« Le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien ».
Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 71.
Lacan parle des mystiques en 1973 lorsqu’il distingue la jouissance masculine et féminine. Il qualifie cette dernière de supplémentaire puisqu’elle n’est pas tout encadrée par la fonction phallique. En effet, cette jouissance ne complémente pas, ne fait ni bouchon ni rapport, elle est excédentaire. Les mystiques ont affaire à cette jouissance excédentaire dans leur lien privilégié à ce qui est appelé Dieu – en témoignent les phénomènes de corps comme les stigmates ou autres extases.
Embrasée
Plusieurs fois dans son enseignement, Lacan prendra l’exemple de Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582), religieuse carmélite espagnole. Elle a beaucoup écrit sur son expérience mystique, révélant ressentir régulièrement d’intenses faveurs spirituelles. Elle évoque notamment l’extase éprouvée lorsqu’elle a vu un petit être, tel un chérubin, doté d’une épée qu’il lui enfonça dans le cœur. La puissante douleur est toutefois devenue plaisir intense et lien d’amour avec Dieu : « je restais toute embrasée1 », dit-elle.
En 1652, Le Bernin sculpte l’Extase de Sainte Thérèse à Rome. Cette œuvre magistrale fera la couverture du Séminaire Encore dont Lacan dit que nous n’avons qu’à regarder pour comprendre qu’elle jouit2. C’est de cette expérience de jouissance éprouvée par les mystiques que Lacan tire une lecture logique pour mieux en faire saisir la dimension excédentaire.
Une substance
Cette jouissance du corps, qui le fait vibrer, frémir, est au-delà du phallus et ne fait pas rapport avec le signifiant. Précisément, Sainte Thérèse d’Avila écrit qu’elle ne connaît pas Dieu mais qu’elle Le sent et qu’elle jouit de ce qu’elle ne peut comprendre. La jouissance n’est ni bavardage, ni verbiage, dit Lacan. Elle est éprouvée mais ne peut se dire en tant que telle. Une part reste logiquement indicible puisque hors signifiant. Par conséquent, cet éprouvé ne peut passer au savoir, ne peut être transmis. Comme le dit Jacques-Alain Miller dans son cours « La fuite du sens », la jouissance n’est pas une relation, elle est substance, avec toute l’autonomie d’être que cela suppose3.
Elina Quinton
1. Thérèse d’Avila, Livre de la vie, Paris, Gallimard, 2015, p. 305.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 70.
3. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 7 février 1996, inédit.

