En revenant de ses vacances d’hiver en février 1963, Lacan introduisit son Séminaire sur L’Angoisse par ces mots : « les sports d’hiver m’ont frappé par je ne sais quoi qui m’est apparu finalement, et qui m’a ramené à un problème dont ils me semblent une incarnation évidente, une matérialisation très vive – le problème contemporain de la fonction du camp de concentration. Les sports d’hiver sont une sorte de camp de concentration pour la vieillesse aisée1 ». Il notait aussi que l’analyse de la fonction du camp de concentration avait été manquée par la moralisation crétinisante de l’après-guerre – notamment par Camus, évoqué sans être cité nommément –, laquelle ne pouvait qu’étouffer le réel en cause.
Il précisa les choses quelques années plus tard dans sa « Proposition d’octobre », en indiquant en quelques traits de feu que les camps n’étaient pas un hapax de l’histoire, mais relevaient de sa logique même. Celle-ci montrait que les nazis étaient aussi, et surtout, des précurseurs réagissant par la ségrégation à l’universalisation introduite dans le monde par le discours de la science2.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que sa remarque était une prophétie, les précurseurs ayant fait des petits qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé – au pouvoir ici et là, au firmament des sondages ailleurs. Ce n’est évidemment pas dire que l’on assiste au retour des chemises noires ou brunes de naguère, mais plus simplement à leur banalisation – l’extrême-droite se dit droite, la fille du diable, Jeanne d’Arc sans ses voix, va sauver la France, etc. L’essentiel de leur programme tient en un mot, l’immigration, avec son remède infaillible de la fermeture des frontières – bref, la ségrégation comme programme de gouvernement.
Pour Lacan, la ségrégation est la cicatrice de l’évaporation du père : à la séparation installée par la fonction paternelle succède la ségrégation ramifiée, renforcée, multipliée3 ; ségrégations monstrueuses dans les années trente, plus feutrées aujourd’hui. La question qui ne cessa d’insister pour Lacan était celle des conditions de vie dans un monde que la science avait uniformisé. Si les mots pouvaient toujours se nouer entre eux, et faire l’amour – Breton dixit –, les modes de jouir, soit les mœurs, restent par contre ce qu’ils sont, ne composent jamais, et ne se confrontent qu’en s’excluant. C’est dire que, pour Lacan, globalisation, universalisation, ou autre toutisme ne mènent qu’au pire. Une séparation du sujet et de ses objets est toujours nécessaire. Et lorsque rien ni personne ne l’assume, la violence plus ou moins policée des descendants de nos sinistres précurseurs s’en charge.
Lacan prenait les mœurs d’autant plus au sérieux qu’il en faisait le fondement des races. Le substrat de celles-ci n’est bien sûr pas biologique, mais tient aux discours en tant qu’ils distribuent les places des uns et des autres et organisent leur façon de jouir. En ce sens, il y a la race des maîtres, celle des esclaves, celle des hommes comme des femmes, celle des pédants comme des pédés (rime oblige), des « scients » (par exemple les scientistes exaltés au printemps dernier) et des sciés (ceux que nous refusons d’être)4.
Cela étant, si les mœurs dépendent des discours, elles restent des lois non écrites qui entretiennent, par conséquent, un certain flou générateur d’angoisse. Lors d’un débat avec Jacques Rancière, Jacques‑Alain Miller ouvrit une perspective intéressante pour y répondre en proposant de faire passer certaines d’entre elles à l’état de lois positives. Cela mettrait les problèmes à ciel ouvert, ouvrant un débat plus éclairé et moins mortifère5.
Philippe Hellebois
1. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 173.
2. Cf. Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 257.
3. Cf. Lacan J., « 1968. Note sur le père », La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 8, disponible sur Cairn.
4. Cf. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 462.
5. Cf. Miller J.‑A., « La loi et les mœurs », Lacan Quotidien, n°900, 8 décembre 2020, disponible en ligne.


