangent. Dans chaque être humain se produit une vacillation d’un sexe à l’autre, et souvent ce sont les seuls vêtements qui conservent l’apparence mâle ou femelle, cependant qu’au-dessous le sexe est à l’opposé même de ce qu’il est au-dessus ».[3]

Dessus ou dessous ? Les êtres parlants ne chanteront jamais à l’unisson. Ils ne feront couple que s’ils parviennent à défricher entre les fougères un sentier, malgré l’obstacle à la rencontre qu’est le phallus : un homme, sujet qui a choisi de se ranger côté mâle dans la sexuation, jouit du fantasme et ne peut atteindre son partenaire que par ce fantasme. L’embrouille est donc au rendez-vous car une femme peut, elle, avoir rapport à la jouissance phallique, localisable, et à la jouissance « supplémentaire », jouissance du corps non limitée à l’organe phallique, et jouissance de la parole. Comment alors, compte tenu de ce répartitoire, pourra éclore un couple ? Ce numéro spécial J45 nous en montrera quelques bourgeons. Bonne promenade cher lecteur !

[1] Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « Choses de finesse en psychanalyse »,  enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de paris VIII, leçon du 12 novembre 2008, inédit.

[2] Laurent  É.,  « Genre et jouissance », in Subversion lacanienne des théories du genre,  Ouvrage collectif sous la direction de F. Fajnwaks et C. Leguil, Éditions Michèle, Paris 2015,  p. 146.

[3] Woolf V., Œuvres romanesques, II, Orlando, Gallimard, NRF, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 2012, p. 318.




La déroute de Madison

Zoom sur la rencontre de Robert et Francesca dans le film Sur la route de Madison  (1995) réalisé par Clint Eastwood, avec ce dernier et Meryl Streep. Quelle est la modalité de Faire couple lorsqu’une séparation anticipée des corps est la condition même d’un amour éternel ?

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Francesca vit avec son mari Richard et ses deux enfants Mickael et Caroline dans une ferme de l’Iowa. Alors que ceux-ci sont partis quelques jours à une foire dans l’Illinois, le photographe Robert Kincaid (Clint Eastwood) lui demande sa route. Elle le guidera à travers les ponts couverts du comté de Madison qu’il est chargé de photographier pour le National Geographic. Pendant quatre jours, ils vont vivre intensément une passion amoureuse. Ils décideront de se quitter au retour de la famille de Francesca. Ils ne se reverront jamais conformément à la promesse qu’ils se sont faite, ils s’aimeront secrètement toute leur vie durant.

Comment expliquer la possibilité même d’une rencontre amoureuse entre la parfaite petite ménagère de l’Iowa, épouse fidèle et mère de famille exemplaire, et le bel aventurier célibataire et sans attache ? Jacques-Alain Miller rappelle dans son texte « La théorie du partenaire »[1] que l’incidence du non rapport sexuel nécessite la liaison symptomatique. Entre l’homme et la femme, il y a le symptôme, le symptôme fait couple. Plus précisément, « Le symptôme de l’un entre en consonance avec le symptôme de l’autre »[2]. Pouvons-nous faire l’hypothèse d’un accrochage symptomatique entre Robert et Francesca au fondement de leur rencontre ?

Francesca

Toute sa vie, Francesca a renoncé à tout ce qu’elle désirait, ses rêves, le plaisir d’enseigner, de voyager, jusqu’à Robert, son grand amour… Le film laisse à penser que c’est un renoncement assumé. C’est bien la position de l’hystérique dont Lacan dira que sa manœuvre – entretenir l’insatisfaction du désir – vise une seule chose : soutenir le désir du sujet. Pour que le désir survive, elle n’a de cesse qu’il reste insatisfait, c’est sa manière de le soutenir vivant[3]. Peut-être Francesca jouit-elle de ce renoncement, peut-être est-ce là le noyau de son symptôme. Celui-ci est alimenté par un fantasme, celui d’être une femme de l’Iowa parfaite, femme fidèle et mère dévouée à ses enfants, une femme qui « donne sa vie à sa famille », dira-t-elle.

Robert

Cet homme séduisant ne veut pas s’engager auprès d’une femme, ne souhaite pas s’installer quelque part, préfère vivre seul et libre. « J’aime tout le monde de la même façon, sans aimer quelqu’un en particulier », dit-il. Il se présente comme « une sorte de citoyen du monde, tout le temps sur les routes [où] j’étais plus chez moi n’importe où que dans une seule maison ». Voilà peut-être le texte d’un fantasme qui vient se nouer à son symptôme. En effet Robert observe le monde – en le photographiant – mais sans jamais s’y impliquer. Il fait penser à ce que Lacan écrit à propos de l’obsessionnel qui met son désir à l’abri, en restant « hors du jeu »[4]. Nous sommes là en présence d’un désir impossible soutenu par ce sujet.

La rencontre entre Francesca et Robert est symptomatique – ils cèdent à leur désir à la condition de se séparer au point le plus vif de leur passion amoureuse : cette séparation répond aux exigences symptomatiques du renoncement pour l’une, de l’impossibilité pour l’autre, et la jouissance qui en résulte est au fondement de ce couple. C’est bien parce qu’elle va immanquablement être contrariée que la rencontre amoureuse est possible entre ces deux-là.

Mais les amants n’ont jamais renoncé à leur amour, ce qui a fait tenir la danse de ce couple durant toute leur vie est une autre histoire…

[1] Miller, J.-A., La théorie du partenaire, Quarto, n°77, Bruxelles, 2002, p. 11.

[2] Ibid., p. 24.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Éditions de La Martinière et Le Champ Freudien Éditeur, 2006, p. 505.

[4] Op.cit., p. 506.




