« Lalangue sert-elle d’abord au dialogue ? Comme je l’ai autrefois articulé, rien n’est moins sûr ».
Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 126.
La parole sert-elle à la compréhension entre les êtres ? Cette croyance est tenace, d’autant plus lorsque deux êtres s’aiment. L’état amoureux ne nous donne-t-il pas l’illusion de parler la même langue ? Lacan contredit pourtant cette évidence. Nous sommes en 1973 et il critique l’abord du langage par la communication. Il démontre avec lalangue que chaque parlêtre construit une langue privée, aux effets de jouissance singuliers. En tenir compte devient une condition de la pratique analytique en institution avec l’enfant psychotique.
Sens / Jouissance
Le concept de lalangue entre en dissonance avec le premier enseignement de Lacan. C’est pourquoi Jacques-Alain Miller, dans son cours « La fuite du sens »1, élabore une table d’orientation. Dans la partie gauche, le langage est conçu comme une structure faite de rapports entre des éléments pris dans un système où le phénomène de sens est fondamental. Du côté droit, nous sommes dans le dernier enseignement de Lacan. L’apparole y est autistique et conçue comme monologue, qui n’est ni appel ni demande. Lalangue ne sert pas au dialogue, nous dit J.-A. Miller, elle sert à jouir.
Le pari de la rencontre
Sommes-nous pour autant condamnés à l’isolement ? Pas exactement. En effet, si l’Autre n’existe pas, il découle du dernier enseignement de Lacan que la solitude est ouverte sur la contingence et la rencontre. Ainsi, certaines locutions marquent des corps parlants. Notre manière de nous adresser aux jeunes enfants n’en est-il pas une preuve ? Nous jouons de la sonorité des phonèmes ou de la complexité de certaines syllabes dans l’espoir de leur procurer une certaine jubilation. De même, certaines locutions singulières trouvent à se faufiler dans le trésor des signifiants, comme en témoigne le Dictionnaire des précieuses. Certes, il n’y a pas d’Autre qui nous donnerait une solution universelle pour supporter notre réel, mais une rencontre est possible. Celle-ci n’est pas une communication qui nous renverrait à une langue universelle. Elle se fait à partir du matériau qu’est lalangue. Et l’analyste parie sur elle pour se faire partenaire sur mesure d’un parlêtre. C’est même un enjeu crucial dans le travail avec certains enfants isolés, comme nous allons le voir avec Benoît.
Chatouiller lalangue
Je vais chercher Benoît, treize ans, qui vient d’arriver dans notre institution. C’est la troisième fois que je le reçois et l’élément « chat » se fait de plus en plus présent. Au point qu’il pousse de petits miaulements et parle de moins en moins. Rien n’indique qu’il fasse semblant d’en être un, qu’il y joue pour appeler la souris ou encore pour aller se percher. Benoît est « chat » et s’allonge, isolé dans sa jouissance.
Je lance alors, en prenant le temps de l’articulation : Chat-é-chau-dé-craint-l’eau-froi-de ! Benoît lève la tête et tend l’oreille à ce sans-queue-ni-tête. Je répète et lui propose de me rejoindre. Cette intervention le sort de sa jouissance autistique du moment. Il se saisit de la calculatrice et fait défiler les chiffres en m’adressant un regard ébahi. Je parle de la lettre π qui permet d’écrire un nombre dont la valeur ne trouve pas à s’arrêter autrement et Benoît répond par le signifiant « infini ». Le début d’un possible transfert…
Solenne Leblanc
1. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 31 janvier 1996, inédit.

