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Focus, Hebdo Blog 38

« Coquelicot », « Cercle » de Yannick Haenel

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« Et puis j’ai rencontré la femme du pont des Arts : Coquelicot, la fille en rouge. Elle s’appelait Anna Livia. C’était sur les berges, le 8 mai, juste en bas de l’hôtel Cascade […] Je regardais vers l’est, en direction du Petit-Pont. Elle était-là. C’était bien elle. J’ai reconnu tout de suite son allure de princesse frêle et altière.

Tout crépitait, plein de sève. Je me disais : c’est un jour à tapis volant, l’un de ces jours où l’on traverse des murs.

On est entré boire un café au Mistral, sur la place du Châtelet. Les murs sont tapissés d’affiches de danse, et en montrant l’affiche d’un spectacle de Pina Bausch : Tabula rasa, avec une femme aux seins nus, le visage caché par une chevelure de nuit étoilée de fleurs, un bras tendu de nymphe et la jupe longue écarlate dont les plis font un éclair dans un champ de fleurs chaudes, je lui ai dit : c’est exactement ça que je cherche avec des phrases, ce mouvement-là, un mouvement si violent qu’il en devient pudique, une saturation de couleurs vives, une beauté calme qui se dessine à travers les lignes : le mouvement de la déesse lorsqu’elle sort des eaux, une sorte de naissance, quelque chose qui s’arrache au désir et en relance la mise : c’est ce geste, précisément ce geste que je cherche avec des phrases.

Anna Livia a eu l’air surprise, elle m’a regardé intensément, comme si elle interrogeait chaque partie de mon visage. Je lui ai demandé si ça allait. Elle a levé sa main vers l’affiche, et sans me quitter du regard, elle a dit « Sur l’affiche, la femme, c’est moi ». Yannick Haenel, Cercle[1].

La « psychologie du coup de foudre » comme déclenchement d’un « attachement mortel »[2] disait Lacan, trouve son image paradigmatique chez le jeune Werther qui déclare avoir assisté au « plus ravissant spectacle que j’aie vu de ma vie »[3] : Mlle Charlotte entourée de six enfants, distribue des morceaux de pain à chacun d’eux. La passion de Werther est immédiatement déclenchée par cette image maternante et nourricière.

Ravissant, Ravissement, ce phénomène, soutient Lacan au début de son enseignement, est le résultat de la coïncidence de l’objet avec une image fondamentale pour le sujet. En reprenant le terme Verliebtheit de Freud, Lacan signale que si l’amour est un phénomène qui se passe au niveau de l’imaginaire (arrêt sur l’image), il provoque par la suite une véritable « subduction du symbolique »[4], à partir d’une profonde perturbation de la fonction de l’Idéal du moi. Tout idéal devient la personne aimée, l’idéal du moi devient le semblable. La formule du coup de foudre serait donc, dans un premier temps : i(a) = I(A) ; au moment de cette confusion, nulle régulation possible « quand on est amoureux, on est fou »[5].

Mais le ravissement à une autre facette bien précise : celle de la surprise ; non pas La Surprise de l’amour où Marivaux décrit ce combat mené face à une passion qui veut être ignorée par le sujet lui-même. Ravi est celui sur qui porte le coup, la soudaineté est une constante qui rend le sujet, dans son discours, irresponsable de ce qui lui arrive : ça lui tombe dessus, il ne sait pas comment, c’est l’inattendu. Alors, comme le note remarquablement Roland Barthes[6] ce qui se présente comme un tableau (visuel ou langagier) vu (ou entendu) pour la première fois, comme une image fixe et idéale, est paradoxalement un rideau qui se déchire, « une faille soudaine dans la logique de l’univers »[7]. L’instant du coup de foudre est coïncidence et faille, idéal mais aussi rupture face à une certaine répétition car la vie n’est plus la même. Chez le personnage du roman d’Haenel, cette image du corps qui danse est la phrase qu’il n’arrive pas à écrire. D’un coup, ce corps est là. Il est la promesse d’une écriture, de quelque chose qui pourrait enfin cesser de ne pas s’écrire.

[1]           Haenel Y., Cercle, Paris, Gallimard, 2007, p. 122-127.

[2]           Lacan J., Le Séminaire, Livre 1, Les Écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 163.

[3]           Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, Paris, Le Livre de poche, 1999, p. 59.

[4]           Lacan J., Le Séminaire, Livre 1, op. cit., p. 162. La subduction est le processus par lequel une plaque lithosphérique océanique s’incurve et plonge sous une autre plaque.

[5]           Ibid., p. 163.

[6]           Barthes R., Fragments d’un discours amoureux, in Œuvres Complètes, t. III, Paris, Seuil, 1995, p. 633.

[7]           Duras M., La Maladie de la mort, Paris, Minuit, 2006, p. 52.

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