Bien que Sade voulût effacer toute trace de son passage sur terre2, il n’en est rien. Son œuvre, bannie pendant plus d’un siècle avant d’être réhabilitée par les surréalistes, semble pourtant condamnée à une « insubmersible flottaison, la faisant saluer des livres qui la masquent […] en toute digne bibliothèque, saint Jean Chrysostome ou les Pensées.3 »
Ineffaçable
À quoi cette œuvre doit-elle la situation particulière qui lui ménage toujours une place « en toute digne bibliothèque », tout en restant cachée ? Non pas, comme l’aurait certainement voulu Sade, au fait de parvenir à donner la clé du triomphe du désir sur les amarres du bien, à travers la figure du tourmenteur qui imposerait le caprice de ses lubies à tout un chacun qu’il croiserait sur sa route. Lacan démontre au contraire que, loin d’être à la place du sujet désirant, l’agent du tourment sadien est à la place de l’objet, du fétiche noir. Il s’en trouve pétrifié, réalisant une volonté de jouissance et se trompant la croyant sienne. C’est ce qui fait l’utopie de Sade : croire à la coïncidence du désir et de la volonté de jouissance, que ce soit celle du sujet ou celle de l’Autre.
Cette œuvre ne doit pas non plus sa « flottaison » au ratage qui lui est propre dans le processus décrit par Freud dans « La création littéraire et le rêve éveillé ». Ce processus réussirait à frayer, par l’œuvre littéraire, la voie d’une satisfaction sublimée du fantasme et rendrait l’écrivain aimable aux yeux des lecteurs. L’œuvre de Sade, loin de lui procurer l’estime du public, suscite le scandale et organise à elle-même l’exclusion et l’enfermement de son auteur. Impudique, elle choque, elle dérange.
« C’est qu’un fantasme est en effet bien dérangeant puisqu’on ne sait où le ranger, de ce qu’il soit là, entier dans sa nature de fantasme qui n’a réalité que de discours et n’attend rien de vos pouvoirs, mais qui vous demande, lui, de vous mettre en règle avec vos désirs.4 »
Tout en nous confrontant à un fantasme nu, entier, sans dissimulation ni ménagement, tout en provoquant l’horreur et le dégoût, l’œuvre de Sade interpelle. Voici l’essentiel : elle divise le lecteur, elle le convoque à la place du sujet désirant. Elle vient ainsi à la place de l’objet cause du désir et c’est à ce titre qu’elle « flotte », qu’elle reste.
Maudite
Pourtant, il ne suffit pas d’être dérangeante pour atteindre la place éminente qu’est celle d’être une œuvre maudite. Place que Lacan réservait plutôt à ceux qui ne cèdent pas sur leur désir : Œdipe, Antigone et, pourquoi pas, Sade lui-même. Lui qui pouvait écrire : « je sacrifierais, plutôt [que mes principes et mes goûts], mille vies et mille libertés, si je les avais.5 » Et c’est en effet ce qu’il fit puisque, plutôt que de se rendre commode, il s’est retrouvé enfermé la plupart de sa vie, sans jugement, et assujetti à la contrainte morale exercée par sa belle-mère, la Présidente de Montreuil.
Du fait de ne pas céder, Sade est allé dans sa vie au-delà de son fantasme, et a fini par consentir à sa propre malédiction : pas une trace de mon passage sur terre. Pourtant, prenant le relais de son corps, c’est son œuvre qui s’est retrouvée interdite, maudite, éternisant ainsi sa propre malédiction.
Adriana Campos
1. Sade D.A.F., « Testament du 30 janvier 1806 », cité par G. Apollinaire, in L’Œuvre du marquis de Sade. Pages choisies, Paris, Bibliothèque des curieux, 1909, p. 15.
2. « Je veux [que mon corps] soit placé, sans aucune espèce de cérémonie […]. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que […] les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre ». Ibid.
3.Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 779.
4. Ibid.
5. Sade D.A.F., « Lettre à Mme de Sade, début novembre 1783 », Lettres choisies du marquis de Sade, Paris, Union générale d’éditions, 1963, p. 133.




