Lorsque Sade est transféré en 1803 à Charenton, où il restera jusqu’à sa mort en 1814, son directeur est François-Simonet Coulmier – dit « le nain ». Cet abbé défroqué, inspiré par les Lumières, entend faire de l’établissement le laboratoire du « traitement moral » théorisé par Pinel. Réfractaire à la prise en main de la psychiatrie par le pouvoir politique, il va s’opposer à l’autoritarisme qu’incarne le médecin-chef Antoine-Athanase Royer-Collard à partir de 1806.
Accueillant des malades mentaux, mais aussi des gens placés de force par le pouvoir politique, Charenton est un établissement de bienfaisance considéré comme le premier, en France, « où les malades ne soient pas considérés, dans tous les cas, comme totalement dépourvus de jugement ; où ils ne soient pas exposés à des brutalités, ni à des mauvaises plaisanteries, ni à tous les autres traitements inhumains1 ».
Sous l’influence de Coulmier, qui fait construire un théâtre de deux cents places bientôt ouvert au public parisien, Sade monte des comédies un peu mièvres jouées par des acteurs et quelques patients. Elles attirent des curieux et bientôt presque tout Paris.
Royer-Collard est opposé à la présence même de Sade dans l’établissement : « Cet homme n’est pas un aliéné. Son délire est celui du vice, et ce n’est point dans une maison consacrée au traitement médical de l’aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée2». Donc, sa place n’est pas là, mais où est-elle ? On voit bien ici le sens de la remarque de Lacan sur la place de Sade pour les bien-pensants : au bagne, voire sur l’échafaud.
Sur les traces de Foucault, Lacan moque un peu la « pinellerie » et son humanisme droit-de-l’hommiste qui, faisant de la Révolution une déraison, va faire obstacle aux libertés acquises grâce à celle-ci : « Pinel et Tuke […] ont intériorisé l’aliénation, l’ont installée dans l’internement, l’ont délimitée comme distance du fou à lui-même, et par là l’ont constituée comme mythe3. »
Lacan argue que les droits de l’homme se résument à « désirer en vain » et que la liberté qu’ils consacrent est celle de mourir – ainsi Sade. On peut d’ailleurs se demander si la souplesse du traitement appliquée à ce dernier n’a pas été une des causes ou des conditions de sa longueur, l’essentiel étant, pour le pouvoir impérial, que ses écrits ne se diffusent pas.
Mais, ce qui s’engage ici n’est pas seulement un combat entre les mœurs libérales du XVIIIe siècle et le rigorisme de l’Empire – c’est un combat entre les « amateurs » humanistes et ceux inspirés de La science – au sens du pouvoir médical.
Esquirol, qui succédera à Royer-Collard, fera du cas Sade une « monomanie instinctive sans délire » et mettra fin aux activités théâtrales : « À l’idéal de régénération issu de l’entreprise révolutionnaire auquel le traitement moral de Pinel donne corps succède un nouveau régime de savoirs qui transforme […] le regard sur l’aliéné qu’il s’agit désormais autant de contrôler que de soigner4». La maladie mentale, désormais rapportée à des causes physiologiques, est interprétée en termes de dysfonctionnements singuliers du cerveau. Finie la sociabilité, fini le théâtre ; à la place, une prise en charge individualisée mettant à la charge du malade le succès ou l’échec de son traitement.
Philippe La Sagna
1. Chappey J.-L., « Le nain, le médecin et le divin marquis. Folie et politique à Charenton entre le directoire et l’empire », Annales historiques de la Révolution française, n°374, Armand Colin, 2013/4, p. 53-83, disponible sur Cairn.
2. Ibid., p. 73.
3. Foucault M., Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972, p. 501.
4. Chappey J.-L., op. cit., p. 78.





