Depuis plus de quarante ans avec ses albums jeunesse, Claude Ponti ouvre aux enfants les portes d’un monde onirique où images-chimères et mots-hybrides s’enchevêtrent savamment. De néologismes en homophonies, C. Ponti orchestre une grande ronde de mots à travers lesquels résonnent les sons jubilatoires de l’enfance, roulant dans la gorge, râpant le palais. Schniark, Schmélele, Bâfrafron, Bouffron-Gouffron et autre Vlabok peuplent ses histoires et offrent au parent et à l’enfant une excursion phonatoire particulièrement jouissive.
« Ce que je raconte, c’est la réalité habillée autrement1 »
C. Ponti coupe, colle, accole, taille dans le bloc scellé des significations. Par la prolifération de dessins et de mots tordus, il ratiboise le sens et dénonce l’ordre préétabli du langage, les conventions sociales et autres normes tacites, non sans ironie. Le livre se lit en aller-retour, de haut en bas, le code-barre devient tour à tour accordéon, cheveux, pluie, etc. Dans ses ouvrages, tout peut exister, mais rien n’existe vraiment, car « rien n’est, sinon dans la mesure où ça se dit que ça est2 ». D’où ces inventions langagières, ces jeux incessants avec la langue, ramenant le lecteur au moment où les mots du dictionnaire n’avaient pas encore étendu leur empire sur la lalangue. Ici, le « Petit Ponti » supplée au Petit Robert et s’agrémente d’entrées telles que « parlophoner », « éclapatouiller », « s’endormicouetter », « embrouillaminé » ou autres « maisonstres » et « illicossitôt ». Le mot s’attrape dans sa motérialité, il évoque plutôt qu’il ne désigne. C. Ponti interprète les mots et, à sa façon, révèle que « le langage […] n’est jamais un décalque des choses3 ». Preuve en est l’imposture à laquelle se prête Blaise, le poussin masqué. Reconnaissable parmi les centaines de poussins que dessine frénétiquement C. Ponti, Blaise, « c’est le poussin qui met le masque4 ». Le masque fait Blaise tout comme l’habillage phonétique fait le mot. S’en déduit que, chez Ponti, l’habit fait le mot.
À bon entendeur
C’est la part de jouissance réfractaire au sens qui s’entend dans la petite centaine d’ouvrages composés par C. Ponti. Au bon sens, C. Ponti préfère le joui-sens et joue, à contre-courant du sens, avec les débris échoués de la lalangue. Dans ses histoires, le fragmentaire, le pas-tout-dire suffit à faire entendre une matière sonore poétique ; les incursions et détours langagiers perpétuels aboutissant au pas-tout-comprendre font, eux, encore davantage résonner l’inédit de la parole. C’est dans ce sillon, creusé par l’artiste, que l’analyste a à se placer. En faisant fi du formatage du langage pour tendre vraiment l’oreille à la façon dont l’analysant arpente la langue et ses bruits, l’analyste permet qu’un savoir-lire échappant à l’intention de signification fasse résonner ce qui s’entend dans ce qui se dit, en deçà de la chaîne signifiante.
À l’heure où les signifiants du discours du maître contemporain classent, ordonnent et maintiennent les êtres parlants dans les rets d’un langage ségrégatif, le travail de C. Ponti a le mérite de remettre au cœur du lien social le malentendu propre à créer un décalage salutaire entre signifiant et signifié. Il réduit en pièces détachées la langue pour viser ce qui fait le plus singulier de la frappe signifiante sur le corps. C. Ponti fabrique, pour les petits et les grands, un antidote puissant aux mots qui assignent, en s’emparant de ce que les mots ne disent justement pas.
Claire Debuire
1. Le Blevennec N., « Claude Ponti parle des monstres dans l’Obs… », disponible en ligne.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 126.
3. Lacan J., « Le discours de Tokyo », prononcé le 21 avril 1971, disponible en ligne.
4. Cauwe L., Ponti Foulbazar, Paris, École des loisirs, 2006, p. 25.