Couple(s) dans l’art – art(s) de faire couple

Vers les Journées 45 de l’ECF 

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Le mardi 30 juin a eu lieu à Rennes une soirée préparatoire aux J. 45 de l’École de la Cause freudienne, une soirée préparée par un cartel fulgurant composé de Emmanuelle Borgnis Desbordes, Myriam Perrin, Noémie Jan et Éric Zuliani (Plus-un). Si « faire couple » est souvent appréhendé du côté du « conjugo » et de ses vicissitudes, il dépasse pourtant cette illusion. Des artistes ont été convoqués comme « témoins ». Sous l’impulsion de Patricia Bosquin- Caroz, cette soirée a permis de démontrer que « le partenaire du sujet n’est donc pas l’autre sexuel comme tel »[1] mais qu’il fait couple avec le « mode de jouir » de celui-ci. Bien qu’hommes et femmes se plaisent à penser une possible union des êtres et se laissent porter par l’idéal, d’autres liaisons, « inconscientes », jouent leur partie. « S’il n’y a pas lieu, et aujourd’hui moins que jamais, de croire jusqu’au bout aux fictions de deux êtres complémentaires qui s’appartiennent », souligne Christiane Alberti, responsable des prochaines Journées, « il s’agit d’interroger le véritable fondement d’un couple : ce qui se crée de liaisons inconscientes, aux causes surprenantes, paradoxales, masquées et néanmoins solides et efficaces »[2]. La psychanalyse lacanienne rompt avec cet imaginaire de la fusion et de la complémentarité. La clinique des rapports amoureux atteste qu’hommes et femmes ne se rencontrent jamais vraiment : structurellement, ils restent séparés ; et c’est ce qui leur permet de continuer à se désirer. La question qui s’est posée lors de cette soirée préparatoire était : qu’est ce qui peut attacher deux êtres entre eux ?

L’art, la création artistique ou encore la « passion artistique » pourrait fonctionner comme « mode de lien », c’est à dire comme « symptôme ». Car « si le sujet et l’Autre peuvent faire couple dans un rapport signifiant, linguistique, deux corps parlants ne peuvent faire couple sans un symptôme comme « mode de lien »[3]. Cette soirée s’est centrée sur les différentes façons de « faire couple » dans l’art sans céder à l’illusion de quelque création commune. Si quelques « couples d’artistes » sont parvenus à faire conjugo, nul doute que leur passion et leur engagement artistique et politique ont fait lien et rapport. Les peintures et créations de Sonia et Robert Delaunay au début du siècle – précurseurs du Cubisme – ont pu exemplifier particulièrement ce mode de lien symptomatique, leur « intuition simultanée », manière de « faire couple » par et dans leur art. D’autres couples d’artistes ne sont pas parvenus à cette invention. Ils ont connu les vicissitudes d’un conjugo infernal et ravageur. Malgré toutes leurs inventions quotidiennes, Françoise Hardy et Jacques Dutronc ne réussirent jamais à « être en couple », dévastés l’un comme l’autre par le sans limite de « L’amour fou »[4]. Par contre, ils réussirent à « faire couple » dans leur inspiration commune, l’écriture de leurs textes et de leurs musiques[5]. Le partenaire du sujet n’est donc pas tant l’autre sexuel que son « mode de jouir ». Un autre artiste, aussi provocateur que séducteur, amoureux des femmes mais surtout de la langue, a également été convoqué : Serge Gainsbourg. Artiste, peintre puis compositeur, il a fait couple avec une langue singulière qu’il a élevée à la dignité de la création musicale. S’il a fait couple avec quelques femmes, il l’a surtout fait avec l’écriture, la prosodie et ce de manière sinthomatique[6]. Enfin, parce que « ce qui fait couple peut se décliner de bien des façons »[7], Serge Le Tendre, créateur et dessinateur de bandes-dessinées, a témoigné de son travail ou comment pour lui s’est posé, s’est inventé, s’est écrit et s’est illustré le « mode de lien » qui le lie à l’Autre, à ses dessinateurs, à ses lecteurs et ses personnages pour faire « hystoire »[8]. À cette soirée, trois interventions et une conversation : Emmanuelle Borgnis Desbordes : « Hardy-Dutronc, inspiration commune » ; Noémie Jan : « Sonia et Robert Delaunay : intuitions simultanées » ; Michel David : « Serge Gainsbourg : faire couple avec la langue » ; Myriam Perrin : « À quatre mains – Conversation avec Serge Le Tendre ». La soirée s’est clôturée par la découverte d’une vidéo des plus improbables entre Jacques Dutronc et Sonia Delaunay, véritable trouvaille… venue faire « point de capiton » : http://www.ina.fr/video/I10279341


[1] Bosquin-Caroz P., « Le réel du couple », Quarto, n°109, décembre 2014, p. 10.

[2] Alberti C., Appel à communication des Journées 45, Faire couple – Liaisons inconscientes.

[3] Bosquin-Caroz P., op. cit., p. 11.

[4] Hardy F., L’amour fou, Albin Michel, 2012, ou Éditions J’ai lu, 2014.

[5] Ibid.

[6] David M., Serge Gainsbourg, la scène du fantasme, Actes Sud, mai 1999.

[7] Stasse P., « Éditorial », Quarto, op. cit., p. 7.

[8] Le Tendre S. « La quête de l’oiseau du temps », Dargaud, depuis 1983.




