Lacan pose le non-rapport sexuel à partir de ce qui résiste à l’écriture et la logique formelle. Face à cette inexistence, nous inventons des fictions.
Il n’y a pas d’acte sexuel
Le film Caprice1 d’Emmanuel Mouret en donne une version. Cette fiction porte sur ce qui existe, ou non, entre les êtres sexués. Caprice, jeune comédienne, est amoureuse de Clément, qui aime Alicia. Clément assiste à l’une des représentations de Caprice. Voici le monologue qu’elle interprète : « Nous voilà en l’an 17 103. À l’époque depuis laquelle je vous parle, il y a bien longtemps que les hommes ne sont plus vraiment des hommes, ni les femmes des femmes. […] Bien des choses ont changé en 15 000 ans, même l’amour. Le mot a été oublié, et nous n’en savons plus très bien la signification. Peut-être le mot qui s’en approche le plus chez nous est intersexion. Voilà une intersexion. » Des personnages sur scène se croisent, s’arrêtent puis repartent. Un instant, les silhouettes se superposent, sans se toucher. Cette mise en scène d’une intersexion – le film ne nous apprend pas comment cela s’écrit – ne nous dit rien de ce que serait faire l’amour. Sur quoi deux parlêtres se rencontrent-ils ?
Dans La Logique du fantasme, Lacan énonce un grand secret de la psychanalyse : il n’y a pas d’acte sexuel au sens d’un acte signant un franchissement. Pas de passage du Rubicon. Ce il n’y a pas, dit Lacan, se situe au plan du signifiant. Dans l’acte sexuel, il n’y a aucune conjonction possible entre les sexes, ce que l’inconscient crie à tue-tête : il « parle sexe2 » pour autant que l’accord n’existe pas. La vie amoureuse en est affectée, et cela fait bavarder les parlêtres que nous sommes. Les personnages d’E. Mouret, verbeux à souhait, déroulent des amours d’autant plus placées sous le signe de la boiterie et de la clocherie que l’acte sexuel n’existe pas.
Incommensurable
Au lieu de ce qui ne s’écrit pas, dit Lacan, il y a de l’incommensurable. Pas de mesure commune entre l’homme et la femme qui sont portés dans l’acte sexuel au maximum de leur disjonction. Car si l’acte sexuel existait, le sujet de chaque sexe pourrait toucher quelque chose dans l’autre au niveau du signifiant3.
Lacan note ensuite, quand les auteurs de littérature psychanalytique parlent de la femme dans l’acte sexuel, qu’il est en fait question de la fonction d’hommelle dans la rencontre sexuelle. À partir du mot woman, Lacan invente le mot de he-man, l’homme-il, et she-man, hommelle. L’hommelle, c’est la femme prise dans la fonction phallique. Pourtant, une part de la femme reste inexpugnable : quelque chose ne peut être assigné par la fonction phallique.
Dans Encore4, Lacan dégagera la jouissance pas-toute, mettant en lumière que le non-rapport sexuel ne concerne pas les sexes anatomiques, mais bien les jouissances. Il l’abordera à partir de la logique et de l’infini avec le paradoxe d’Achille et la tortue, l’homme ne rejoignant la femme que dans l’infinitude. On ne peut pas ramener le rapport entre les jouissances à un rapport signifiant.
Il n’en est pas de même en amour. En effet, quand on aime il ne s’agit pas de sexe – l’amour courtois qui met la dame à distance de la rencontre sexuelle le montre. S’il n’y a pas d’acte sexuel au sens de rapport et de conjonction entre deux parlêtres, cependant il peut y avoir l’amour, lequel s’écrit par une métaphore, qui est un rapport signifiant. L’inexistence du rapport invite chacun à inventer, en guise de suppléance, un nouage entre jouissance et signifiant. L’amour est une telle invention.
Dominique Corpelet
1. Mouret E., Caprice, film, 2015.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2023, p. 258.
3. Ibid., p. 281.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 13.

