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D’un battement d’ailes

Par Caroline Leduc
1 novembre 2026
D’un battement d’ailes

© Marion Fayolle

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Créée par David Chase et diffusée par HBO de 1999 à 2007, Les Soprano a renouvelé l’écriture des séries autour d’un antihéros opaque, entre vie familiale et parole en thérapie. La série commence par un dérèglement du sentiment de la vie de Tony.

Un mafieux chez le psy

Une famille de canards a pris ses quartiers dans la piscine de Tony Soprano. Captivé, il les regarde longuement et les nourrit. Un jour, ils s’envolent. Cet événement minuscule rompt l’ordre de sa vie. Tony s’effondre.

Aucun examen médical n’explique son malaise, et Tony n’y reconnaît pas l’angoisse. Il a pourtant obtenu ce que son monde lui promettait : une famille, une maison, de l’argent, du pouvoir. Rien ne semble lui manquer. Or, avec Lacan, l’angoisse surgit précisément quand le manque vient à manquer. Freud s’étonnait déjà du « privilège » de l’angoisse, dont les réactions « s’opposent […] au flot de la vie », « comme inappropriées à une fin »1.

Au point où tout semble accompli pour Tony, l’angoisse fait objection. Quelques battements d’ailes conduisent ainsi ce chef mafieux dans le cabinet d’une psychiatre.

Un insu qui affecte le corps

L’effet de l’envol des canards n’est d’abord associé par Tony à aucun savoir. Le corps a pâti de quelque chose, dont il s’agirait de parler.

Dans l’argument des Journées, Daniel Roy écarte toute plénitude vitale : le sentiment de la vie, « livré à la contingence des rencontres », se révèle lorsque l’ajustement entre jouissance et existence se défait. C’est « l’affect qui traverse le corps vivant en tant qu’il n’est pas séparable de ce que le sujet peut en dire »2.

Les identifications en défaut

Tony est père, mari, fils, chef d’un clan mafieux. Ces identifications lui donnent une forte consistance imaginaire, sans garantir son rapport au vivant, au désir et à la jouissance. Le pilote3 en montre les limites pour faire tenir sa position subjective. Ainsi, sa mère refuse l’établissement qu’il lui choisit, dévaluant la solution qu’il lui propose ; Tony tombe à nouveau.

Il se mesure pourtant au strong, silent type, l’homme fort qui ne s’épanche pas. L’attaque de panique introduit une disjonction entre cet édifice identificatoire et le corps vivant. L’idéal viril ne répond plus de ce qui lui arrive. Le désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie manifeste cette limite.

Les bestioles

Chez le Dr Melfi, Tony parle plus volontiers des autres que de lui. Quand elle relie son malaise au départ des canards, il élude et quitte la séance. Un rêve relance l’épisode : un oiseau emporte son pénis. Melfi évoque alors sa famille et la possibilité de la perdre. Tony pleure. Le corps est à nouveau affecté, cette fois dans le mouvement même de la parole.

L’intervention importe moins par le sens qu’elle délivre que par ce qu’elle fait entrer dans la parole : une perte jusque-là sans formulation. Les canards comptent ainsi par ce qu’ils font advenir dans la parole de Tony et par l’opacité qu’ils y conservent. Leur valeur n’est pas épuisée par le sens qui leur est donné. Le pilote pose ici la logique des six saisons : le savoir produit ne résorbe ni son mode de jouir ni la répétition.

À Louvain, Lacan remarque qu’en parlant de la vie, « on se met tous à l’abri […] avec un certain nombre de bestioles », car en fait, « pour ce qui est de notre vie à nous, on n’a aucune espèce d’idée de ce que c’est » – avant d’ajouter : « La vie est ce qui nous est commun avec les petits animaux »4. Il aura fallu quelques canards pour que la vie de Tony Soprano cesse d’aller de soi.

Caroline Leduc


1. Freud S., Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, PUF, Quadrige, 1999, p. 62.

2. Roy D., « Arguments », arguments des 56es Journées de l’ECF, « Le sentiment de la vie », les 7 et 8 novembre 2026, disponible sur journees.causefreudienne.org.

3. On appelle « pilote » le premier épisode d’une série : s’il n’y a pas un bon retour du public, les producteurs peuvent décider de ne pas tourner la suite.

4. Lacan J., « Conférence de Louvain », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°96, juin 2017, p. 11-12.

Numéro : L’Hebdo-Blog 417
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