« Pas de deux, faire couple ? »

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Samedi 12 septembre, les ACF Aquitania et Midi-Pyrénées s’étaient donné rendez-vous à la Chambre des Métiers d’Agen pour reprendre, sous le sceau de l’amitié, leur cheminement vers les J45, situées à l’horizon de cette rentrée studieuse et gaie à la fois. La matinée, structurée par un intercartel, réunissait des travaux issus de cartels des deux ACF à partir d’une recherche proposée en ces termes : « Pas de deux, faire couple ? »

Autrement dit, si le couple signifie « deux », qu’est ce qui fait tenir le lien entre ces deux là ? Qu’est ce qui fait tenir la « danse » du couple ? Portés par le thème des journées de l’ECF à venir : « Faire couple – Liaisons inconscientes », les produits des cartels ont tenté de cerner le moment de la rencontre amoureuse et la façon dont l’inconscient y prend sa part.

Des discussions avec une salle très mobilisée sont venues scander le temps où ces couples issus du cinéma, de l’art, de la littérature et de la mythologie ont déployé leurs arabesques nuancées. Nuancé, le mot fit mouche en début d’après midi au cours de la séquence où Michèle Elbaz et Danièle Lacadée-Labro, AE en exercice, commentaient chacune une citation de Lacan portant sur le couple. Il nous fut rappelé à cette occasion que le Docteur Lacan abandonnât les formules logiques pour passer à la topologie au cours de laquelle il introduisit la couleur des ronds. Grâce à cela, il y a le jeu borroméen des couleurs qui permet donc tout un camaïeu de nuances que la logique ne permet pas. « […] dans le sexe, il n’y a rien de plus que, dirai-je, l’être de la couleur […] il peut y avoir femme couleur d’homme, ou homme couleur de femme »[1]. Cette assertion étonnante s’est éclairée, un peu, au cours de la conversation à laquelle prirent part aussi Rodolphe Adam, Marie-Agnès Macaire, Alain Merlet, Patrick Monribot, et Francis Ratier. La conférence de Christiane. Alberti, directrice des Journées 45, est venue clore ce parcours intense. Elle rappelait qu’être en couple est un signifiant maître de notre époque, désir des uns tout seuls, il remédie à la solitude. À l’intérieur d’une famille, on cherche à se référer au deux. L’amitié, la relation privilégiée sont des modes de couple. Mais si, dans cet engouement pour le deux, le couple oppose une résistance à la masse, à la bande, il répond aussi du programme du sujet et de la contingence de la rencontre qui mettent le feu à un signifiant déjà là. Le couple ne peut durer que sur cette base fantasmatique. Surprise : on ne séduit jamais que par son symptôme. Ainsi le symptôme fonctionne là comme moyen de séduction ! La dimension politique de cette conférence ne fût pas oubliée. Quelle est la raison sérieuse du « grand nombre » visé par les prochaines Journées de l’ECF, association reconnue d’utilité publique ? Un discours fondé sur la psychanalyse pourrait-il empêcher les folies du racisme, cristalliser et avoir un effet dissolvant ?

[1] Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 116.




CE SOIR, ROBERTE

Marseille, le 30 juillet 2015

Dans l’après coup du débat qui a suivi la présentation de Roberte, film de Pierre Zucca d’après l’œuvre de Pierre Klossowski, nous avons choisi d’isoler un point unique, pour nous, saillant. Autrement dit, ce texte ne rend compte que très partiellement de la conversation qui s’est tenue au Cinéma Les Variétés de Marseille, le 28 mai 2015, entre Hervé Castanet, psychanalyste, et Florence Pazzottu, poète et cinéaste.

« Au fond, vraiment, je me demande pourquoi je débats encore sur des textes dont je relativise l’intérêt tout en en reconnaissant le brio. Klossowski, Leiris, Bataille… C’est un peu comme une maison de campagne où je n’aurais pas fait de travaux depuis vingt-cinq ans ». Cet aveu d’Hervé Castanet ne manquera pas de surprendre le lecteur attentif de son dernier ouvrage paru aux éditions de la Lettre Volée, Pierre Klossowski, Corps théologiques et pratiques du simulacre (2014).

Embrassant l’œuvre klossowskienne dans sa totalité fictionnelle, théorique et plastique, Hervé Castanet isole puis déplie la question qui ne cesse de harceler l’écrivain puis le peintre : « Comment voir l’invisible divinité ? » ; question théologique qu’il déplacera dans des rituels pornographiques où une femme, sa femme, nouvelle Diane, est violée. Sous la contrainte obsédante du fantasme qui fait silence et paralyse, Klossowski-Actéon, devenu pur regard, se fait créateur de simulacres ; ainsi la fiction de la Trilogie de Roberte, composée de trois récits rassemblés sous le titre Les Lois de l’Hospitalité (1965). Qu’est-ce que l’Hospitalité ? Est-ce le fantasme d’un époux soumettant rituellement son épouse à l’adultération afin d’en saisir l’essence ? Si l’épouse, pour lui, est énigme c’est parce qu’elle est équivoque. « Roberte avait ce genre de beauté grave propre à dissimuler de singulières propensions à la légèreté ? »[1] Pure et souillée, qui est Roberte vraiment ? Que cache-t-elle ? Cette question douloureuse de l’époux sera poursuivie dans de longs et tortueux raisonnements jusqu’à son terme théologique : voir Roberte d’un regard absolu, celui de Dieu.

Si les travaux dans la maison de campagne ont bien eu lieu, du sol jusqu’au plafond, pourquoi faire entendre le contraire ? Sans doute parce que l’œuvre klossowskienne a tout le lustre d’antan, celui du pur « style victorien » fondé sur le principe de l’interdit qui autorise et crée la transgression. « Je ne suis qu’une mentalité primitive – écrira Klossowski -, tellement primitive que la transgression du mariage est encore pour moi un acte religieux autant que le mariage même. Supprimez […] le mariage, les notions de fidélité conjugale, l’ordre, la décence, […] alors tout se disperse, se dégrade, s’anéantit dans une amorphie totale »[2].

