Sonny & Cher, un coup de couple

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Vus du XXIe siècle, les idéaux hippies, ceux de la contre-culture des années 60 ont laissé leurs traces, aujourd’hui, incontestables : l’avancement des droits civils, particulièrement le droit des femmes et des minorités ; la drug culture, la « démocratisation » de la jouissance, en sont quelques reliques bien vivantes. Mais si l’individualisme et le combat contre la tradition, dont le monde contemporain exprime la plainte – tout comme l’exigence réactionnaire de la transparence censée en contrôler ses effets – semblent en être les conséquences les plus directes, il reste à saisir comment on est passé de l’un à l’autre. Car l’idéal hippie premier visait l’amour universel, une sorte de partage transcendant – et surtout anti-capitaliste : All you need is love. Certes, ces idéaux contenaient leur envers, mais par quel biais l’envers a-t-il pris le dessus ? Serait-ce à l’aide d’une subversion de l’imaginaire, véhiculée par le pouvoir invoquant de l’objet voix, que la fuite en avant du contre-révolutionnaire hippie l’a conduit à sa mutation en yuppie (jeune professionnel urbain), sans crise de conscience particulière ?

Loin du couple hippie iconique, de Yoko Ono et John Lennon, ou du couple musical politiquement engagé de Joan Baez et Bob Dylan, mais surfant sur la vague américaine de leur époque, un drôle de couple gagnait en popularité médiatique grâce à leur tube, I got you babe. Une fille de seize ans et son compagnon de vingt-sept, vêtus de l’uniforme de la contre-culture – pattes d’éléphant et cheveux longs, pour lui comme pour elle – chantaient l’apaisante stabilité de leur amour et de ses pouvoirs.

Elle : They say our love won’t pay the rent
[Ils disent que notre amour ne paiera pas le loyer]
Before it’s earned, our money’s all been spent
[Avant même qu’on ne gagne de l’argent, le nôtre est déjà dépensé]
Lui : I guess that’s so, we don’t have a pot
[Je pense que c’est ainsi, nous ne roulons pas sur l’or]
But at least I’m sure of all the things we got
[Mais au moins j’ai la certitude de tout ce qui est à nous]

Ensemble : I got you babe

Face à l’angoisse qui souvent se substituait au sentiment océanique tant recherché dans l’idéal psychédélique de transcendance, Sonny & Cher donnaient l’exemple d’une autonomie à deux, scellée dans une monade solide et librement choisie, avec une définition du « free love » plus caractéristique d’un idéal romantique dégagé des contraintes de classe et autres souffrances du XIXe siècle, que de la grande orgie de la révolution sexuelle des années 60. Cependant, leur proposition carpe diem, fidèle au discours hippie, restait sans engagement envers l’universel. À l’heure grave et engagée du mouvement Free Speech, déclencheur du mouvement pour les libertés civiques, qui a fini par politiser bon nombre de hippies, et donner naissance en 1967 aux « Yippies » (Youth International Party), Sonny & Cher s’offraient comme modèle d’un amour égoïste, qui se suffisait à lui-même. Ainsi, Sonny Bono, devenu maire républicain de Palm Beach en Californie en 1988, s’est inscrit sur une liste électorale, pour la première fois de sa vie, cette même année.

Alors, cette image de l’amour, de son ascèse, donnée par le couple, a-t-elle fait l’épreuve de la durée ? Before we pay the rent, our money’s all been spent, chantaient-ils toutes les semaines, pendant quatre ans, dans une émission télévisée prime time où ils gagnaient beaucoup de money ! Ils ont inventé le hippy chic dont l’envers, refoulé, leur a valu une baisse progressive de l’audimat, produisant la désintégration de leur couple en 1974. La transmutation de leur génération était accomplie et leur message avait perdu son éclat laissant place à d’autres inquiétudes.

Néanmoins, ils restent, au fond, des précurseurs du yuppie, une des subversions de la révolution de 68. Un coup extraordinaire de couple !




Merteuil/Valmont, un couple fascinant…

 

Après La philosophie dans le boudoir de Sade (2007), Hiroshima mon amour de Duras (2009), Le Banquet de Platon (2012), puis Hinkemann de Toller (2014) – qui a été l’occasion d’une rencontre avec l’Envers en avril dernier, Christine Letailleur s’apprête à mettre en scène Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, au théâtre de la Ville en février 2016. Elle y explore l’amour, le désir, mettant en scène des personnages qui savent (Valmont/Merteuil) ou qui découvrent (Cécile/Danceny) que sexualité et amour ne sont pas du même continent… Christiane Page lui donne la parole :

Le roman de Laclos, que j’avais lu lorsque j’étais au lycée, m’accompagne depuis des années. J’avais l’idée de l’adapter pour le théâtre mais n’y avais pas encore travaillé jusqu’à ma rencontre déterminante avec Dominique Blanc. Je voulais partir de l’actrice, de la figure féminine du récit (Merteuil), pour construire l’œuvre théâtrale et aussi rêver le couple. Merteuil me fascinait, son intelligence, sa lucidité sur son époque ; très jeune, elle a compris que pour vivre sa sensualité et sa sexualité, à l’égale de l’homme, elle devait en détourner, en pervertir les codes. Je voulais un duo d’acteurs avec un charisme à l’image de Merteuil et Valmont. Vincent Pérez en Valmont, jouant les séducteurs, oui, c’était évident et je voulais aussi raconter, avec cette distribution, une histoire de théâtre, celle de ma génération, marquée par les années Chéreau.

