Quoi de plus splendide que le carnaval de Rio ? Les images de corps qui scintillent colorés – vibrants à l’unisson, percutés par le rythme des tambours – ne forment-elles pas une certaine représentation du sublime ? Et c’est au cœur même de celui-ci que peut se loger le sordide. La beauté y révèle sa fonction – connue des lecteurs de Lacan – de « barrière extrême à interdire l’accès à une horreur fondamentale1 ». Lors du carnaval, l’image est reine2…
Comme tant d’autres manifestations de la culture brésilienne, le carnaval est syncrétique, issu de la subversion d’une fête catholique. Musique venue des morros, la samba anime les festivités. Si le carnaval est né dans la rue, fait de rassemblements spontanés, il s’est aussi structuré autour d’une compétition qui se déroule sur le sambodrome, stade prévu à cet effet. Les écoles de samba, qui s’y affrontent, trouvent leurs racines dans les communautés défavorisées de Rio. Pendant quatre jours, deux mondes s’entremêlent : le débordement exubérant de la rue et le cadre luxuriant du sambodromo.
Le carnaval n’existe que s’il est visible. C’est une fête de la lumière, lumière dont le regard a besoin pour opérer. Dans le sambodrome, un jury évalue l’impact visuel des fantasias, la qualité des réalisations, l’harmonie des chorégraphies. Tout y est fait pour être chatoyant. Loin de les recouvrir simplement, les costumes découpent les corps : des bandes brillantes, des fentes, des arabesques en encadrent certaines parties et leur confèrent une valeur érotique. Le regard en fait le tour, le spectacle ravit.
Dans « L’image reine », Jacques-Alain Miller éclaire ce point : Lacan invente l’objet a comme trou qui oblige la pulsion à le contourner. C’est une fonction logique qui opère une extraction sur le corps, nécessaire à sa valeur de plus-de-jouir. Le regard en est l’incarnation matérielle : « cette fonction logique trouve des incarnations dans le point lumineux, dans le point opaque ou dans la tache, mais toujours en relation avec la lumière. Sans doute, le regard peut être vu comme délimité et isolé, trouant la métrique de l’espace3 ».
Cette jouissance scopique est phallique en tant qu’elle a rapport à l’objet a, donc à la castration. Par une opération topologique, un voile est mis sur le réel insupportable. Mais il peut néanmoins percer la toile. Dans le sambodrome, un dispositif mesuré tente d’en régler le possible surgissement. Dans la rue, peu de bord. La transgression est de mise, la libido circule librement. La pulsion trouve un foisonnement d’objets. Il arrive que ces objets qui fusent en excès divisent le sujet, provoquant un sentiment d’étrangeté. Le sublime vire alors au sordide et le brillant devient grimaçant.
Le temps du carnaval, la misère aussi se recouvre d’un tissu d’étincelles. Les rois et reines d’un jour, parés de déguisements, sont issus des marges.
Un trait se répète chez chaque folião et donne à la beauté, telle que Lacan la définit, un certain relief : les yeux cerclés de paillettes. La fenêtre du regard scintille jusqu’au bord du trou. Lorsque le carnaval trouve enfin sa limite, ces restes de brillant aperçus au creux d’une paupière sont l’indice complice d’une folie partagée.
Andrea Orabona
1 Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 776.
2 Cf. Miller J.-A., « L’image reine », La Cause du désir, n°94, novembre 2016, p. 18-28, disponible en ligne.
3 Ibid., p. 28.


