Ah qu’il est beau le débit de lait
Ah qu’il est laid le débit de l’eau
Charles Trenet
C’est devenu un topos de l’enseignement de Lacan : le beau est l’ultime barrière face à une horreur fondamentale, et le fantasme en est l’illustration. Si l’on ajoute l’indication clinique précieuse de la schize de l’œil et du regard nous pouvons faire un sort à toute image. À passer tout le champ de la création picturale à la moulinette de ces deux clés, elles finissent par n’éclairer plus rien d’autre que la serrure. D’abord le beau et le laid ne s’opposent pas comme le chaud et le froid. À preuve, nous ne voyons aujourd’hui rien de bien exaltant dans ce qui s’est produit au XIXe siècle sous la lumière du Beau Idéal selon Winckelman. Rien de plus instable que le jugement de goût. Et de même qu’il existe une littérature du bien dans le mal – pas de littérature avec de bons sentiments, disait Gide –, il existe une esthétique du beau dans le laid. La mode en a fait un ressort baptisé le pretty ugly.
Les artistes n’ont jamais été moins intéressés à la représentation de la laideur que de la beauté. Le tour de force consistant en somme à retourner le plus désagréable à l’œil en une délectation, morbide peut-être mais délectation tout de même, culmine par exemple dans cette « érotisation de l’horreur », telle que Lacan la note à l’œuvre dans la Sainte Agathe de Tiepolo.
De manière assez générale, la peinture baroque participe à cette pente, qui suit en somme le classicisme comme son ombre. Une exposition bruxelloise récente intitulée Bellezza et Bruttezza1 l’a éloquemment déployé.
Si, dans cette dialectique entre le beau et le laid, le premier vient toujours peu ou prou voiler le second et le rendre supportable, il est pourtant des œuvres où le voile se déchire, des œuvres faites pour le déchirer. Dostoïevski en fait l’expérience brutale en découvrant à Bâle le Christ mort de Holbein, devant lequel il s’écroule, victime d’une crise d’épilepsie.
Avec son Radeau de la méduse, Géricault ne donne à voir rien de beau. Il reste que cet aperçu sur le réel, qui révulsa ses contemporains, théâtralise encore l’horreur qu’il dénude.
L’art contemporain a-t-il rompu définitivement les amarres avec le beau ? À coup sûr, le beau n’est plus la visée dans un large pan de la production actuelle. Cela n’interdit à personne d’y être sensible. Mais il serait sot de dire de la pissotière de Marcel Duchamp, du cochon de Paul McCarthy ou de la Machina Cloaca de Wim Delvoye qu’il s’agit là de belles œuvres ! Et pourtant nous les tenons de plein droit pour des productions artistiques du plus haut intérêt. Si la nouveauté de la psychanalyse tient selon Lacan à ce qu’elle est une « pratique sans valeur » – ce qui ne veut pas dire sans éthique –, cela converge de bien des manières avec ce bouleversement dans notre réception de l’œuvre d’art.
Se dégager de l’eaubscénité2 imaginaire, voilà le point.
Yves Depelsenaire
1 Bellezza et Bruttezza. L’idéal, le réel et le caricatural à la Renaissance, à Bozar, Palais des Beaux-Arts à Bruxelles, du 20 février au 14 juin 2026.
2 Cf. Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.


