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Boomerang

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Ce texte est un extrait de l’intervention de Beatriz Gonzalez-Renou à « Question d’École », le 1er février 2020.

Si dès 1964 Lacan met le cartel au cœur de son École, il en a peu dit. Je le cite : « Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe. Chacun d’eux […] se composera de trois personnes au moins, de cinq au plus, quatre est la juste mesure. PLUS-UNE chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun »[1].

Avec cette indication sur le cartel, Lacan pose les conditions précises pour créer une place vide où puisse émerger un bout de savoir nouveau à partir de ce que ces « 4 + 1 » vont mettre à l’épreuve. Et ce sera sur le fil d’une lecture où chacun engage sa mise singulière avec sa propre parole, avec son temps, avec son corps.

En 1994, dans son intervention « Le cartel dans le monde »[2], Jacques-Alain Miller décortique en détail cette première formalisation que Lacan fait du cartel : il souligne l’insistance de Lacan lorsqu’il instaure le cartel comme étant le moyen d’exécuter le travail de l’École. Mais notons qu’à ce moment-là, en 1964, tout est à faire, à construire, et à faire tenir.

Mais alors, en 2020, pouvons-nous dire que le cartel tient la même place qu’en 1964 ? Force est de constater que si le cartel demeure au cœur de l’École, sa fonction et ses usages ont changé. Le monde n’est plus le même, et la psychanalyse livre autrement la bataille dont sa survie dépend.

Pourtant, à l’heure où la psychanalyse est de moins en moins présente là où le maître règne, le cartel garde intacte la subversion qu’il recèle. Je dirais que le cartel reste donc « l’organe de base »[3] en tant qu’artefact minimaliste et puissant qui ouvre vers une autre façon de lire les textes fondamentaux de la psychanalyse.

Revenons toutefois à 1986. J.-A. Miller interroge « la question si délicate du transfert dans le cartel »[4]. Qu’en serait-il ? Il propose cette réponse : le transfert dans le cartel « devient travail de transfert de travail »[5].

C’est à partir de cette ponctuation, que tout d’un coup m’est venue une idée quelque peu farfelue : le cartel-boomerang. Oui ! Comme le boomerang, le cartel accomplit une trajectoire. La spécificité propre de chaque élément du boomerang rend possible que, une fois lancé, et tout en faisant des tours sur lui-même, il accomplisse une boucle qui le ramène à son point de départ. C’est en quoi dans ce petit ensemble éphémère formé par « 4 + 1 », peut se produire chez chaque Un, un mouvement, certes différent mais à peu près simultané, et si la lancée a suivi la bonne direction, comme un boomerang, il reviendra au lieu d’où il est parti. Si l’on applique cette métaphore au cartel, ce point de départ où il reviendra, n’est autre que l’École, où il est possible de loger et de transmettre le gain de savoir produit durant cette sorte de lecture-trajet.

Cela pose la question suivante : qu’est-ce que « lire » en cartel ?

En 1971, dans « Lituraterre », Lacan glisse une phrase qui m’est apparue opaque mais qui ne m’a pas quittée : « le vœu que je formerais par exemple d’être lu enfin convenablement. Car encore faudrait-il pour cela qu’on développe ce que j’entends que la lettre porte pour arriver toujours à sa destination »[6].

Cette phrase est surprenante : le vœu d’être lu enfin « convenablement ». Et il nous donne un indice : traiter un texte comme il traite la lettre. Le cartel réserve une place de choix aux points de butée, à ce qu’on ne comprend pas d’emblée mais qui peut être élucidé.

L’expérience du cartel serait donc celle de s’aventurer à lire en s’orientant de l’énigme et du trou. De ce point de vue, lire en cartel peut restaurer une certaine modalité rendant à la parole la puissance qu’elle véhicule en tant que gain de savoir singulier et transmissible.

[1] Lacan J., « Acte de fondation », Autre écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2] Miller J.-A., « Le cartel dans le monde ». La Lettre mensuelle, n°134, 1994.

[3] Lacan J., Le Séminaire, « Dissolution », leçon du 11 mars 1980, Ornicar ?, n°20-21, été 1980, p. 15.

[4] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée” », intervention lors de la soirée des cartels à l’École de la Cause freudienne, 11 décembre 1986, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[5] Ibid.

[6] Lacan J., « Lituraterre », Autre écrits, op. cit., p. 13.

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