Sous l’ironie de l’aveu inaugural perce l’extraordinaire sentiment de dépaysement que suscite aujourd’hui l’œuvre de l’écrivain. Car le temps de la transgression n’est plus le nôtre. Comme le souligne Jacques-Alain Miller, « le rayonnement de l’interdit relève d’une époque où c’était une donnée immédiate. […] L’époque où on pouvait dire qu’il faut l’interdit pour donner une valeur à ce que frappe l’interdit, que l’interdit est la condition du sens et qu’il est là pour que l’on passe outre, c’est-à-dire qu’on le transgresse »[3].

Dès lors, que nous enseigne Hervé Castanet ? Peut-être ceci : à séjourner trop longtemps dans une maison de campagne se profile le risque de ne pas voir que l’héroïsme du franchissement de l’interdit est d’un temps révolu. Et cela n’est pas sans conséquence pour la psychanalyse. De l’époque victorienne au XXIe siècle, nous sommes passés de l’interdiction à la permission d’un « fais ce qu’il te plaira » sans honte ni culpabilité, qui a certes ses limites mais qui désormais donne le la… Le la d’une psychanalyse qui aujourd’hui s’oriente et s’exerce dans une société permissive excluant l’absolu.

[1]. Klossowski P., Roberte, ce soir, Minuit, 1954, p. 7.

[2]. Klossowski P., Les Lois de l’Hospitalité, Gallimard, 1965, p. 304.

[3]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçons des 14 et 21 mai 2003, inédit.




Soirée « Faire couple » à Nantes

Sous le titre de « Fêtes et défaites du couple », le bureau de Nantes Saint-Nazaire a proposé une rencontre ouverte au public pour annoncer le thème des journées de l’École, et surtout s’enseigner de praticiens qui se confrontent tous les jours à la question du couple.

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Il s’agissait moins de faire la lecture analytique des témoignages proposés que de dialoguer et d’interroger des praticiens sur leurs trouvailles, leurs difficultés et la réalité qu’ils rencontrent. Le principe fut de proposer deux conversations : l’une sur le couple et la contraception, la planification, l’IVG, et l’autre sur le couple et l’addiction.

La première réunissait une psychologue travaillant en centre de planification et un gynécologue obstétricien responsable de centre d’IVG et de planification, et la seconde un thérapeute familial et un médecin praticien hospitalier responsable d’un service d’addictologie.

Chacune fut préparée et animée par deux membres de l’ACF-VLB. La soirée fut parfois drôle (un des professionnels nous a lu théâtralement un extrait d’une pièce de Dario Fo), souvent passionnée et toujours très suivie. Interrogés par le public ou par les psychanalystes présents, les professionnels ont eu la simplicité et la franchise d’exposer leur manière de travailler et même de s’exposer. Nous avons constaté leur goût à jouer avec le carcan des bonnes pratiques et leur courage à s’avancer dans le champ incertain où leurs pratiques les conduisent.

Un médecin se rit des protocoles et des convenances universitaires pour saisir que le symptôme a une fonction dont il faut tenir compte pour tromper son évidence. Un thérapeute familial aperçoit que la famille n’est qu’un montage et que chacun doit jouer sa partition avec sa propre subjectivité. Une psychologue nous démontre ce que produit un vrai rapport à la parole quand elle ose s’affronter au réel en jeu – la plainte acharnée contre le partenaire n’était qu’une construction qui révélait sa propre souffrance. Un praticien remarquait l’extrême solitude des partenaires face à l’IVG – celle de la femme, la plus évidente, mais aussi celle moins connue du partenaire masculin, souvent refoulée de la scène médicale et renvoyée à la jouissance solitaire de son fantasme.

Les témoignages furent de fait divers, allant de la généralisation la plus couverte par le symptôme du praticien, à la singularité du cas. Nous avons appris que ces praticiens n’étaient pas dupes des apparences et qu’ils savaient jouer avec la fiction qui réunit les couples. Peut-être avons nous pu apercevoir que le réel en jeu, dont ils faisaient état, leur était souvent ignoré. En tous cas ils nous ont enseigné.

Nous n’avions nulle intention de préparer le thème des journées de l’École, mais d’orienter un plus large public vers leur importance.

Il apparait urgent de faire état sur la scène publique de ce que produit l’orientation lacanienne quand elle débat sur les points vifs de notre malaise contemporain.




Couples avec enfants

À deux pas de l’Hermione récemment revenue à Rochefort, son port d’attache, s’est tenue une soirée de préparation aux J 45.

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À travers quelques résumés de textes parus sur le site, l’ACF Aquitania présenta ces journées, et son partenaire La Baroulette a témoigné de ce que les parents déposent ou attendent d’un tel lieu d’accueil. La Baroulette est en effet, dans le fil des Maisons vertes, un lieu d’accueil et d’écoute parents-enfants, ainsi que le lieu d’une conversation qu’elle a initiée et soutient depuis longtemps avec des parents et des psychanalystes, sur l’art d’être parents !

Deux « accueillantes » nous ont fait part des modalités de couple qu’elles reçoivent parfois.

Certains couples de parents font un usage étonnant de cette petite scène que peut être un tel lieu d’accueil. Ainsi ce couple qui ne vit pas dans le même logement, mais se retrouve, particulièrement autour des questions d’éducation de leur unique enfant. Ils vivent donc un peu selon le mode living apart together[1], et c’est ensemble-chacun dans son coin qu’ils viennent à ces accueils. Ils ne semblent pas fréquenter ensemble beaucoup d’autres lieux. Venir ainsi est peut-être le moyen d’apparaître quelque part en tant que couple.

