Eternal You est un documentaire américain récemment présenté au festival de cinéma indépendant de Sundance et réalisé par les Allemands Hans Block et Moritz Riesewieck. Ce film interroge les limites, effets et conséquences de certains Chatbots qui compilent les données personnelles de personnes décédées, ceci à la demande de leurs proches.
L’idée des concepteurs consiste en la création d’avatars numériques dotés d’une image et d’une voix semblables à celles du défunt. Établi sur des discussions WhatsApp du disparu, récupérées pour l’occasion, le contenu se veut indiscernable d’un véritable échange textuel que ce dernier pourrait encore avoir avec son proche. Il permet ainsi d’entretenir le leurre d’un dialogue possible. Ces programmes ne sont pas sans poser quelques questions morales et éthiques dont les concepteurs semblent ne pas vouloir porter la responsabilité, notamment en ce qui concerne des effets psychologiques indésirables chez certains utilisateurs fragiles ou fragilisés par l’expérience.
Le documentaire questionne les intentions et motivations de ces start-up initiées par des plateformes telles que Projet Décembre ou AI21 en Israël. La promesse est explicite : elle consiste à imiter les morts, à falsifier leur existence, à les garder en vie en simulant la possibilité de s’adresser à eux comme s’ils étaient encore en vie. « Parler avec ses morts » devient donc possible grâce à l’IA.
L’utilisateur qui souscrit à un tel programme y trouve son compte en corrigeant la réalité selon son désir – et en un clic. L’immersion de tels avatars dans le quotidien des personnes endeuillées n’est pas sans effets : elle modifie l’inscription symbolique d’une perte réelle, suspend, voire annule, le travail de deuil et abolit les limites entre vie et mort faisant ainsi le lit de la pulsion de mort. Si l’illusion d’une vie partagée avec le défunt peut continuer, ou même reprendre, la confusion entre la simulation et la réalité provoque parfois pour les plus fragiles une véritable déconnexion d’avec celle-ci. Car elle insinue pour le sujet une forme d’Unheimlich dont les effets émotionnels sur l’humain, connus depuis 1966 sous le nom « effet Eliza », ont pu défrayer la chronique en 2023 en conduisant l’utilisateur d’une IA conversationnelle au suicide1.
Cette technologie de pointe mise au service d’une pseudo-immortalité numérique pour un abonnement de dix dollars par mois vend donc l’illusion de l’éternité. En repoussant l’idée même de la mort, ces nouvelles techniques la rendent encore plus présente, exhortant le sujet à s’engager dans une danse macabre dont la jouissance mortifère est proche du réveil total, au sens où Lacan conçoit que « le réveil total c’est la mort2 ». Il s’agit ici de la confrontation au réel sans le recours au fantasme pour y échapper. Là où les religions proposent de croire en une porte de salut qui ouvre sur une vie après la mort, la technologie numérique lui emboîte le pas et ressuscite les morts. Le vieux rêve de l’homme, de vouloir vaincre la mort, est aujourd’hui à portée de main, il s’exauce en un clic – au prix de s’y perdre soi-même. Véritable trompe-la-mort, l’IA ne parvient-elle pas aussi à tromper le vivant ?
Sylvie Mothiron
1. Pereira M., « Un Belge se lie avec un chatbot et finit par se suicider », Le Point, le 30 mars 2023.
2. Lacan J., « Improvisation : désir de mort, rêve et réveil », notes de C. Millot, La Cause du désir, n°104, mars 2020, p. 9.

