Des six cas commentés et discutés le 30 mai dernier, de la façon dont la pratique de rencontre numérique se fondait dans la subjectivité des analysants présentés, que retenir ?
D’abord une diversité dans la modalité des rencontres faisant écho à une grande diversité dans l’offre de sites et applis qui mettent à disposition des sujets branchés à leur portable comme prolongement de leur corps, visant même à la disparition du clic : immédiateté de la captation par une image, nouvelle routine gestuelle du doigt qui effleure l’écran à droite, à gauche, marché aux hommes, aux femmes, homos, hétéros, géolocalisés, diplômés, harnachés, complétés d’un objet, ou pas, spécialisation des sites, autour d’un trait de jouissance, d’une pratique, d’une nomination qui fait appel, mais à quoi ?
C’est le deuxième point marquant de la journée, dont émerge une tendance partagée par tous les sujets présentés, un Wunsch qui s’inscrit dans une époque où le savoir serait dans la poche et la jouissance instantanée, court-circuitant le trajet de la demande : que l’appli permette de se protéger des aléas de la rencontre in real life, qu’elle dessine un paravent qui protégerait enfin du malentendu ou du ratage. Qu’il serait beau de ne pas être confronté au désir de l’Autre ! Qu’il serait beau de ne plus être marqué par le manque, et donc l’angoisse !
Pourtant, dans « ce nouveau régime de la rencontre, où la tuché est absorbée par l’automaton et qui peut parfois être hanté par l’amour », pour reprendre les mots de Jacques‑Alain Miller lors de cette journée, la relation numérique ne manque pas d’être marquée par ce qui objecte à la promesse du capitalisme numérique pour révéler un tout autre programme que celui des algorithmes : celui de la jouissance qui, « lorsqu’elle a connu un certain frayage », ne varie plus de trajectoire, même si ses effets peuvent s’atténuer.
Le clic ou le swipe ne dédouanent en rien en effet du moment où deux corps parlants sont confrontés à la présence en chair et en os, à la présentification même parfois de certains objets qui sortent de l’écran et font trembler les représentations, voix et regard trop présents, corps dont un détail objecte à la bonne forme, parole en trop. Alors se dévoile que ce qu’on cherchait consciemment à éviter, c’est précisément ce qu’on retrouve chez cet homme ou cette femme dont le caractère prédéfini par les catégories numériques ne rentre dans aucune des cases pourtant soigneusement cochées. Alors est révélée au grand jour une sourde répétition qui trouve ses racines loin, bien loin, dans la façon dont ont été présentés, pour un sujet, « le savoir, la jouissance et l’objet a1 ».
Paradoxe de la demande à portée de clic qui, dans la facilité même de sa réalisation, fait surgir le cœur de la pulsion, « virtuellement pulsion de mort2 ». N’est-ce pas ce qui explique que chez ces sujets dont les parcours nous ont été présentés lors du dernier colloque, comme chez bien d’autres, c’est à partir de cette vaine tentative d’esquiver la demande qu’un autre type de demande peut précisément se faire jour, avec un autre type de rencontre, sous transfert ? C’est en tout cas le pari de l’analyste que de laisser le temps à la constance de la pulsion de se manifester dans les aléas du transfert et de miser sur le fait que l’inconscient s’ouvre, que l’objet plus-de-jouir se cerne et que la voie se libère pour frayer sa place au désir et accueillir, peut-être, une heureuse contingence.
Virginie Leblanc-Roïc
1. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 332.
2. Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 848.

