« C’est même de là qu’il est réduit à trouver que son corps n’est pas sans autres organes, et que leur fonction à chacun, lui fait problème, – ce dont le dit schizophrène se spécifie d’être pris sans le secours d’aucun discours établi.1 »
Cette citation de Lacan de 1973 ne peut se saisir sans un retour à son enseignement de 1955 dans le Séminaire III Les Psychoses où se formalise l’opération langagière à partir de la métaphore et de la métonymie, sur fond d’opposition signifiante qui donne du sens.
Les oppositions – le jour et la nuit, l’homme et la femme – donnent au monde réel son bâti, ses axes, sa structure2. Le signifiant est articulé à un autre signifiant pour qu’un sens émerge. Il se définit dans sa différence avec un autre signifiant. Plus tard dans son enseignement, Lacan nommera ce couple de signifiants distincts et articulés S1 et S2, et élaborera les discours.
Le signifiant articulé marque le corps du sujet, en le vidant un peu de sa jouissance et crée une séparation entre le corps et la jouissance. Le sujet schizophrène ne consent pas à la perte de jouissance : position éthique, insondable décision de l’être. Il est pris dans le langage, mais hors du langage articulé, hors du discours en tant qu’il fait lien social.
Son rapport au monde ne se soutient pas de l’opposition signifiante. Le S1 demeure hors sens, en prise directe avec la pulsion et l’objet, en prise directe avec le réel. Le dernier enseignement de Lacan nous permet d’en saisir la portée.
Lorsque les conditions le lui permettent ou ne l’en empêchent pas, le sujet schizophrène peut inventer une autre façon de faire avec le réel, du côté de créations poétiques et ironiques qui font fi des contraires et visent l’articulation entre S1 et S2.
Telle cette jeune femme qui énonce de sa voix mélodieuse : « Tu sais, mon frère, il est dans la famille depuis des générations. » Ou encore : « Hier tu n’étais pas là, alors je ne voulais pas te déranger plus. »
Sa langue quotidienne est ainsi composée de pépites langagières. Cette forme ironique du langage, comme l’indique Lacan dans La Relation d’objet 3, est une façon de questionner son monde et une tentative pour mieux le cerner.
C’est aussi un peu de sa jouissance qui se dit. Des traces de jouissance s’entendent et ne sont plus entièrement fixées au corps – autre tentative pour que son corps fasse un peu moins problème.
Cette touche de sensibilité si singulière lui permet une petite ouverture vers l’Autre, un savoir-faire avec. Elle est au travail d’ordonner son monde par « un effort de poésie ».
Dans son cours du même nom, Jacques-Alain Miller indique que « le schizophrène […] attaquerait à sa racine, par son ironie, le fondement du lien social ». Par certaines indications, ajoute-t-il, Lacan allait dans le sens de proposer le schizophrène « comme modèle à l’analyste, à son interprétation4 ». Il nous invite dès lors à emprunter cette autre voie, celle du hors-discours, celle de la poésie du schizophrène dans sa forme offensive, ironique, dénonçant la structure même du langage. L’interprétation est orientée vers un savoir-faire attentif à la dimension sensible de lalangue de tout parlêtre.
Christel Astier
1. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 474.
2. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 224.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 1994.
4. Cf. Miller J.-A., « Religion, psychanalyse », La Cause freudienne, n°55, octobre 2003, p. 15.

