Dans sa leçon au Collège de France en 1977, Roland Barthes avance que la langue est fasciste. Parce qu’elle est législation, elle ne laisserait au locuteur d’autre possibilité que de choisir dans ce qu’elle impose. Pour Barthes, la langue est fasciste « car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire1 ». Mais alors, la langue des régimes fascistes serait-elle un fascisme redoublé ?
Faut-il voir dans ces mots de Barthes une traduction de ce que dit Lacan, le sujet est parlé plus qu’il ne parle ? ou de cette phrase de Schiller, la langue poétise et pense à ta place ? Certes, la langue préexiste au sujet, mais cela ne la rend pas pour autant fasciste. Renversons les termes de la proposition et disons qu’en revanche, le fascisme se sert de la langue pour mieux l’asservir à ses fins et, avec elle, ceux qui la parlent.
C’est ce que montre, dans un journal clandestin tenu entre 1933 et 1945, le philologue allemand Victor Klemperer. Parce que juif, il est dès 1932 interdit d’enseigner et envoyé à l’usine. C’est là, pendant ces années sombres, qu’il tient un journal – façon de survivre en étudiant. En philologue qu’il a toujours été, il observe la façon dont la langue allemande se laisse progressivement mais sûrement infiltrer par l’idéologie nazie. Cette langue, il l’appelle LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du troisième Reich. Pourquoi un sigle ? L’esprit nazi, viscéralement bureaucratique, parle par sigles.
Cette langue, repère V. Klemperer, présente une série de traits : inversion du sens des mots, inflation des termes liés à l’organisation, infiltration de la métaphore organique et mécanique. Par exemple, le mot Zelle (cellule), un emprunt à la biologie, est employé à tour de bras pour désigner la moindre unité de l’organisation du nazisme. Autre exemple, le mot Gleichschaltung (synchronisation) est emprunté à la mécanique. Les nazis en modifient le sens, pour dire « mise au pas ». Les Allemands, ce n’est pas métaphore que de le dire, sont très vite mis au pas, ce qui en passe par une langue mise au pas de l’idéologie.
L’emprunt à un vocabulaire technique, mécanique et organique sert le délire raciste. Les mots Volk (peuple), Blut (sang), Boden (sol), Rasse (race), pullulent. Un dernier exemple : V. Klemperer note l’usage dévoyé que les nazis font du mot « système » – lequel renvoie à la République de Weimar, qu’ils détestent. Les nazis sont antisystème. Ainsi, ils lui substituent le terme d’« organisation », qui a quelque chose d’organique, souligne V. Klemperer : à la place de la raison et de la liberté, la pensée nazie substitue une vérité organique, celle de la race, du sang et du peuple. Le terme d’organisation sert la volonté de totalité et le nazisme, folie d’une organisation délirante animée d’une pulsion de mort, technicise et organise tout. Nul ne lui échappe.
V. Klemperer note jour après jour combien les Allemands se mettent à parler LTI sans le savoir. « Le poison est partout. Il traîne dans cette eau qu’est la LTI, personne n’est épargné.2 » Si c’est Mussolini qui a inventé le fascisme, les nazis sont les inventeurs d’une langue servant le fascisme. Aucune dénazification n’a permis d’extirper de l’allemand tous ces mots, dont certains ont continué leur vie et sont entrés durablement dans la langue.
Le fascisme se sert de la langue et chacun se met, si ce n’est sans le vouloir, du moins sans le savoir, à la parler. Mais, au fait, la langue d’aujourd’hui n’est-elle pas inondée de sigles et autres termes relevant du management (gouvernance, gérer, organiser) ?
Dominique Corpelet
1. Barthes R., Leçon, Paris, Seuil, 1978, p. 14.
2. Klemperer V., LTI. La langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, 2023, p. 179.


