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La vérité si je mens

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Mettant en scène l’inséparable couple de la vérité et du mensonge, l’expression a largement contribué au succès du film [1] éponyme. L’effet comique tient au fait que la locution est tronquée – La vérité, si je mens, je vais en enfer est une variante du Croix de bois, croix de fer Appariant sans fard vérité et mensonge, l’oxymore la-vérité-si-je-mens dénude le semblant de la vérité : on peut jurer tant qu’on veut, pas de vérité qui ne mente, et vice-versa.

Fake

Encore plus fort, dans notre XXIe siècle qui expérimente assidûment les facettes du paradoxe d’Épiménide [2], le néologisme fake condense en un seul terme vérité et mensonge. Après le toc, les fausses fourrures et autres contrefaçons, son terrain d’élection – c’est le cas de le dire… ! – est celui des fake news qui envahissent la toile et les réseaux sociaux. Certains répudient ce terme « fourre-tout » [3] où s’agglutinent toutes les déclinaisons du vrai et du faux, bien au-delà du faussement vrai et du vraiment faux. Or, n’est-ce pas oublier que ce flou est au principe de son succès ? N’est-ce pas rêver qu’on pourrait revenir au temps mythique où le false, le faux, ne se prenait pas les pieds dans le fake ?

La chose a d’abord été saluée comme le signe d’un nouveau régime de la vérité, appelé post-vérité, combinant relativisme généralisé et palpitations du storytelling. Las ! La vérité semble avoir horreur du vide. Désormais, les théories du complot colonisent tellement les fake news qu’elles en deviendraient synonymes. Pas un jour sans une publication pour les décrypter et les combattre, comme ce dossier institutionnel [4] si prodigue en modes d’emploi – « Comment parler à quelqu’un qui croit fermement à des théories du complot ? », etc. Non sans souligner cependant que la tâche peut s’avérer extrêmement difficile avec l’augmentation du « niveau d’exposition » (c’est-à-dire du degré de croyance des personnes atteintes par ces théories).

Satisfaction

Et pour cause. Une rumeur ne se caractérise pas d’être fausse, mais d’être non officielle ; cette information parallèle est le marché noir de l’information, selon un ouvrage fameux sur les rumeurs [5]. De plus, c’est parce qu’on est convaincu du message qu’on le croit vrai, et non l’inverse. Ce n’est donc pas tant la vérité que la croyance qui distingue un complotiste et un lanceur d’alerte – chacun s’employant à rétablir une vérité en dénonçant une imposture ou un danger. Au grand dam de l’infox, qui tente en vain d’expurger l’information de toute fausseté possible. Le fact checking n’a qu’à bien se tenir.

Mais alors, pourquoi croit-on une rumeur ? Parce qu’elle « exprime et satisfait un vœu », répond Jean-Noël Kapferer, avant de conclure qu’il « n’existe qu’une seule façon de prévenir les rumeurs : en interdisant aux gens de parler ». Rumeurs et fake news rétablissent du sens et un ordre caché là où règnent angoisse, incertitude, crise, chaos… Elles disputent à la science son aversion pour l’opacité. Ces fictions nous ramènent à la paranoïa foncière du moi. Car notre rapport primaire à l’Autre est paranoïaque, souligne Jacques-Alain Miller [6]. Le hasard est aboli au profit d’un Autre méchant, accusé de détourner ou de récupérer notre part de jouissance perdue. Sœur de la vérité, cette jouissance du sens a également horreur du vide.

Le réel de l’embrouille

La psychanalyse, elle, s’affronte à la petite histoire qu’on se raconte en privé pour donner sens aux avatars singuliers de son existence. Là encore, et là avant tout, le « vrai, c’est ce qu’on croit tel » [7]. La partie ne consiste donc pas à démêler le vrai du faux, mais à débusquer le réel couvert et couvé par cette fiction intime.

La psychose en donne parfois un aperçu saisissant. Tel ce patient schizophrène qui m’explique que la voix de sainte Odile, douce présence qui l’accompagne, dit toujours la vérité. « Elle ne se trompe jamais ? lui demandé-je. – Ça arrive que ce soit de travers, ou des mauvaises voix, mais dans ce cas, c’est le diable qui vient perturber. » Qui jurerait du vrai et du faux, a fortiori à la place du sujet ? Le réel est ailleurs, au-delà, en deçà aussi bien : dans les moments critiques, les voix pressent ce patient né sous X de monter dans n’importe quel train, puis de s’en éjecter en marche.

Poussant la fiction dans ses retranchements, isolant les impasses du sens, une psychanalyse permet de percer le mensonge de la vérité, qui sert à la fois à jouir et à se défendre contre le réel. Dans son tout dernier enseignement, Lacan formule la fin de la cure en termes d’hystorisation et de « vérité menteuse » [8]. Ni objectivation ni vérité vraie, il « s’agit d’élaborer comment, dans mon analyse, j’ai pu faire du sens avec du réel » [9].

Ainsi, la psychanalyse propose un abord fécond et original de la vérité. En se coltinant ses mensonges et ses embrouilles, on a chance d’atteindre le réel qui s’y faufile. Chemin faisant, la vérité décharite en tant qu’absolu. Elle parle, oui, mais elle dit pas-tout. Elle doit certes en rabattre face au réel de la jouissance, mais elle ne s’aplatit pas pour autant dans un relativisme grisonnant. « Pour minoriser la vérité comme elle le mérite, indique Lacan, il faut être entré dans le discours analytique. Ce que le discours analytique déloge met la vérité à sa place, mais ne l’ébranle pas. Elle est réduite, mais indispensable. » [10]

[1] Gilou Th., La Vérité si je mens !, film, France, 1997.

[2] À savoir, quelle est la valeur de vérité de la phrase je suis un menteur ? vraie ? fausse ?

[3] Cf. Audureau W., « Pourquoi il faut arrêter de parler de “fake news” », Le Monde, 31 janvier 2017, disponible sur internet.

[4] Commission européenne, « Reconnaître les théories du complot », disponible sur internet.

[5] Cf. Kapferer J.-N., Rumeurs. Le plus vieux média du monde, Paris, Seuil, coll. Points, 1995.

[6] Cf. Miller J.-A., « La paranoïa, rapport primaire à l’autre », The Lacanian Review, n°10, décembre 2020, p. 56-90. Cf. aussi l’article de J.-A. Miller, « Dès qu’on parle, on complote », Le Point, 15 décembre 2011, disponible sur internet, cité par L. Dupont, in « Le Fake », argument pour « Question d’École », événement de l’École de la Cause freudienne, 23 janvier 2021, visioconférence, disponible sur internet et inscriptions en ligne.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait que l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 14 décembre 1976, Ornicar ?, n°12-13, décembre 1977, p. 11.

[8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[9] Miller J.-A., « La passe bis », La Cause freudienne, n°66, mai 2007, p. 211, disponible sur internet.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 98.

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