Cette façon de chercher un accord, un assentiment se retrouve quant aux idéaux éducatifs. Certaines mères affichaient il y a peu leur intérêt inconditionnel pour la Lecce League, exhortant les autres à allaiter très tard, ce qui occasionnait de vives discussions… alors que quelques-unes cherchaient à réussir le sevrage ! En ce moment, le cododo, où il s’agit de faire dormir bébé dans le lit parental, est à la mode ! Quelques-uns s’en réclament et vantent cette pratique. La mode est aussi aux bébés signeurs, qui recommande d’apprendre à l’enfant le langage des signes avant de lui apprendre à parler sa langue maternelle. On saisit qu’à devoir accueillir toutes ces « théories », les accueillant(e)s ont fort à faire !

Cependant, le couple parental n’est pas la généralité dans ces lieux d’accueil. Ces accueillant(e)s, nombreux dans cette soirée, ont souligné qu’ils rencontrent des figures du couple dans tous ses états. Le plus fréquemment, il s’agit du couple mère-enfant, parfois père-enfant. Plus rarement, le couple mère-fille avec enfants fréquente ces lieux, comme cette jeune femme qui ne fait couple avec un partenaire masculin que le temps de concevoir un enfant, enfant qu’elle partage aussitôt et élève ensuite avec sa propre mère avec laquelle elle vit.

Face à cette variété de couples et la prépondérance du couple mère-enfant souvent inconfortable, les accueillant(e)s cherchent ce qu’ils peuvent dire ou comment introduire une limite à la gourmandise de certaines mères pour leur enfant-objet. Ou bien comment tempérer l’agitation d’un enfant prisonnier de ce carcan imaginaire. L’enjeu est de saisir rapidement ce qu’un tel couple peut tolérer de la présence ou du dire des accueillant(e)s ; ce qui peut se dire en dépend.

Et face à cette situation délicate et compliquée, une accueillante proposait d’user non pas du couple des accueillant(e)s, mais de leur duo. L’un peut s’adresser à la mère tandis que l’autre s’adresse à l’enfant, c’est ce qui permet d’obtenir un petit écart, une respiration, où peut se glisser la parole d’un tiers.

[1] Cf Flash lacanien n° 13,  Camilo Ramirez




Rendons à Innocent III…

 

Dans ce rappel historique passionnant, Guy Trobas retrace la genèse de l’accession de l’amour au statut de signifiant maître dans le couple. 

Si le jeune cardinal-diacre Lothaire de Segni, après son élection à l’unanimité comme Pape, s’est vu imposer de se nommer Innocent (Innocentius) ne nous y trompons pas : rien à voir avec ce que ce mot peut connoter pour nous du caractère naïf ou inoffensif d’une personne – connotation en effet apparue quelques siècles plus tard. En cause plutôt la pureté de sa vie qui lui était imputée une dénotation forte du terme latin innocencia – et peut-être la référence à ses deux prédécesseurs du même nom qui se sont illustrés dans des luttes doctrinales et politiques pour promouvoir l’autorité papale. De fait, durant sa papauté (1198 – 1216), Innocent III fût un pape énergique et décidé – un « Pape de combat ». D’abord sur le plan théologique, tant pour la consécration de points de doctrine (notamment la Trinité, la transubstantation, et le mariage), que dans ses conséquences en matière de lutte contre les hérésies (croisade contre les cathares, codification de l’Inquisition). Ensuite sur le plan politique, avec tout particulièrement la mise au pas des gouvernants de l’Europe chrétienne devant la théocratie pontificale, sans compter le lancement de la peu glorieuse IVè   croisade (sac de Constantinople).

Son Grand Œuvre, qui a conjugué les deux plans précédents, c’est le quatrième Concile de Latran (11/1215), l’un des deux plus prolifiques en matière de droit canonique. Prolifique et porteur d’une coupure induite par une novation inouïe au regard de tout ce qui avait existé dans les cultures que nous connaissons. Ses effets, qui ont mis du temps à se concrétiser, sont à présent au cœur de ce que nous appelons le couple, et plus largement, des « structures complexes de la parenté » (Levi-Strauss).

De quoi s’agit-il ? Du mariage chrétien comme sacrement. En quoi est-ce une novation, dans la mesure où toutes les cultures ont réglé la conjugalité et où certains théologiens ainsi que le Pape Lucius III en avaient esquissé déjà les contours comme sacrement ? Ce qu’Innocent III introduit canoniquement à Latran IV c’est non seulement sa consécration doctrinale comme l’un des sept sacrements de l’Église, un sacrement indissoluble, mais aussi ses règles pour qu’il soit authentifiable comme tel. Et c’est là le nouveau qu’il s’agit de mettre en relief. Un mot le résume : le consentement à l’orée même de l’engagement, consentement qui fait « parfait » le mariage et non pas sa « consommation ». Insistons : à la simple union de deux corps est substituée l’union de deux volontés sous les espèces d’un consentement mutuel qui doit être libre et public, dit de vive voix dans un lieu ouvert (une église), et avec des bans qui l’annoncent. La règle doctrinale est telle, en son principe, que des mariages forcés ou contraints sont déclarés nuls, non advenus, et n’ont pas, de ce fait, à être annulés. Nous sommes loin du consensus romain ! Mais la novation ne s’arrête pas là puisque la femme accède à un statut autre que l’objet d’échange, un statut qui lui donne, comme sujet, une égalité, certes théorique, avec l’homme. Et l’opérateur de ce « miracle » est l’amour.

