Le cas Jimmy, présenté dans « The impostor1 » (1955), offre un paradigme clinique singulier qui pourrait nous servir pour aborder la question liée au sentiment de la vie.
Helene Deutsch décrit un homme aux fantasmes grandioses de prestige et de génie, incapable pourtant de soutenir l’effort que ses ambitions exigeraient. Jimmy préfère faire comme si 2, jouer le rôle de façon convaincante plutôt que de l’habiter réellement. Elle repère une estime de soi fragile, en contradiction permanente avec un Idéal du moi démesuré, et une peur tenace d’être démasqué. Ni le père brillant et despotique ni la mère indulgente et anxieuse n’ont permis à Jimmy d’intérioriser une image stable de lui-même. Dans les formulations d’H. Deutsch, Jimmy se construit alors par emprunts identificatoires successifs.
Si l’on s’oriente avec Lacan dans Le Séminaire Les Psychoses, il ne s’agit pas d’une psychologie du mensonge, mais d’une structure du rapport au signifiant. Les impostures successives de Jimmy, ses identités empruntées ne sont pas un simple défaut de caractère, elles constituent une « compensation imaginaire de l’Œdipe absent3 » qui aurait dû lui donner la virilité, non pas soutenu par l’image du père, mais par le signifiant du Nom-du-Père. Ce que H. Deutsch attribuait à l’insuffisance de l’image paternelle, Lacan le resitue donc résolument du côté du manque du signifiant primordial.
Lacan estimera que H. Deutsch se méprend sur ce point, tout en reconnaissant ses apports et sa rigueur clinique. Elle cherche à offrir à Jimmy une image d’identification stable, en se plaçant elle-même dans le transfert à cet endroit. Or, ce maniement restant sur l’axe de l’imaginaire, il risque de fonctionner davantage comme une défense au détriment d’un éventuel traitement possible. Ainsi, « la phénoménologie prétendue psychologique glisse au domaine de la signification4 », dit Lacan, laissant le sujet dans une certaine errance.
Or, ce que Jimmy cherche à travers chaque imposture est plus élémentaire. La question qu’il posait à H. Deutsch, « Qui suis-je ? Pouvez-vous me le dire ? », n’est pas une demande de sens, de signification, mais l’affect qui traverse un corps parlant au bord de sa propre béance symbolique qui fait défaut pour ce sujet.
L’imposture, ainsi, tente de colmater cette faille. Là où le signifiant fait défaut, le moi s’édifie sur une méconnaissance fondamentale. Jimmy ne ment pas, il vit ses identifications, jusqu’à ce que la réalité ne les défasse. Et c’est précisément lorsqu’il cesse de prétendre et s’attelle à un travail honnête que l’angoisse surgit dans toute sa force. Ce paradoxe est révélateur : c’est au moment où le sujet renonce à ses compensations imaginaires qu’il se trouve confronté au plus intime de lui-même, là où le désir pourrait enfin advenir.
Diego Martin Tagliaferri
1. Deutsch H., « L’imposteur : contribution à la psychologie du moi d’un type de psychopathe », Les Introuvables, Paris, Seuil, 2000, p. 217-238.
2. Le concept de « as if personality », traduit en français par « personnalité comme si », a été élaboré par Helene Deutsch.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 218.
4. Ibid., p. 216.