Le couple Merteuil/Valmont est un couple très moderne. Après avoir été amants, avoir connu et épuisé tous les plaisirs du libertinage, ils ont décidé de se séparer en restant amis. Un lien de complicité fort – intellectuel et érotique – reste entre eux ; et si chacun va de son côté « conquérir le monde », ils prennent un réel plaisir à se faire le récit de leurs turpitudes et aventures sexuelles. Mais leur complicité n’est pas sans faille et se transforme vite en rivalité. Après avoir manipulé les illusions amoureuses de jeunes gens (Cécile de Volanges et Danceny), la réputation des uns et des autres… les deux anciens amants finissent par se déchirer. À visage découvert, ils se font la guerre jusqu’à ce que mort s‘ensuive.

Les libertins, Merteuil et Valmont, sont un couple qui fascine et nous tient en haleine. Ce sont des héros particuliers. Bien qu’ils manipulent autour d’eux sans scrupule, qu’ils détruisent, ils nous séduisent ; « les monstres » en littérature sont, sans doute, plus attrayants que les sages car ils sont, au fond, terriblement humains. On comprend pourquoi le roman choqua à sa sortie en 1782 et qu’il fut décrié au 19e siècle, il dérangeait violemment la morale et les conventions sociales.

Non seulement Laclos nous rend voyeurs des rapports amoureux de Merteuil et Valmont, de leurs aventures, mais aussi complices de leurs manigances, de leurs roueries, excitant notre désir d’en savoir plus sur leurs agissements. Ainsi, on aime les voir, les suivre dans leurs intrigues respectives… On aime aussi regarder les victimes se lamenter ; entendre les pleurs et les combats de Mme de Tourvel ; la voir sombrer dans la folie et mourir d’amour.

Merteuil nous montre que l’amour n’est peut-être pas ce que l’on croit et nous fait perdre nos illusions. Cécile cède vite aux caresses de Valmont, y prenant goût ; de son côté, Danceny prend du bon temps avec la marquise… »




« L’assistance médicale à la procréation : Une affaire de couple ? »

Cette soirée organisée par l’ACF-Aquitania, à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux, regroupa trois invités spécialistes[1] dans le cadre de la Procréation Médicalement Assistée au CHU de Bordeaux.

Nous avons beaucoup appris de nos collègues médecins, eux-mêmes assez enthousiasmés par cette réunion médecine-psychanalyse.

La question de départ, en lien avec le thème des 45es journées de L’ECF, concernait le lien qui unit deux sujets au point de se prêter à cette expérience de la procréation médicalement assistée, et surtout le lien qui unit le couple parental et son médecin.

La stérilité n’est pas toujours cause de la demande de PMA. Parfois, le médecin s’aperçoit que le désir d’enfant est peu présent. Ou bien, « le désir d’enfant est dévorant pour les femmes »[2]. Les suites et conséquences de la réussite ou de l’échec d’une PMA restent imprévisibles.

La fécondation in vitro ne répare pas tout. Mais en cas d’échec, le médecin reste insatisfait, souvent perplexe ou inquiet. Son désir est de satisfaire à ce désir d’enfant, et ainsi accorder désir du couple et désir du médecin.

Au CECOS[3], les demandes sont là encore très variées : congélation du sperme à la suite de l’annonce d’un cancer, hommes célibataires, hommes en couple, infertilité masculine, adolescents au sortir de l’enfance atteints d’une maladie grave, obsessionnels désireux de ne pas perdre leur possibilité de paternité, etc. Beaucoup d’hommes en souffrance marqués par la maladie ou l’humiliation de l’infertilité.

L’humanisation n’est pas toujours au rendez-vous. Appliquer les protocoles ne permet pas de tenir compte de la subjectivité d’un sujet. Ainsi en est-il du jour J. Souvent ça cloche ce jour là. Un désir inconscient vient-il se mettre en travers ?

Cette description du CECOS et de ces recueils de sperme illustre réellement le non rapport sexuel. Ici la question du couple n’est pas au premier plan, il est plutôt question de paillettes et de congélation.

Les parents ayant recours à un donneur anonyme s’inquiètent : qui est le père? Pour les rassurer on leur explique la différence entre père biologique et père symbolique. Étonnement encore du médecin quand il s’aperçoit que l’enfant ressemble à son père !

