Dessins, peintures et photographies, performances avant l’heure, poésies et pamphlets, l’œuvre dense et protéiforme de Marcel Bascoulard trahit dès son plus jeune âge une urgence obstinée, une rage de l’expression pour reprendre la formule de Francis Ponge. Jamais dans ses encres, lavis, gouaches, pastels ou peintures, ni sur les cartes géographiques qu’il reproduisait avec une fidélité rigoureuse pour les éditions Larousse, vous ne verrez le clochard en guenilles qui arpentait les rues de Bourges dans l’après-guerre. Pas plus que vous ne percevrez dans l’érudit et polyglotte autodidacte, celui qui, sans chauffage ni eau courante, habitait la carcasse d’un camion en marge de la ville, au milieu d’une multitude de chats. C’est dans ce taudis qu’il fut crapuleusement assassiné en 1978, à l’âge de soixante-cinq ans, pour une richesse dont il avait par un trait d’ironie fait publicité dans une interview radiophonique. Richesse ! Mauvaise fortune des malentendus de la langue quand il s’agissait pour lui de parler, sous l’apparence du haillon, de sa grandeur d’âme.
L’exposition qui lui est actuellement consacrée au Musée de la Photographie de Charleroi1 met en lumière la constance d’une pratique singulière du portrait. Il élabore ainsi un dispositif conceptuel où il fait, selon son expression, des clichés de lui-même par des autres2. Pendant près de quarante ans, l’artiste organisa des séances lors desquelles, vêtu d’habits féminins, il se faisait photographier en studio ou dans des décors naturels – à moins qu’il n’utilisât parfois un retardateur. Immuablement, portrait en pied, la photographie fixe la pause debout ou genoux fléchis d’un Bascoulard regardant l’objectif. Tout au plus voyons-nous apparaître, au milieu des années cinquante, un miroir dans sa main droite, signe de sa préoccupation « au champ du rêve de l’unité3 », à moins que le beau ne le subjugue.
Car, entre itération et création, M. Bascoulard donne à son dispositif d’autoportrait la forme d’un perpétuel défilé de hotte couture. Dessinant lui-même ses modèles rassemblés sous le titre de Révolution féminine, l’artiste fait réaliser par des couturières les tenues qu’il porte dans ses photographies. Il donne à son transvestisme la qualité d’une réponse esthétique pour les besoins de l’art, mais ne semble pas dupe de la satisfaction perverse qu’il retire de ses cochonneries. Lacan fit un sort au transvestisme en mettant l’accent sur la fonction du voile comme matérialisant, au-delà des pudenda, ce qui est là, sous le vêtement, à savoir le phallus qui sans cesse pourtant se dérobe. Comment alors ne pas accueillir avec le sérieux qu’elle mérite la définition que M. Bascoulard avait inventée et faite sienne du sexe comme Objet Voilé Non Intégré ? Ne peut-on pas y lire aussi la formule de son ex-sistence ?
Ainsi, s’accomplit-il sous nos yeux « la jonction du phallus et de la mère4 » dans laquelle il trouve la satisfaction qu’il se refusait à avoir avec un partenaire. À moins qu’il ne se soit agi pour lui d’y commémorer, dans l’acte travesti, la maternelle réhabilitation à laquelle il aspirait après la mort de son in-sé-pa-ra-ble mère.
Guillaume Darchy
1 Marcel Bascoulard, exposition présentée au Musée de la Photographie, Centre d’art contemporain de la Fédération Wallonie-Bruxelles à Charleroi, sous la direction de Xavier Cannone, jusqu’au 27 septembre 2026.
2 En italique sont reprises les formules textuelles de Marcel Bascoulard citées dans l’ouvrage de Martinat P., Bascoulard. Dessinateur virtuose, clochard magnifique, femme inventée, Paris, Les Cahiers dessinés, 2014.
3 Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 301.
4 Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 286.


