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CE SOIR, ROBERTE

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Marseille, le 30 juillet 2015

Dans l’après coup du débat qui a suivi la présentation de Roberte, film de Pierre Zucca d’après l’œuvre de Pierre Klossowski, nous avons choisi d’isoler un point unique, pour nous, saillant. Autrement dit, ce texte ne rend compte que très partiellement de la conversation qui s’est tenue au Cinéma Les Variétés de Marseille, le 28 mai 2015, entre Hervé Castanet, psychanalyste, et Florence Pazzottu, poète et cinéaste.

« Au fond, vraiment, je me demande pourquoi je débats encore sur des textes dont je relativise l’intérêt tout en en reconnaissant le brio. Klossowski, Leiris, Bataille… C’est un peu comme une maison de campagne où je n’aurais pas fait de travaux depuis vingt-cinq ans ». Cet aveu d’Hervé Castanet ne manquera pas de surprendre le lecteur attentif de son dernier ouvrage paru aux éditions de la Lettre Volée, Pierre Klossowski, Corps théologiques et pratiques du simulacre (2014).

Embrassant l’œuvre klossowskienne dans sa totalité fictionnelle, théorique et plastique, Hervé Castanet isole puis déplie la question qui ne cesse de harceler l’écrivain puis le peintre : « Comment voir l’invisible divinité ? » ; question théologique qu’il déplacera dans des rituels pornographiques où une femme, sa femme, nouvelle Diane, est violée. Sous la contrainte obsédante du fantasme qui fait silence et paralyse, Klossowski-Actéon, devenu pur regard, se fait créateur de simulacres ; ainsi la fiction de la Trilogie de Roberte, composée de trois récits rassemblés sous le titre Les Lois de l’Hospitalité (1965). Qu’est-ce que l’Hospitalité ? Est-ce le fantasme d’un époux soumettant rituellement son épouse à l’adultération afin d’en saisir l’essence ? Si l’épouse, pour lui, est énigme c’est parce qu’elle est équivoque. « Roberte avait ce genre de beauté grave propre à dissimuler de singulières propensions à la légèreté ? »[1] Pure et souillée, qui est Roberte vraiment ? Que cache-t-elle ? Cette question douloureuse de l’époux sera poursuivie dans de longs et tortueux raisonnements jusqu’à son terme théologique : voir Roberte d’un regard absolu, celui de Dieu.

Si les travaux dans la maison de campagne ont bien eu lieu, du sol jusqu’au plafond, pourquoi faire entendre le contraire ? Sans doute parce que l’œuvre klossowskienne a tout le lustre d’antan, celui du pur « style victorien » fondé sur le principe de l’interdit qui autorise et crée la transgression. « Je ne suis qu’une mentalité primitive – écrira Klossowski -, tellement primitive que la transgression du mariage est encore pour moi un acte religieux autant que le mariage même. Supprimez […] le mariage, les notions de fidélité conjugale, l’ordre, la décence, […] alors tout se disperse, se dégrade, s’anéantit dans une amorphie totale »[2].

Sous l’ironie de l’aveu inaugural perce l’extraordinaire sentiment de dépaysement que suscite aujourd’hui l’œuvre de l’écrivain. Car le temps de la transgression n’est plus le nôtre. Comme le souligne Jacques-Alain Miller, « le rayonnement de l’interdit relève d’une époque où c’était une donnée immédiate. […] L’époque où on pouvait dire qu’il faut l’interdit pour donner une valeur à ce que frappe l’interdit, que l’interdit est la condition du sens et qu’il est là pour que l’on passe outre, c’est-à-dire qu’on le transgresse »[3].

Dès lors, que nous enseigne Hervé Castanet ? Peut-être ceci : à séjourner trop longtemps dans une maison de campagne se profile le risque de ne pas voir que l’héroïsme du franchissement de l’interdit est d’un temps révolu. Et cela n’est pas sans conséquence pour la psychanalyse. De l’époque victorienne au XXIe siècle, nous sommes passés de l’interdiction à la permission d’un « fais ce qu’il te plaira » sans honte ni culpabilité, qui a certes ses limites mais qui désormais donne le la… Le la d’une psychanalyse qui aujourd’hui s’oriente et s’exerce dans une société permissive excluant l’absolu.

[1]. Klossowski P., Roberte, ce soir, Minuit, 1954, p. 7.

[2]. Klossowski P., Les Lois de l’Hospitalité, Gallimard, 1965, p. 304.

[3]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçons des 14 et 21 mai 2003, inédit.

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