Certes, cet amour n’est pas laïc, encore moins saurait-il être « concupiscent » – des règles strictes encadrent la sexualité des mariés. Cet amour du couple qui suscite l’alliance de deux dons de soi est en effet censé se sublimer selon le modèle de l’amour christique de l’Église qui incarne le dessein d’amour de Dieu pour l’humanité. Passion oui, mais spirituelle ! Ceci étant, ce concept implique bien, dans sa logique, un renversement, une coupure par rapport à celui des structures élémentaires de la parenté qui avait laissé – « sagesse » dit Lacan – l’amour en dehors des circuits de l’échange des femmes. Il faut dire que dans l’époque médiévale les multiples variations concrètes de cet ordre symbolique dérivaient dans diverses voies de ravalement, dont le rapt.

C’est justement dans ce contexte que la puissante vague, au XIIe siècle, des discours des troubadours et autres poètes, de l’amour courtois, des cathares, sans compter les premiers romans laïcs et autres fabliaux, promeuvent un renversement et un antagonisme idéologique qui vient opposer la règle de l’amour, avec la force de son versant passionnel centré sur l’amour de l’amour, aux pratiques féodales du « matrimonial » placé plus ou moins sous le signe du christianisme. Retenons-en le symbole dans un jugement en 1174 de la Comtesse de Champagne qui fait prévaloir la liberté de cet amour sur celui du « devoir » d’amour dans le mariage.

Innocent III, qui dans un traité juste antérieur à sa fonction papale, avait démontré une attention particulière à l’affection dans le couple, a bien perçu, au-delà des désordres intempestifs (notamment endogamiques) des pratiques du mariage, la portée subversive des discours précédents au point de les qualifier d’hérétiques et ce d’autant qu’une de leur source d’inspiration était albigeoise. Latran IV manifeste clairement sa volonté offensive de contrer sur le plan justement de l’amour, le danger de tels discours d’où l’instauration tant institutionnelle que sacralisée de l’ affectio maritalis dans le mariage.

Ce n’est pas passé comme lettre à la poste. Notamment la priorité absolue du consentement s’est heurtée à de fortes résistances de haut en bas des liens sociaux. Les pouvoirs en place n’ont pas été les derniers à vouloir se démarquer du droit canon. Ne rentrons pas dans les détails mais remarquons simplement ici que des effets majeurs de discours, dus à cet acte de Innocent III, ont travaillé en profondeur les sociétés européennes les siècles suivants. Leurs traces sont innombrables outre une inflexion, disons, tensionelle, des rapports entre les hommes et les femmes : des usages linguistiques dans l’amour aux aménagements de la maisonnée, des mœurs communs ou aristocratiques aux représentations artistiques (je l’avais illustré avec la peinture flamande dans une intervention aux Journées de l’ECF sur l’Envers des familles, en 2006), des écrits romanesques et philosophiques à la réflexion sur le droit, bref, ces remaniements discursifs vont trouver une amplification patente chez les philosophes des Lumières et, dans cette même dynamique, travailler la Révolution française. C’est bien celle-ci qui va consacrer la suprématie du droit civil sur le droit canon en matière de mariage : institution du mariage civil dans le Constitution de 1791 et du divorce par consentement mutuel dans la loi de juillet 1792.

L’expression de « consentement mutuel » est ici décisive. Elle marque ce qui est repris du droit canon du mariage en termes de liberté et d’égalité mais le nouveau droit séculier ajoute à la première la possible dissolution du « contrat » de mariage et lui enlève sa valeur de validation sacramentelle. Et à la seconde il ajoute le retrait de toutes les obligations faites à la femme dans la conjugalité. Bien que le signifiant amour – qui pourtant aimantait tous les esprits voire les paroles des Constituants – ne figure pas dans les deux actes précédents, il est patent que, malgré son élision derrière le signifiant consentement mutuel, il est celui qui symbolise tout un remaniement discursif. C’est un signifiant devenu maître.

Que la Restauration soit revenue sur le divorce rétabli en 1884, mais seulement en 1975 pour le consentement mutuel –, ne change rien au fait majeur que l’efficace de ce S1 a suscité un effet de discours tel qu’il a fini par produire une véritable mutation des modalités selon lesquelles se forment et se vivent les couples dans ou hors le mariage. Parmi celles-ci avançons l’articulation entre la chute de l’autorité paternelle qui était « de principe » dans les traditions du mariage, y compris dans le supposé consensus romain, et la rivalité des sexes qui est bien une logique nouvelle entre eux. L’avènement de l’amour comme S1 est fondateur d’une nouvelle considération de la femme qui n’a pas fini de faire son chemin révolutionnaire !

Que Innocent III y soit pour quelque chose peut évidemment surprendre. Posons que ce soit « à l’insu de son plein gré », pour nous autoriser à reprendre la connotation plus tardive du terme d’innocent.

Ce qui est frappant, pour conclure, c’est que la sécularisation de l’amour n’a pas évacué la dimension d’idéal brûlant que sa version canonique tentait de promouvoir – elle l’a amplifiée. Au début cela a concerné le petit nombre, le grand faisant son affaire des transgressions, susceptibles d’être confessées ou non, absoutes ou non. Mais cet idéal de l’amour laïc, déjà repérable dans les propos des Révolutionnaires, jusqu’à un Engels, a été ensuite adopté par le grand nombre et ses illusions qui élident l’objet a voilé dans « l’habit »[1] de l’amour se payent de bien des souffrances – angoisse, dépression, et autres ravages –, dont le traitement n’est pas du ressort du confesseur. Les psychanalystes en savent quelque chose.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 12.




Mon clone et moi, moi ou mon clone

Real humans est une série suédoise réalisée par Lars Lundström (2012-2013). Dans un futur proche se développe l’usage de robots de forme humaine appelés hubots, terme résultant d’une création signifiante mêle humain et robot. Quelle sera la place de ces hubots dans les existences humaines ?

