Dans Nous aussi 1, l’histoire est celle d’une famille de la haute bourgeoisie parisienne, catholique et lettrée, marquée par le suicide d’un adolescent, frère de la narratrice. La tragédie renverse son rapport au sentiment la vie.
Avant, tout semble lisse…
Issue de la méritocratie républicaine, fière de ses ancêtres, la tribu est soudée par ses valeurs, ses bonnes manières, son instruction et ses lieux de résidence. Naître là est a priori une chance. Certes, à vivre ensemble, on étouffe bien un peu, mais croire qu’on sait d’où l’on vient nous donne confiance. Et puis, ce vert paradis communautaire nous donne un corps, « un seul grand corps » auquel on appartient. La narratrice est une pièce de ce magma qui s’ébroue, qui se chatouille, qui se bataille et qui se mange. Elle use du pronom indéfini tout au long du roman, signant par-là la disparition du sujet du procès de l’énonciation.
Survient le drame et la sidération. L’adolescent disparu n’a trouvé à sa portée que la fenêtre pour s’y jeter. La langue, si intelligente soit-elle, n’a pas ses tenu promesses. Sans efficace, elle n’a su faire abri, rendant le théâtre familial à sa fausseté de ton. Alors on a envie de mourir, de se faire du mal, de disparaitre à son tour. On s’isole, on se ravale au rang d’objet. On cherche une bouée à laquelle se raccrocher du côté de l’amour ou du côté des savoirs pour supporter ce qui n’a pas de nom. « On essaie de lutter contre quelque chose qu’on ne sait pas qu’on cherche, qu’on ne sait pas comment trouver. » Avec le temps, quelques cousins parlent et ce qui était refoulé, flou, diffus, informe prend des contours. Levée du refoulement en plusieurs étapes.
De quelle faute s’agit-il ? La sexualité infantile n’a pas trouvé de limite. Les chatouilles ont viré à la flambée, et pas que pour celui qui s’est donné la mort. Inceste : le mot est prononcé. Homosexualité aussi.
Les adultes, ici, ne sont pas des abuseurs. Ils ont juste laissé les enfants entre eux. Rien ne leur a été dit. Les mères ont détourné les yeux devant les amours enfantines qui ont joué les prolongations. Les pères étaient occupés ailleurs. Freud nous a révélé qu’il n’y a de chatouille qui ne puisse prendre à un moment une valeur sexuelle et que croire l’intention de l’enfant innocente est une niaiserie qui n’absout d’aucune responsabilité quant à ses effets. La mère de la narratrice dément la réalité sexuelle infantile, mais gronde lorsqu’elle entend des mots grossiers et cela a des conséquences.
L’inceste était-il un système ? On répète et on oublie. « On ne sait pas si ça continue ou pas. On ne sait pas ce qui continue. On ne veut pas le savoir. On ne se souvient pas. » On ne se souvient pas, parce qu’on savait l’interdiction : « pour empêcher un énoncé de parvenir à l’énonciation, quelque pré-connaissance du procès de l’énoncé est nécessaire2 ». La question n’est pas là. L’interdit porte sur la parole elle-même et ça remonte à loin. « Alors on n’a rien dit, les mots pouvaient tout faire sauter. » Mais tus, ils gardent d’autant ici leur valeur funeste…
Écrire, comme voie de sortie
Le secret à plusieurs bandes se livre en plusieurs temps, par la grâce de quelques-uns qui ont pris la parole. Il y a l’acte qu’on a consenti à faire, jusqu’à un certain point. Il y a l’acte de s’être tu et l’oubli qui a tout recouvert. Le nommer réintroduit une limite de structure qui organise le champ du désir. Mais dire le franchissement du tabou ne suffit pas à dégager de la pulsion de mort. Il faut le temps pour cerner en quoi on a cédé sur son désir : d’avoir accepté de « s’appartenir les uns les autres », d’être ces « poupées gigognes » dans lesquelles les grands possèdent les petits au grand banquet familial. Car derrière le regard attendri des adultes sur les petits anges nus, se cache une grande bouche qui mange. Cet Autre familial, sous couvert d’excellence, a faim de ses petits. On en avait aussi la bouche pleine. Alors on écrit pour y mettre de l’air et qu’entre les lignes, cela soit dit !
Marie Laurent
1. Godard A., Nous aussi, Paris, Acte Sud, 2026.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Le Champ freudien & La Martinière, 2013, p. 95.




