« J’allais sous le ciel, Muse ! Et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! Que d’amours splendides j’ai rêvées ! »
Rimbaud A., « Ma bohème », Œuvres complètes, Paris, Garnier, 1954
Maudit soit le poète qui ne cesse d’inventer le nouvel amour, celui qui viendrait suppléer au rapport sexuel qu’il n’y a pas ! Il ne rencontre que la beauté des mots, et ne s’en remet pas. L’amour fou des surréalistes, la fidélité à sa muse du poète, l’amour exclusif pour la dame des troubadours dans leur art, sont autant de façons d’exalter un idéal littéraire de l’amour qui, en suspendant la relation sexuelle, pourrait parer à l’absence de rapport sexuel et à la solitude de la jouissance qui lui est attachée.
Intouchable
Objet d’une sublime création, la dame de l’amour courtois, distinguée entre toutes, célébrée et portée aux nues par son chevalier servant, reste intouchable. Comme nous le dit Jacques-Alain Miller dans son cours « Donc », « l’ombre de la mère est tombée sur la femme1 ». La dame, ainsi mise, pourrions-nous dire, en position d’exception et de domination sur son chevalier enfant, ne manquerait de rien.
Et l’on peut se demander si cela ne résonne pas avec l’aphorisme du « noli tangere matrem » proféré par Lacan dans son « Kant avec Sade » : « Noli tangere matrem. V…ée et cousue, la mère reste interdite. Notre verdict est confirmé par la soumission de Sade à la Loi2 ». Bien que bafouée, abusée, humiliée devant sa fille, dans le scénario sadien, la mère reste interdite. Dans le même fil, la dame du fine amor est élevée au rang de mère sacrée, lointaine et vénérée. Quand elle n’est pas, purement et simplement, à la place du maître absolu, puisqu’elle décide de donner, ou pas, son regard à celui qui la sert au risque de la mort, et qui lui est entièrement soumis par un amour absolu.
Élégance de la Chose
Lacan interprète plutôt sur le versant de l’élégance et du raffinement cette ode à l’amour qu’il appelle cette feinte, de ne pouvoir accéder à la rencontre des corps qu’à l’infini d’une privation extrême. L’amour courtois, nous dit-il, « C’est une façon tout à fait raffinée de suppléer à l’absence de rapport sexuel, en feignant que c’est nous qui y mettons obstacle.3 » Raffinée car portée par la poésie courtoise, la langue aristocratique du troubadour glorifie l’amour des mots et non la rencontre des corps, qu’elle suspend : « c’est pour l’homme, dont la dame était entièrement, au sens le plus servile, la sujette, la seule façon de se tirer avec élégance de l’absence du rapport sexuel4 ».
Une élégance d’où le partage est exclu, la dame inaccessible y étant, bien que sujette, plutôt inhumaine. Le règne de l’Un-tout-seul est sublimé dans une jouissance de l’être et de l’Un confinant au divin. Au-delà de la rencontre charnelle, et s’en privant de façon exquise, la parole d’amour hisse alors le non-rapport sexuel au zénith.
Elle conjugue l’inexistence de La femme avec l’inexistence du rapport sexuel.
Laure Naveau
1. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 30 mars 1994, inédit.
2. Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 790.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p .65.
4. Ibid.