Mimi est offerte à la famille Engman, livrée dans une boîte, comme une poupée. Elle ouvre les yeux et parle, charmante, fascinante. L’image parfaite nous leurre. Mr Engman fait aussitôt un lapsus, il dit : elle au lieu de il comme l’usage le veut pour un hubot. Mme Engman craint que leur fils adolescent veuille faire l’amour avec elle ; en effet il sera séduit, d’autant que son rapport au corps d’une femme l’effraie. Elle redoute que sa fille trouve en Mimi une maman plus présente ; « Elle n’est jamais pressée comme toi », lui dit sa fille. Elle en déduit, avec inquiétude, que celle-ci pourrait trouver en Mimi une maman plus présente. Les hubots sont des partenaires idéaux qui pallient aux défaillances humaines. En cela, le film est en phase avec le malaise contemporain où le sujet, solitaire, est prêt à s’appareiller à un objet qui lui procure une jouissance directement accessible, sans avoir à en passer par le lien à l’Autre. Dans la série, le réalisateur suit cette piste, et nous réserve de multiples trouvailles. Certains hubots sont des clones d’humains.

Voici un personnage particulièrement intéressant : Jonas a survécu à un incendie, son visage brûlé, figé, ou le masque opaque sous lequel il le dissimule, fait de lui à l’écran un personnage peu humain, sans valeur phallique. Il dit être « un monstre… les femmes ne peuvent plus me regarder ». Il veut « se recréer… reprendre vie », espérant, grâce à un système innovant, déplacer sa conscience dans son hubot-clone après sa mort. Ainsi ce désir de vivre à tout prix passe par la pulsion de mort. Il met en scène une relation sexuelle entre une hubot et son clone et les regarde. Son clone pourrait-il vivre, aimer, à sa place ? Il lui dit : « aujourd’hui j’aurai ce qu’il faut pour te libérer, me libérer ! Puis nous nous unirons toi et moi, je serai à l’intérieur de toi et tu seras moi ». Le narcissisme est très important dans ce désir de se reproduire, dans cette tentative de retrouver dans ce clone-miroir l’unité perdue. Or, celle-ci apparaît pour Jonas à jamais perdue, car Lundström met l’accent sur le ratage de l’opération : alors que son personnage doit instruire son clone de sa vie, il tait des faits importants ainsi que ses affects, ne voulant transmettre à son clone qu’un moi idéal, ce qui ne suffit pas, en effet : « Ce qui nous soutient comme Un n’est pas ce que le miroir nous renvoie, c’est retrouver ce soutien plutôt du côté d’un foisonnement de souvenirs où se trouvent mélangées des images et des bribes de discours. »[1] Le code permettant cette transmutation, d’abord troué, est complété à la hâte. On peut douter que ces séquences soient adéquates, mais Jonas n’en veut rien savoir, il passe à l’acte, ce qui paraît suicidaire. Indifférent aux réactions de son employé, il lui ordonne : « Tu me tires dessus, je me transfère dans le clone, je me réveille dans le clone ». L’employé semble tout aussi distrait dans ce moment pourtant crucial. Dans cette séquence, Lundström indique à quel point chacun est seul avec une jouissance qui relève du Un, sans rapport à l’Autre.

Cette série explore les conséquences d’un idéal transhumaniste : Jonas veut se passer de son corps, souffrant, mortel, et recréer l’homme qu’il était dans un cyborg[2], pour qu’enfin ce leurre, ce beau miroir de lui-même, accroche le regard d’une femme.

[1]Le corps parlant, « Présentation du Congrès et de l’affiche par son Directeur, Marcus André Vieira »,

http://www.causefreudienne.net/event/le-corps-parlant-sur-linconscient-au-21e-siecle

[2] Pour une définition de ce terme, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cyborg




Liliom

Mise en scène au théâtre de l’Odéon en juin 2015 par Jean Bellorini,

d’après la pièce de Ferenc Molnàr[1]

 

La pièce se situe dans les années 20, dans le milieu populaire et très pauvre de la Hongrie. La mise en scène de Jean Bellorini donne au texte dramatique une légèreté et un humour qui nous troublent et nous permettent de supporter la dureté du « sans-issue » dans lequel chacun des personnages est pris.

André Zavoczki, dit Liliom, est le nom d’un jeune homme de 28 ans. Il travaille dans une fête foraine au manège de Madame Muscat. Liliom… Elles le veulent toutes. Au-delà de faire tourner le manège, il fait tourner la tête des femmes, c’est un « bonimenteur », il est réputé pour les séduire toutes avec des mots, puis en abuser et les détrousser.

Un jour, il remarque Julie, une petite bonne de dix-huit ans, qui vient sur son manège. À elle, il ne lui dit rien, il la prend simplement par la taille, sans un mot ; elle se laisse faire. La patronne, qui est elle-même sensible aux boniments de Liliom, exige le départ de son manège de cette fille. Julie refuse et tient tête à Madame Muscat, et Liliom la défend. La rencontre se fait dans ce temps d’échange : le couple est né.

C’est une rencontre entre Julie et Liliom ; ils sont amoureux. C’est ce que devine le spectateur de la pièce, mais jamais ils ne se diront leur amour, leur lien. Comme l’écrit Jacques-Alain Miller à propos du Séminaire …Ou pire en quatrième de couverture du livre : « “Y a de l’Un” […] cet aphorisme, passé inaperçu, complète le “Il n’y a pas” du rapport sexuel, en énonçant ce qu’il y a. Entendez, l’Un-tout-seul. Seul dans sa jouissance (foncièrement auto -érotique) comme dans sa signifiance (hors sémantique) ».

