En un point de ce fameux texte, Lacan convoque, sans le nommer, Jean de La Fontaine pour problématiser l’enjeu de la charité avec ironie : « Il est bon d’être charitable. Mais envers qui ? Voilà le point ». Cette question est la conclusion caustique de la fable Le Villageois et le serpent où un paysan réchauffe un serpent mourant, et voyant qu’il va mordre, le coupe en trois pour se sauver lui-même. Cette vertu chrétienne est déjà pourfendue dans La Philosophie dans le boudoir où Sade pense que la charité se fait toujours par ostentation et accoutume le pauvre à des secours.
Dès lors, Lacan jette une lumière décapante sur cette miséricorde et l’amour du prochain en évoquant à la fois Monsieur Verdoux de Chaplin et Bouddha : « Un nommé M. Verdoux le résout tous les jours en mettant des femmes au four… 1». Landru/Chaplin, en effet, n’est pas un égoïste. Il tue pour autrui et se met au service de sa famille. Que veut-elle selon lui ? Vivre dans le bien-être d’un confort réglé sur le principe de plaisir. Divisant la société en deux groupes, Verdoux se montre donc miséricordieux envers sa famille, beaucoup moins envers les autres. Notons qu’il n’est pas vraiment un criminel pulsionnel, mais qu’il illustre malgré tout la structure du fantasme sadique, pensée par Sade dans son œuvre, et logifiée par le premier schéma de Lacan.

Jacques-Alain Miller nous a appris à lire cette structure quadripartite2. La partie gauche correspond au sujet (le sadique), la droite au champ de l’Autre (la victime). Le sujet tourmenteur est en position d’objet (a), non divisé, connecté au désir (d) via le fantasme. Le sadique s’identifie à la volonté de jouissance (V), loi implacable visant la division du sujet ($) chez l’Autre pour produire un pur sujet brut de jouissance, de douleur (S). Lacan réfute ainsi la théorie sartrienne qui fait du sadique celui qui nie la subjectivité de sa victime.
Il poursuit : « Plus éclairé, le Bouddha se donnait à dévorer à ceux qui ne connaissent pas la route. Malgré cet éminent patronage qui pourrait bien ne se fonder que d’un malentendu (il n’est pas sûr que la tigresse aime à manger du Bouddha), l’abnégation de M. Verdoux relève d’une erreur qui mérite sévérité puisqu’un peu de graine de Critique, qui ne coûte pas cher, la lui eût évitée ».
Les textes racontent qu’un jour Bouddha, ému de compassion devant une tigresse affamée prête à dévorer ses propres petits, s’offrit en pâture pour sauver la progéniture. Il était ainsi plus éclairé que Verdoux en choisissant la version masochiste du désir qui se sait être l’instrument au service de l’Autre. Le schéma de cette position, non symétrique du premier (le sadisme n’est pas l’inverse du masochisme), est produit d’un simple quart de tour. Pour Lacan, il illustre cette fois la logique de la propre vie de Sade, bien différente de son œuvre.

Le sujet masochiste est aussi objet (oral chez Bouddha), répondant cette fois à la volonté de jouissance de l’Autre (tigresse), qui vise la division du sujet en signant sa disparition (comme chez Sade refusant d’avoir une tombe et d’y écrire son nom). Le malentendu tient à ce que le don de Bouddha suppose que l’appétit de la tigresse est un simple besoin qu’il peut satisfaire en se sacrifiant. L’erreur de Verdoux est bien plus sévère puisqu’elle découle de la radicalité de sa maxime délirante : « Agis de telle manière que tu subviennes, par tous les moyens, aux besoins de tes proches.3» Elle témoigne aussi et surtout d’une ignorance de l’impératif catégorique kantien qui doit pouvoir être universalisable, valoir pour tous, pour être viable. D’où l’impossibilité que le crime soit le moyen d’une loi morale. Enfin, si pour le Bouddha la « douleur d’exister » est une évidence originelle au cœur du sujet, pour Lacan le sadique est celui qui la rejette dans l’Autre.
Rodolphe Adam
1 Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 780.
2 Miller J.-A., « Sur Kant avec Sade », Quarto, n°136, 2024, p. 13-18.
3 Biagi-Chai F., Le Cas Landru, Paris, Imago, 2007, p. 99.




