Le 1er septembre 1905, Jean-Marie Bladier, jeune séminariste de dix-sept ans, tue et décapite son camarade de treize ans, Raulhac. Ce passage à l’acte retient l’attention car il se distingue des autres affaires criminelles par l’accès à la parole du sujet, transmise à travers Onze Cahiers1 rédigés en détention. Ce corpus constitue un matériau clinique d’une grande précision, permettant une lecture orientée par le réel et la forclusion du Nom-du-Père. Ce qui frappe à la lecture des Cahiers, c’est la minutie avec laquelle le sujet expose les critères de choix de sa victime ainsi que les modalités envisagées de sa mise à mort. Peut-on dès lors considérer ce passage à l’acte sous l’angle de la préméditation ?
La logique subjective du sujet, une biographie « éclairée par le réel2 »
À quatre ans, J.-M. Bladier assiste à une scène marquante : l’abattage d’un cochon. Il en déduit que tuer signifie saigner. Lorsqu’il entend, au cours d’une conversation qu’un homme a été tué, surgit la phrase nodale : Ça se tue aussi les hommes comme des cochons. Une métonymie se fixe : cochon – saigné – homme – tué. Puis, au cours d’un jeu où il mime l’égorgement d’un camarade, une érection survient. Relevons ici que le langage produit sur le corps un effet traumatique nouant sexe et mort.
À sept ans, une insolation avec fièvre et délire marque le corps de tremblements qui vont perdurer. Dès lors, il sera nommé le trembleur.
Moqué par ses pairs – miauleur parce qu’il pleure souvent, trembleur –, dénigré et violenté par sa mère, J.-M. Bladier rencontre un Autre humiliant, méchant ou persécuteur. Le Petit Séminaire constitue une suppléance à la forclusion temporairement opérante. Discipline et études soutiennent une fragile consistance narcissique, celle du séminariste modèle doté d’une intelligence supérieure. Mais elle s’effondre à la coupure des vacances d’été, durant lesquelles il se sent trop libre, séparé de ce qui tempérait sa « jouissance ineffable3 ». Le franchissement a lieu le 1er septembre.
La logique de l’acte : le crime plutôt que le sexe
J.-M. Bladier lutte contre ses pulsions autoérotiques et ses idées de meurtre, étroitement nouées. La masturbation apparaît plus honteuse et dégradante que le meurtre, qu’il juge moins déshonorant, plus doux et beau. Le crime s’impose à lui comme une nécessité qui articule jouissance et pulsion de mort. De plus, J.-M. Bladier souffre de ne pouvoir ni lutter ni mettre un terme à ses activités sexuelles, que ce soit par sa volonté propre ou le suicide. La logique subjective de l’acte consiste à tuer au lieu de se suicider, car la religion permet l’absolution du crime mais pas celle du suicide.
Viser un autre lui-même hainamouré
La dimension imaginaire domine. J.-M. Bladier écrit que seule la mort d’un autre peut le délivrer de sa souffrance intime. La confusion transitiviste entre moi et l’autre est patente. Il tue Raulhac, enfant qui pleure, miroir de son propre miauleur. L’acte vise l’objet de jouissance logé dans l’autre ou, pour le dire avec Paul Guiraud, tend à supprimer le kakon, « extraire le mal4 ». C’est le cœur de son propre être, le miauleur, qui est atteint.
Préméditation ou passage à l’acte ?
Tout indique un passage à l’acte psychotique, dans lequel le sujet disparaît, et non une action intentionnelle. L’écrit ne témoigne pas d’une préméditation mais d’une tentative de reconstruction après coup, destinée à donner une signification à un acte hors sens. La lecture lacanienne permet de saisir que le passage à l’acte est une rupture radicale d’avec l’Autre, une sortie de la trame symbolique, déclenchée par une certitude délirante. Le crime de J.-M. Bladier est l’effet résolutoire d’une rencontre entre réel et corps, sans médiation symbolique. Entre préméditation imaginaire et passage à l’acte ordonné par le réel, le rapport n’existe pas.
Sylvie Rogel
1 Reidal B., (Jean-Marie Bladier), Onze cahiers de confession (texte intégral), ErosOnyx éditions, Cassaniouze, 2023.
2 Biagi-Chai F., « Crime », La Cause du désir, no 100, novembre 2018.
3 Lacan J., « Fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.149.
4 Guiraud P., « Les meurtres immotivés », L’Évolution psychiatrique, no 2, mars 1931, p. 10.

