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Un cheval de course dans un monde dépourvu d’hippodrome

Par Dalila Arpin
31 mai 2026
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À trente ans, Sylvia Plath met fin à ses jours, deux semaines après la publication de son unique roman, La Cloche de détresse1, qui relate une dépression sévère suivie d’une tentative de suicide à ses vingt ans. Le récit commence en juin 1953, l’été où les Rosenberg sont électrocutés. Presque comme une prémonition, et en prélude à sa dépression, cette exécution la regarde.

La jeune Sylvia arrive à New York pour un stage dans la rédaction d’un magazine de mode, avec un groupe de filles sélectionnées grâce à leurs bons résultats. L’ambiance de fête continuelle ne fait qu’accentuer sa profonde tristesse : « Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’œil d’une tornade qui se déplace tristement au milieu d’un chaos généralisé. »

Rentrée chez elle, c’est le grand vide : refusée à un cours de littérature à l’université et délaissée par son petit ami pour une autre, elle tente d’écrire un roman pour garder une attache vitale – en vain – et s’insulte.

Ici se saisit le désir dans sa forme la plus simple, confinant à la douleur d’exister2. La jeune Sylvia, livrée à elle-même, manque d’intérêt pour le monde qui l’entoure. La moindre présence de vie l’insupporte. Elle lit Deuil et mélancolie de Freud et s’y reconnaît. Désarçonnée, aux prises avec des idées noires, elle cherche le moyen d’en finir.

Un premier décrochage du sentiment de la vie a eu lieu à neuf ans, à la mort de son père, dont elle se savait la préférée. À vingt ans, elle se recueille sur sa tombe et s’effondre. Peu après, elle avale des barbituriques dans la cave de la maison. Hospitalisée, elle reçoit des séances quotidiennes de psychothérapie et des électrochocs pendant trois mois.

Le sentiment de la vie

Ce cas révèle un « désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet3 », que Jacques-Alain Miller déplie en trois externalités. L’expression La cloche de verre est-elle métaphorique ou littérale ? Elle apparaît à plusieurs reprises dans le récit, à des moments très différents, nommant quelque chose de l’ordre de l’éprouvé. Elle condense plusieurs points : son ressenti corporel, notamment la sensation d’immobilisme et d’étouffement qui aura pour acmé l’asphyxie mortelle par le gaz ; l’image indélébile des bébés dans le formol qui la hante ; la façon dont elle perçoit les autres à travers la cloche de verre et son pouvoir déformant ; enfin, son être au monde, comme si l’essentiel de sa vie s’était déroulé sous une cloche de verre.

Les trois externalités sont donc ici repérables.

Une externalité sociale négative : séparée du monde par la cloche, elle se sent isolée des autres et en dresse un portrait ironique. « Je me sentais comme un cheval de course dans un monde dépourvu d’hippodrome. » Ce point sera éveillé, onze ans plus tard, lorsque son mari part avec une autre femme.

Une externalité corporelle : dans une tentative pour enrober le corps qu’elle n’a pas, elle détaille les vêtements dans des descriptions détaillées. Comme Mlle Boyer, interrogée par Lacan4, elle exprime son souhait de « vivre comme un habit » et s’identifie au « corsage qu’on repasse ». Le corps se défait et nécessite un serrage au sentiment de la vie.

Une externalité subjective : « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. » Le rêve ajoute un élément de plus : la sensation d’irréalité qui accompagne son être au monde. La cloche de verre exprime son expérience de vide sidérant.

Dès lors, cette expression vient nommer l’éprouvé du corps, la relation aux autres et à sa propre subjectivité d’une manière littérale, rappelant que, pour certains sujets, le symbolique est réel. Il n’est pas étonnant qu’elle rédige cet unique roman peu avant son suicide, comme une chronique d’un décrochage annoncé.

Dalila Arpin


1 Plath S., La Cloche de détresse, Paris, Gallimard, 1972.

2 Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 338-339.

3 Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 558.

4 Lacan J., « Présentation de Mlle Boyer », Lacan Redivivus, Ornicar ?, hors-série, Paris, Navarin, 2021, p. 109-125.

Numéro : L'hebdo-Blog 406
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