« On peut ériger en devoir la maxime de contrer le désir du tyran, si le tyran est celui qui s’arroge le pouvoir d’asservir le désir de l’Autre ».
Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, p. 784.
La règle morale qu’invoque Kant dans l’apologue du sujet auquel son prince ordonne, sous peine de mort, de porter un faux témoignage contre un honnête homme est la suivante : dût-il y perdre la vie, il sait que, parce qu’il en a le devoir, il lui est possible de dire la vérité1. Kant reviendra par la suite sur la question du mensonge2, en qualifiant la formule de Benjamin Constant – « dire la vérité n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité » – de… πρῶτον ψεῦδος (proton pseudos). Il affirme que l’ « ordre […] qui nous prescrit d’être véridiques (loyaux) dans toutes nos déclarations » n’admet pas de conditions – faute de quoi les droits fondés sur des contrats s’évanouiraient [sic].
Lacan prend l’exemple du « vrai témoignage » dénonçant le Juif, l’athée ou celui qui dévie de la ligne du Parti, pour déplacer la question. Il invite à se demander à quel désir notre acte vient se prêter. Pour lui, le tyran n’est pas seulement celui qui dit : « Fais ce que je veux ». Il est celui qui dit que le désir de l’Autre lui-même doit entrer dans son ordre.
Par conséquent pour lui, non seulement le désir peut pousser un sujet au sacrifice de sa vie (rendre visite à sa maîtresse en sachant qu’un gibet est dressé à la sortie), mais encore le devoir lui-même peut consister à soutenir le désir (de l’Autre) contre qui prétend l’asservir. La séparation que fait Kant entre désir et Loi n’est pas fondée : en tant qu’il peut produire une maxime capable de fonctionner comme un devoir, le désir EST la Loi.
Mais la phrase ici commentée s’éclaire aussi grâce à la querelle entre François 1er et Charles V évoquée par Kant : « Ce que veut mon frère Charles [La ville de Milan], je le veux aussi.3 » Lacan reproche à Kant de n’envisager le désir que comme rivalité autour d’un objet empirique visé par deux volontés en concurrence. Que Milan soit ce que les deux hommes veulent avoir ne nous dit rien sur ce qui cause leur désir. Kant raisonne à partir des objets que veulent les sujets ; Lacan, à partir de la structure par laquelle un sujet devient désirant au champ de l’Autre.
Le tyran n’est donc pas celui qui exige de s’emparer de l’objet de mon désir ; le contrer ne signifie pas imposer mon désir face au sien. Est tyran celui qui prétend intervenir au lieu même où le désir se constitue – et qui, en fermant la réponse au Che vuoi ?, prétend occuper la place de l’Autre pour dicter au sujet son désir. Il transforme une structure ouverte, marquée par un trou, en système fermé.
L’asservissement dont il est question implique qu’il ne s’agit pas seulement d’obéir, mais de faire sien le désir du tyran. D’une certaine manière, ce dernier veut se faire Autre de l’Autre – et boucher, ce faisant, le trou creusé par S(Ⱥ) – alors que le désir suppose le manque.
C’est ce que va mettre en place l’évocation de la parabole des aveugles illustrée par Pieter Brueghel l’Ancien, montrant que c’est comme manquant que l’objet cause le désir. La règle universelle du désir n’est pas que tous désirent le même objet – c’est bien plutôt que tout désir est structuré autour d’une cause manquante.
Nathalie Jaudel
1. Kant E., Critique de la raison pratique; précédée des Fondements de la métaphysique des mœurs, Paris, Ladrange Ed., 1848, p. 174.
2. Kant E., Éléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, Paris, Auguste Durand Ed., 1855, p. 253.
3. Kant E., Critique de la raison pratique, op. cit., p. 170.




