Freud a écrit des conférences, des ouvrages et des milliers de lettres et, chaque fois qu’il écrit, le propos est adressé aux lecteurs ou aux auditeurs1. Jamais il n’oublie à qui il s’adresse et il module toujours son entrée en matière.
Certaines lettres sont devenues des articles de référence, comme ses échanges épistolaires avec Einstein, en particulier cette lettre en réponse à la question que ce dernier lui a formulée : « que peut-on faire pour détourner des hommes la fatalité de la guerre ?2 », ou bien les échanges avec Romain Rolland et leur débat sur le sentiment océanique.
Procédé d’écriture
Freud utilise régulièrement un style bien connu à l’époque classique, la dialectique. Celle-ci consiste à faire tourner les arguments, créant un effet thèse/antithèse, comme le fait Platon dans Le Banquet. Freud use de ce procédé pour dialoguer avec un contradicteur imaginaire qui lui donne la réplique. Cette façon d’argumenter et d’expliquer n’est pas sans un certain humour, l’auteur ironisant régulièrement sur les convictions de ses confrères. Cette touche ne l’empêche pas d’être particulièrement rigoureux avec ses propres avancées. Critique avec lui-même, il écrit souvent, comme le fait plus tard Lacan, contre ses propres premières hypothèses.
Un procédé d’écriture m’a retenue. Dans plusieurs textes, il arrive que l’interlocuteur imaginaire soit Freud lui-même. Par exemple, cet homme de trente-huit ans de formation universitaire de qui, selon le texte, Freud recueillera le résumé du livre qu’il étudie. Un dialogue s’engage entre « l’analysant » et le psychanalyste3. S’ensuit un long échange transcrit comme des notes de séances. Puis Freud pousse la chose à sa façon sur le détail d’un rêve qu’il a déjà exploité dans L’Interprétation des rêves. Le passage se conclut sur la nomination du phénomène du souvenir-écran.
S’orienter du détail
Des livres entiers de Freud foisonnent de détails plus ou moins divins, mais toujours à explorer. Et la lecture de ses textes nous accoutume à cette façon de procéder méthodique. Le temps qui nous sépare de leur écriture ne change rien à l’affaire, ils sont encore à lire avec une actualité saisissante. Nous en connaissons beaucoup, nous les avons exploités pour comprendre la théorie freudienne que nous croyons avoir assimilée grâce à Lacan qui a su le lire et en extraire des subtilités.
Mais la lecture des textes du chercheur infatigable ne cesse de nous surprendre. Avec lui, chaque observation d’un minuscule événement peut devenir l’objet d’une recherche que Freud prend et reprend au fil du temps. Il s’attarde sur des détails faisant d’une anecdote une porte sur la dimension inconsciente qui a tout à voir avec ce que Lacan nomme le Réel. Celui-ci a réanimé l’œuvre de Freud contre les freudiens eux-mêmes qui ont enclos l’inconscient dans la cure analytique. Ils ont lu la deuxième topique sans la première.
Jacques-Alain Miller met à notre portée ce dialogue entre Freud et Lacan. Et pourtant revenir au texte même reste une expérience. À chaque fois que nous lisons Freud, nous ouvrons le livre de sa recherche inaugurale.
Nicole Borie
1. Freud. S., « Une difficulté de la psychanalyse », Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1933, p. 137-148.
2. Freud S., « Pourquoi la guerre ? », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 203.
3. Freud S., « Sur les souvenirs-écrans », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1974, p. 119-129.