Quelques discussions avec la salle nous ont menés vers la question du deuil de l’enfant à venir, du patrimoine génétique. « Qu’est ce que le deuil ? », « Peut-on faire le deuil d’un être humain qui n’a pas existé ? »

Le rappel du deuil, concept conçu par Freud, est venu clore les débats. De qui et de quoi fait-on le deuil ?

[1] Dr Gaëlle Rocher-Escriva, gynécologue, spécialiste en médecine de la reproduction ; Dr Lucie Chansel-Debordeau, biologiste au Cecos ; Dr Irène Bourrée, gynécologue interne en biologie de la reproduction.

[2] Selon le Dr G Roucher-Escriva.

[3] Centre d’Étude et de Conservation des Oeufs et du Sperme.




FARGO chez Freud

What are you telling me ?

I am not the person you think I am, this kind of monster !

Comme leurs auteurs, les personnages des frères Coen vont par deux, délaissant le couple bon-mauvais pour travailler le cœur paradoxal de « l’inquiétante familiarité »[1]. La série Fargo[2], plus encore que le film propose il me semble, une thèse selon laquelle l’intime existe, qu’il n’y a pas de transparence. Mais c’est l’intime comme hanté d’un crime caché, qui fera de la petite ville de Beimidji dans le Minnesota, le lieu d’une variation sur les dix plaies d’Egypte. Sur sa formulation de cet intime « heimlich », contrarié par le « un » de la censure, Freud avance ceci : « notre découverte [qui] voit l’origine de unheimlich dans le familier refoulé »[3].

Lester Nygaard c’est le loser local, il habite le quotidien, le bonheur domestique. Lors d’une scène de ménage, il dit vouloir « s’affirmer en tant qu’homme » en réparant la machine à laver. Sa femme se moque ouvertement de lui, à cet instant, Lester la tue, il ne la rate pas. Passé ce surgissement, il s’emploiera à incarner la pire face du rêve américain. Rien ne l’arrêtera plus sur le chemin de la réussite et de la dissimulation. Chaque crime, chaque mensonge en appelle un autre et vise son plus prochain : voisin, frère, maîtresse. Alors qu’il s’enivre de sa nouvelle puissance, cette gagne le pourrit de l’intérieur. Pour preuve un corps étranger, une balle perdue progresse en lui et infecte peu à peu sa main. Cet hôte hostile, qu’il peine à reconnaître, c’est l’objet qui le relie à Malvo, logé là dans son corps.

Lorne Malvo c’est le prédateur insituable, l’éternel étranger. Un tantinet dandy, il aime son prochain comme lui-même et profère à qui veut l’entendre sa mission, son entreprise de rectification ; il tue à ce titre ou pour l’argent. Dans un style biblique, Malvo distille ses sentences, incarnant tout ce que Lester a su et voulu oublier, sa Gewissen, au plus intime. C’est à partir de là que Malvo le juge, avec cette clarté, cette certitude du surmoi. Il tourne autour de Lester, apparaît soudain, comme sorti de nulle part, présence hors champ, « centre […] exclu »[4], le hante littéralement.

Au fil des épisodes la série des crimes se déroule chez Lester : dans son sous-sol, puis au salon, jusque dans sa chambre. Ensuite nous voici déplacés vers l’espace clos d’un ascenseur, enfin dans son bureau. Il y a un dispositif, une structure à ces actes, ils se déroulent à huis clos, dans un espace familier où Malvo, sous les yeux de Lester, vient chaque fois précipiter ses pensées en un crime. Comme la balle logée dans son corps, Malvo apparaît à Lester, tel un reste. Notons au passage que les deux seuls crimes hors espace privé sont invisibles. C’est d’abord celui que commet Malvo à l’encontre de mafieux, dans leur immeuble. Malvo se déplace dans l’espace et les supprime un à un devant nous, spectateurs rivés à l’écran et virés de la scène : nous n’en percevons que les sons, tirs, cris, portes qui claquent, paroles affolées. Le spectateur regarde la scène se dérouler derrière un mur plein écran, voilant l’action. Ensuite, dans l’unique crime en extérieur de la saison, la scène est recouverte par une tempête de neige, on ne distingue plus les personnages. L’extérieur, figuré ici comme ce qu’on ne peut pas voir, comme le plus intime ?

Concluons avec Freud qui énonce en 1917 le moi n’est pas maître dans sa propre maison.[5]

[1] Hommel, S., « À propos de das Unheimliche », L’histoire du sujet dans l’histoire du siècle, Tours, Soleil Carré, 1993, p. 154.

[2] Série crée par Noah Hawley et dérivée du film éponyme, produite par les frères Coen en 2014, http://www.slate.fr/culture/86795/fargo-serie-tele et http://www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-les-series-nous-rendent-elles-meilleurs-14-fargo-20

[3] Freud S., L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, NRF, 1985, p. 255.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 87.

[5] Freud S., « Une difficulté de la psychanalyse », L’inquiétante étrangeté et autres essais, op. cit., p. 186.