La lecture attentive de Freud permet de saisir comment celui-ci construisit ses concepts psychanalytiques. Comme Lacan, il fait évoluer sa doctrine en se répondant à lui-même. Parfois assez brutalement quand il écrit à Fliess qu’il ne croit plus à sa neurotica, bouleversant ainsi ses premières conceptions sur la présence d’un traumatisme survenu dans la réalité et devenu inconscient pour expliquer les symptômes. À d’autres moments, c’est en précisant un point théorique comme lorsqu’il écrit son essai « L’inconscient » dans sa Métapsychologie.
Un lieu nommé inconscient
L’inconscient est présent avant ce texte, dès les lettres à Fliess, et l’appareil psychique reçoit une première formulation dans L’Interprétation du rêve. Il est présenté sous la forme d’un schéma où l’inconscient apparaît constitué de « traces mnésiques », c’est-à-dire de signifiants. Ce sera là un des points d’appui de Lacan pour son retour à Freud. Mais il faut attendre le texte de 1915, « L’inconscient », pour que celui-ci soit constitué en un système. Dans ce texte, Freud justifie assez longuement son hypothèse de l’inconscient en la montrant nécessaire et légitime. Il n’y a en effet pas d’autre moyen, dit-il, d’expliquer certains actes psychiques, notamment symptomatiques, ce qui fait preuve.
Cependant, une fois l’hypothèse admise, il lui faut encore préciser la signification exacte de ce terme. Au-delà de son sens descriptif, il s’agit de distinguer du conscient et du préconscient un système inconscient. « La psychanalyse a fait un pas de plus dans la direction qui l’éloigne de la psychologie1 », dit-il. Il n’y a donc plus seulement une dynamique des processus psychiques centrée sur le refoulement, mais une topique, un lieu logique, qu’il appelait précédemment une Autre scène. Il tient à préciser que ce lieu n’a rien à voir avec une localisation anatomique. Et Lacan ajoute que ce n’est pas un contenu, mais une « aire du non-né2 ».
Des représentations soumises à des principes
Ce qui est refoulé est constitué uniquement de « représentants pulsionnels », des signifiants donc, et pas de motions pulsionnelles. Les affects, sentiments, sensations, ne sont donc pas inconscients, même s’ils trompent par leurs modifications et leurs investissements portés sur d’autres signifiants.
Freud ajoute une dimension économique au système inconscient, soit l’investissement ou le contre-investissement de la représentation, qui justifie la formation des symptômes. Les représentations signifiantes y sont soumises aux processus de déplacement et de condensation, l’inconscient ne connaît pas le temps et est régi par le principe de plaisir. Surtout il n’admet ni doute ni négation. Lacan verra d’ailleurs dans cette suspension du principe de non-contradiction – principe aristotélicien – une première approche de la division du sujet3. Celle-ci est en effet au même niveau que la division introduite par Freud entre inconscient et préconscient du fait que l’inconscient ne connaît pas la négation.
Orientation vers le réel
Quand en 1923 Freud formule sa deuxième topique dans Le Moi et le ça, il introduit la pulsion de mort qui vient bouleverser la primauté du principe de plaisir comme moteur du refoulement. Mais surtout, il introduit un inconscient non refoulé qui inclut une part du moi et aussi du surmoi. L’inconscient n’est donc plus uniquement à décoder à partir des signifiants qui le composent, comme dans tout le début du travail de Freud, il présente aussi une part de réel.
Un des chapitres du Séminaire XI a pour titre « L’inconscient freudien et le nôtre ». On peut y lire l’inconscient freudien et saisir que le nôtre, lacanien donc, y ajoute une orientation vers le réel, que Lacan lie pour une part déjà à Freud par une référence à l’ombilic des rêves.
Alexandre Stevens
1. Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1978, p. 77.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 25.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 192-193.

