« Ce qui nous différencie de n’importe quelle autre objectivation scientifique, c’est que pour l’objectiver, nous sommes forcés, nous et notre désir, de nous mettre dedans. »
Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 424.
Alors que le Séminaire XIII s’ouvre avec « La Science et la vérité », où s’interroge le statut du savoir de la psychanalyse vis-à-vis de la science, cette citation du dernier chapitre soulève un paradoxe. L’objectivation de la psychanalyse comporte une condition forcée : le psychanalyste et son désir doivent se mettre dedans. La rigueur et la précision de la théorie analytique se soutiennent de la subjectivité et du désir de l’analyste. Le savoir s’en trouve modifié, conséquence directe du fait que la psychanalyse n’est pas un discours universel.
Un savoir à produire
Pour la psychanalyse, savoir théorique et savoir de l’expérience sont noués. Lacan introduit la leçon en rappelant le statut du savoir : il n’est jamais déjà-là. Son enseignement lui-même a nécessité un temps d’élaboration et de nombreux remaniements. Les concepts analytiques et les formules de Lacan tiennent leur rigueur de se préciser à mesure de leur confrontation à la clinique.
Interprétant des textes de Conrad Stein, Lacan pointe son mésusage du concept de l’Autre, présenté comme lieu de félicité. L’inclination à retrouver ce qui a été perdu « n’a absolument rien à faire avec l’analyse, ni dans sa visée, ni dans son origine, ni dans sa pratique1 ». Le paradis premier à retrouver équivaut au fantasme d’un savoir déjà-là comme lieu de vérité où tout s’expliquerait, mais aussi au fantasme d’indifférenciation, où le sujet et l’Autre fusionnent et où le sujet s’abolit lui-même. Pour la psychanalyse, le savoir est au contraire à produire au un par un. Toujours en devenir, le savoir est vivant.
Parler efficace
Lacan souligne le nécessaire renoncement au mythe de fusion avec l’Autre : la croyance dans ces délicieuses retrouvailles a pour effet de faire régresser la pratique analytique. Il oppose à cela la rigueur conceptuelle qui caractérise la psychanalyse, ce qui implique « une certaine rigueur dans l’énonciation et dans l’énoncé2 ». C’est ce que Lacan nomme, dans cette leçon, l’efficace de la parole. L’éthique du bien-dire que constitue cet effort de précision engage le corps, la voix et vise le vivant.
Il indiquera plus tard que la voie de transmission de la psychanalyse implique un choix forcé : celui de la réinventer, pas sans un désir et une énonciation nouvelle, là est son pari. En 1966, année du Séminaire, Lacan promeut le désir de l’analyste pour transmettre le tranchant de son discours. Ce désir, lié au manque, advient dans le renoncement à la jouissance du fantasme et dans l’assomption de la perte de l’objet. En visant la différence absolue, ce désir objective la psychanalyse en touchant au vivant de chacun. La rigueur à laquelle nous invite Lacan fait entendre que c’est en ce point que palpite une psychanalyse de précision.
Adeline Suanez
1. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 427.
2. Ibid., p. 417.

