L’ironie est la forme comique que prend le savoir que l’Autre ne sait pas, elle implique la déchéance du sujet supposé savoir. Cela évoque la formule sur laquelle Virginio Baio insistait tant dans la clinique de l’autisme : « savoir ne pas savoir ». La clinique ironique permet d’en saisir le ressort1. L’ironie n’est pas de l’Autre, comme l’humour, elle est du sujet et va contre l’Autre. Elle dit que le lien social est une escroquerie, que l’Autre n’existe pas.
Il faut une longue analyse au névrosé pour aller au-delà des semblants, pour toucher à ce point où il n’y a pas de vérité, mais seulement des vérités, pour avoir accès à S(Ⱥ), signifiant du manque dans l’Autre qui est la marque de son incomplétude.
C’est pour cette raison que Jacques-Alain Miller soutient que « ou bien notre clinique sera ironique, […] ou bien notre clinique ne sera qu’une resucée de la clinique psychiatrique2 ». Savoir ne pas savoir, c’est mettre en réserve tout ce qu’on croit savoir pour aller à la rencontre d’une singularité, d’un incomparable.
L’analyste peut donc aller à l’école du sujet schizophrène dont la position est caractérisée par l’ironie. Celle-ci vise la dimension obscène de la jouissance de l’Autre dont il est l’objet, elle est un traitement de l’Autre qui envahit le sujet jusque dans son corps, et à ce titre, elle peut lui procurer une satisfaction.
Si le schizophrène peut viser l’autre, les pairs, au-delà, il vise l’Autre de la langue, car pour lui « tout le symbolique est réel3 ». Ce sont les mots qui le percutent sans médiation et jouissent de lui. L’ironie schizophrène vise donc le langage.
Le sujet autiste, lui, n’est pas ironique. Ce qui le caractérise, au contraire, c’est l’immuabilité. Il veut vivre dans un monde statique dans lequel il ne tolère aucun changement. Il veut que les choses se répètent, dans une volonté d’introduire des règles dans le chaos du monde.
L’immuabilité serait l’envers de l’ironie. Le sujet autiste ne tente pas de déconstruire l’Autre, il ne dénonce pas son arbitraire, il est plutôt attaché au signe, à la répétition du même, aux règles, pour éviter toute équivoque du langage.
Cet antagonisme entre ironie et immuabilité peut-il constituer un élément de diagnostic différentiel probant ? Alors que l’ironie concerne au premier chef le langage, peut-elle être un mode de traitement chez un enfant mutique – je pense à Oscar –, qui présente un traitement autistique de l’objet et une immuabilité dans certaines séquences de la vie quotidienne ? On a alors affaire à sa pantomime, dont il faut faire la lecture.
Oscar sollicite la présence de l’autre au-delà de sa nécessité instrumentale pour obtenir un objet. Il fait surgir, notamment par ses agissements, le regard courroucé ou la grosse voix de l’Autre, pris d’une hilarité jubilatoire. Loin de chercher un Autre réglé et immuable, il fait consister un Autre qui jouit, pour le traiter avec une ironie dont la férocité est à la hauteur de l’intensité de ce qu’il parvient à faire monter sur la scène.
L’Autre auquel ont affaire le schizophrène et le sujet autiste n’est pas le même. Chez le schizophrène, le regard et la voix sont détachés et font retour sous la forme d’une intention, leur présence et leur absence font problème et doivent être traitées. Chez l’autiste, ils ne sont pas détachés et ne font donc pas retour, l’Autre n’a pas d’intention visant le sujet. Cela assigne celui qui tente de se faire son partenaire à une place différente.
Guy Poblome
1. Cf. Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, février 1993, p. 7-13.
2. Ibid., p. 8.
3. Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 392.

