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Le racisme et le contrôle

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Ce texte est un extrait de l’intervention d’Anaëlle Lebovits-Quenehen à « Question d’École », le 1er février 2020.

Je propose de considérer que parmi ce qui s’enseigne dans le contrôle, « n’être pas raciste » est chose d’importance. Et cela d’autant plus que le racisme est peut-être la chose du monde la mieux partagée. « On aurait tort, nous dit en effet Lacan en 1972, de ne pas s’apercevoir de ce que l’on constate autour de soi, qu’il n’y a pas un seul propos humain qui ne soit profondément enraciné dans le racisme »[1]. Lacan dit cela alors qu’il vient de parler des AME d’avant la proposition sur la passe […].

Car l’idée de Lacan, c’est qu’il fut un temps où les AME se reproduisaient davantage qu’ils ne participaient à produire des analystes. Leur mode de recrutement consistait alors essentiellement à avoir été « assez vieilli sous le harnais, pour [être] consenti par [leurs] collègues, reçu comme AME ». Le racisme en jeu consistait à amoindrir l’altérité de l’Autre pour le ramener au même, par domestication. […]. En lisant ces quelques lignes, on comprend que Lacan ait inventé et tenu à une alternative à ce mode de recrutement, non seulement parce qu’à devenir AME sans se risquer, on y parvient sans vie, ou quasi ; mais aussi, et surtout, parce qu’on ne voit pas bien ce qu’on pourrait attendre d’un AME domestiqué sinon qu’il reproduise indéfiniment la domestication dont il provient. Lacan note d’ailleurs comme en passant : « personne ne sait combien de temps il faut pour domestiquer le chien, le chat… C’est très amusant de penser à leur descendance, à ces animaux très spécifiquement domestiques ». L’équivoque par laquelle Lacan nous fait entendre que la domestication est d’hommestication est connue [2]. Elle pointe, entre autres, que l’homme y humanise ou peut-être y in-humanise l’animal. Mais là, ce sont des hommes qui en d’hommestiquent d’autres.

Après avoir fait ce sombre constat sur le racisme, Lacan ajoute : « s’il y a quelque part, une petite chance, c’est au niveau de l’histoire analytique, c’est la seule qui soit arrivée à décoller quelque chose comme “autonomisant’’ ». Ces propos éclairent d’un jour nouveau, pour moi en tout cas, le fameux passage du Séminaire XXIII où Lacan évoque les contrôlés-rhinocéros : « Il arrive, dit-il, que je me paie le luxe de contrôler […] un certain nombre de gens qui se sont autorisés d’eux-mêmes à être analystes […]. Il y a deux étapes. Il y a celle où ils sont comme le rhinocéros. Ils font à peu près n’importe quoi, et je les approuve toujours. Ils ont en effet toujours raison »[3]. […]

L’approbation n’exclut évidemment pas qu’on explore tel point, qu’on puisse s’étonner de tel autre, qu’on évoque un diagnostic laissé en souffrance ou qu’on s’en écarte au contraire pour ne pas s’y river, voire qu’on donne une indication, un conseil, etc., mais il me semble que quand Lacan approuve le rhinocéros, c’est aussi en acte, qu’il s’écarte du racisme et de la domestication qui le sert [4]. Cette approbation me parait être la voie que Lacan emprunte pour enseigner au rhinocéros à n’être pas lui-même raciste dans sa pratique, qu’il supporte, lui aussi en acte, la singularité à laquelle il a affaire chez ses analysants. Il y a en effet mille manières d’être raciste quand on prétend faire fonction d’analyste, mille manières qui en sont autant de se défendre de la singularité de l’analysant comme du réel lui-même : par exemple vouloir son bien – à l’image du nôtre, comme toujours quand on veut le bien d’un autre, quel qu’il soit ; par exemple le comprendre, comme si on parlait la même langue ; ou penser qu’on peut tout pour lui ; ou encore que sa normalisation dans le cours de l’analyse serait un progrès, oubliant du même mouvement qu’on ne fait jamais invention que de son grain.

Quelles que soient les voies qu’il emprunte, le racisme tend à résorber la tension de l’Un à l’Autre, au mépris de la différence. Et nous sommes là sur ce que j’appellerais « la pente Aristophane » du racisme, celle qui tend à exclure l’Autre en le ramenant au même. Et je propose de considérer qu’on vient aussi contrôler ça, son racisme plus ou moins indéracinable.

[1] Lacan J., « Jacques Lacan à l’École belge de psychanalyse », Quarto, n°5, 1981, p. 8, souligné par l’auteure.

[2] Cf. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 511.

[3]  Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 17.

[4] Cf. Miller J.-A., « Trois points sur le contrôle », L’Hebdo-Blog, n°159, 23 janvier 2019, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

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