« Le tableau est un piège à regards ».
Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 328.
Plusieurs leçons du Séminaire XIII sont consacrées au chef-d’œuvre de Vélasquez, Les Ménines. Ce tableau permet à Lacan une démonstration concernant l’objet regard dans l’expérience d’une analyse. On se centrera ici plus particulièrement sur la place que donne Lacan à la perspective.
Ce que récuse Lacan
Figure dans l’œuvre un tableau dont on ne voit que l’envers, face auquel se trouve le peintre lui-même, palette et pinceaux à la main. Vélasquez peint-il ce qu’il voit dans un miroir placé devant lui, là où se trouve le spectateur ? La toile retournée représenterait alors l’Infante et tous ceux qui gravitent autour d’elle, chacun bien à sa place, tels qu’on les voit. Ou bien peint-il le couple royal dont on aperçoit le reflet dans un miroir tout au fond de la pièce ?
Arguments à l’appui, Lacan démontre que Les Ménines sont bien autre chose qu’une image spéculaire répondant aux lois de la géométrie dans un plan. Voyons comment – grâce à la perspective et au talent magistral de cet artiste – vision et regard se trouvent dissociés, comme on peut l’éprouver au cours d’une analyse et spécialement quand elle touche à sa fin.
Le recours à la perspective
Lacan explique comment la perspective, qui organise un tableau, modifie les repères habituels et l’unité du Moi telle qu’on la perçoit dans un miroir. Avec le point de fuite, positionné sur la ligne d’horizon, là où convergent les lignes parallèles, on a le sujet qui s’évanouit quelque part à l’infini. C’est en ce point précis que Vélasquez a positionné un personnage, sur le point de quitter la pièce, qui porte le même nom que lui. Le peintre s’est mis dans le tableau, mais ne peut pas être situé en un point fixe et définitif, il y a un intervalle. Lacan avance alors : « Tu ne me vois pas d’où je te regarde.1 » L’évanouissement du sujet dans le tableau provoque un décollement entre la relation spéculaire (la vision) et le champ scopique (le regard). Advient alors une certaine capture de l’objet a faisant du tableau « un piège à regards2 ».
Écran et voile
Le tableau a également recours à des objets qui cachent, qui font écran ou qui voilent. Ces éléments présument aussitôt d’un au-delà de ce que l’on voit. C’est la fonction de ce tableau retourné : en faisant énigme, il attire le regard. De même, le vêtement magnifique de l’Infante, au centre du tableau, remplit cette fonction : le voile qui couvre la fente présentifie ainsi le moins phi (- 𝜑) de la castration. Ici, la perspective permet la profondeur et fait entrer le spectateur à l’intérieur du tableau. Dans ce passage, il entrevoit qu’en dessous de l’objet magnifique se trouve la fente qui le regarde. Celui qui regarde n’est pas un simple observateur extérieur, il est lui-même regardé par le tableau dont il fait partie.
Le personnage du fond du tableau des Ménines se trouve comme l’analysant arrivé à la fin de son analyse : il jette un dernier regard et aperçoit la fenêtre de son fantasme, aperçoit ce qu’il en est de sa jouissance et de son désir.
Isabelle Buillit
1. Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’Objet de la psychanalyse, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil & Le Champ freudien, 2026, p. 339.
2. Ibid., p. 328.