Liliom – « Tout d’même t’oserais pas devenir ma femme ? »

Julie – « J’sais seulement que… si j’aime quelqu’un tout m’sera égal… même de mourir. »

Liliom – « Tu t’mettrais pas avec un salaud comme moi ? »

Julie – « Même avec le diable, Monsieur. »

Voilà les seuls échanges amoureux de la pièce pour ce couple. La jouissance de l’Un-tout-seul, c’est ce qui caractérise et lie ce couple. Chacun, à sa manière, protège l’Autre de la castration du désir. Le maître mot pour ce couple, c’est le fatalisme. Ils attrapent les conséquences de leurs actes comme des fatalités, et les acceptent sans jamais contrarier, entraver le destin, sans jamais projeter sur l’autre la douleur d’exister. Chacun fait de l’autre, dans son style singulier, un partenaire intouchable, un objet plein dont on ne se plaint pas. C’est un mode de jouir qui n’échappe pas au spectateur.

Julie protège Liliom avec un discours empreint de fatalisme. Être enceinte ? : « Moi ça m’a pas fait peur, lui dit-elle, il faut bien que ça vienne un jour ». Être battue ? : « Il en faut des comme lui, il m’a frappée parce que ça le vexe de travailler », dit-elle à son amie qui s’émeut de la voir battue. Liliom frappe Julie, mais Julie n’a pas mal, dit-elle. Quelqu’un lui dit, après sa mort : « Alors il ne vous frappait pas ? » « Non, jamais. Il a toujours été très bon pour moi ». Rien de ses sentiments ne sera dit à personne. Jamais elle n’acceptera la moindre critique par un autre de cet homme qui la maltraite, et qui lui parle mal. Elle jouit dans sa solitude d’être à lui, d’être la seule à le comprendre. Quand on la plaint et que son homme est critiqué, elle répond toujours sur le même mode : « ce n’est pas de sa faute, c’est la faute à pas de chance ».

Mais quand une autre femme vient lui dire : « Tout le monde dit du mal de ce pauvre Liliom excepté nous deux. Vous non plus, vous ne dites pas qu’il était mauvais », Julie répond : « Si, moi je le dis ». Julie ne cède sur rien pour maintenir son André dans ce lien unique, elle seule le comprend, elle seule sait. Même lui, Liliom n’a pas accès à ce secret qui fait jouissance pour Julie.

Julie ne lui livre le secret de son amour que devant son corps sans vie : « Dors mon André, ça regarde pas les autres, je l’ai jamais dit, même à toi, jamais, mais maintenant je te le dis… mon amour… Dors tranquille… mais maintenant t’entends plus ta Julie… Tu vois… J’tai tant aimé… Tu vois j’te le dis, mais j’ai honte, j’ai très honte… Dors mon André ».

Pour Liliom aussi, il y a un impossible. Il passe son temps à l’insulter, la jeter, l’abandonner, il ne la protège pas des besoins matériels de la société. La seule invention qu’il trouve pour la protéger, de lui, c’est de ne pas lui parler. De ne parler ni d’elle, ni de son amour pour elle, à personne. Le bonheur est impossible pour cet homme, parce que le bonheur c’est accepter de prendre le risque de le perdre. Quand Liliom sait qu’il va être père, la joie est trop forte, il ne peut soutenir ce désir et il se donne la mort pour ne pas risquer la rencontre et la perte. Au moment où il se poignarde, il pousse un cri d’amour, il appelle Julie.

C’est dans un dernier souffle, au moment de mourir, qu’il peut enfin lui avouer : « J’t’ai frappée parce que j’étais en colère, t’as chialé à cause de moi, je veux pas te voir pleurer…. Ma p’tite Julie ».

Le pendant de ce couple, c’est celui que forme son amie Marie, amie de jeunesse de Julie et femme de ménage, avec Wladimir, chasseur au restaurant. Ils vont passer de petits employés à propriétaires du Grand café. Marie et son amoureux se parlent, se chamaillent, font des enfants, se marient et se disputent. Marie qui, au début de la pièce, passe pour simple d’esprit, va se révéler du côté de la vie, avec une sexualité et un désir assumé et soutenu. Julie, qui l’enseignait sur la vie, va être enseignée par Marie :

Julie – « Vous vous engueulez jamais ? »

Marie – « seulement quand on fait des choses sensuelles. »

Julie – « sensuelles ? »

Un jour, Julie demande à Marie : « Depuis quand tu dis vous à ton mari ? ». Le mari répond : « Je préfère ça. Tant que nous nous disions tu, c’était des disputes sans arrêt. Maintenant nous nous disons vous et ça marche à merveille».

Dans le couple que forment Liliom et Julie, nous voyons comment chacun se soutient comme il peut, pour préserver l’Autre au-delà de l’autre de la castration. Julie accepte tout et Liliom se donne la mort. Avec la très belle mise en scène de Jean Bellorini, nous pouvons, dans les silences de ce couple, entendre la pulsion de mort. Là où Marie et Wladimir s’organisent avec le signifiant pour arrêter, limiter une jouissance.

Seize années après, l’âme de Liliom revient sur terre voir sa fille. Un dialogue s’engage sans qu’il lui dise qui il est. Il lui donne une gifle, parce qu’il ne sait toujours pas faire avec l’Autre, mais sa gifle ne porte pas, car il n’est qu’un spectre. Après son départ, sa fille s’étonne auprès de sa mère que la gifle ne lui ait pas fait mal.

« Maman, ça t’est déjà arrivé que quelqu’un t’ait frappée et que tu ne l’aies pas senti ?

« Oui ma chérie, ça m’est arrivé…on te frappe et ça fait pas mal… » Rideau.

[1] Actes Sud Papiers – Hors collection, novembre 1990.