Le style érotomaniaque de l’amour féminin
Freud a mis en évidence la sensibilité du sujet féminin devant la perte de l’objet d’amour et l’échec du penisneid face au roc de la castration. Lacan aborde la question à partir de l’érotomanie féminine. De ne pas avoir le phallus, une femme peut donc l’être, ce qui exige du partenaire qu’il lui donne une consistance au nom de la certitude de l’amour. Dans les formules de la sexuation, le féminin est branché directement sur la jouissance de l’Autre. Le pas-tout ne nie pas la fonction phallique mais l’illimite. Pour Éric Laurent, la dépression féminine est à penser à partir de l’illimité et non à partir d’une sensibilité à la perte. Les femmes sont plus sensibles à la dépression car plus sensibles au réel, à l’impossible, au non rapport sexuel. « La dépression féminine résulte plutôt de la tristesse de constater la non-parole du côté homme, rempardée contre le silence par son identification conformiste.1 » Pour ces âmoureuses, le style érotomaniaque permet à la fois de maintenir la position à partir de l’exigence de l’illimité et d’inclure la déception, le dépit.
Jour de souffrance
En 2008, Catherine Millet publie un second récit autobiographique, Jour de souffrance2, sept ans après la déflagration littéraire de La Vie sexuelle de Catherine M. dans lequel elle décrivait, telle une entomologiste, la logique et les détails de son expérience sexuelle libertine assumée. Dans Jour de souffrance, elle revient sur les événements qui l’ont conduite à vivre une profonde dépression. À vingt-quatre ans, en couple avec Claude, elle rencontre Jacques. Le non-rapport sexuel cesse alors de ne pas s’écrire, tel que l’a démontré Pierre Naveau dans son ouvrage Ce qui de la rencontre s’écrit 3 .
Une scène marque une rupture : elle découvre dans une enveloppe non dissimulée – telle La Lettre volée d’Edgar Allan Poe – deux photos d’une femme nue enceinte. Dans l’affolement, elle lit les lettres de Jacques, témoignant d’une dissociation entre son corps et son être. Elle découvre la lettre L qui désigne sa rivale. Il y a alors urgence pour elle à trouver le nom derrière l’initiale et lui attribuer un visage. Suspendue au-dessus d’un vide, elle fait appel à des scénarii masturbatoires très fixes comme mise en forme du réel pour s’éprouver dans l’exclusion. L’acharnement inquisitorial tourne en addiction. Les crises se succèdent, toujours à partir d’un nouveau détail qui s’impose comme une hallucination. L’idée du suicide vient comme ce qui lui permettrait de (se) retirer d’un corps possédé par la souffrance morale.
Un énoncé surgira de façon inattendue : La mort de ma mère m’a cassée. Elle réalise que la façon dont elle flageole sur ses jambes fait écho à l’éprouvé corporel ressenti à l’annonce du décès de sa mère, qui renvoie également à une scène d’enfance où sa mère embrasse son amant dans l’encadrement d’une porte. « J’étais condamnée au boyau du couloir, et à la vision à la dérobée, mais cadrée, d’un couple. » La lecture conseillée par son analyste du roman de Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, résonne en elle, les visions de Jacques avec d’autres femmes s’atténuent.
Dans un entretien, C. Millet témoigne : « Il est clair, à la lecture de Jour de souffrance, qu’écrire La vie sexuelle de Catherine M. a été une issue à cette crise de jalousie terrible qui m’avait dépossédée d’une maîtrise que je croyais avoir sur la chose sexuelle. Cela me permettait de la récupérer4. »
Isabelle Rialet-Meneux
1 Laurent É., « Dépression et sexuation », conférence prononcée lors du Colloque International Interdisciplinaire organisé par le laboratoire RPpsy Recherches en psychopathologie et psychanalyse, sous le titre « Dépressions modernes – Cliniques des variétés de l’humeur », Université Rennes 2, 12 et 13 octobre 2023, disponible en ligne.
2 Millet C., Jour de souffrance, Paris, Flammarion, 2008.
3 Naveau P., Ce qui de la rencontre s’écrit, Paris, Éditions Michèle, 2014.
4 « La vie dédoublée. Conversation avec Catherine Millet », La Cause du désir, no 87, juin 2014, , p. 106.

