La psychanalyse, un symptôme
En 1974, lors du VIIe Congrès de l’École freudienne de Paris, Lacan souligne que la finalité du discours du maître est que les choses aillent au pas de tout le monde. À l’opposé, le réel, lui, « se met en croix dans ce charroi – bien plus, [il] ne cesse pas de se répéter pour entraver cette marche.1 »
Il est demandé à la psychanalyse de concourir à ce que les choses marchent, que les patients guérissent, que les travailleurs travaillent, etc. On lui demande, souligne Lacan, de nous débarrasser et du réel et du symptôme.
La question fondamentale que pose Lacan est de savoir quelle place la psychanalyse occupera dans le désordre du monde. Sera-t-elle, au côté du discours du maître, à vouloir que ça marche ? Ou bien acceptera-t-elle d’être un symptôme ?
Et que se passera-t-il si elle s’engage dans cette voie consensuelle, attendue d’elle ? « Si elle succède, a du succès dans cette demande, on peut s’attendre à tout », nous met en garde Lacan. Elle s’éteindra alors, « de n’être qu’un symptôme oublié2 ».
La psychanalyse et le discours courant
Aujourd’hui, la bureaucratie sanitaire aimerait qu’un consensus se fasse en ce qui concerne, notamment, la manière d’aborder l’autisme. Des recommandations de bonnes pratiques se prétendent valables, aujourd’hui pour tous les autistes, demain pour tous les TND, TDAH, HPI, etc. La psychanalyse, rebelle à ce consensus, en est exclue – et fait figure de mauvais élève.
L’état, les bureaucraties sanitaires, et même les médias méconnaissent la psychanalyse.
L’ornière dans laquelle il nous appartient de ne pas tomber serait de vouloir, par conséquent, à tout prix, qu’elle devienne compréhensible, consensuelle, lorsqu’elle passe à la radio, à la TV, dans les journaux. Car elle deviendrait ainsi un objet avalable que l’on peut digérer, comme les autres.
La psychanalyse subversive
À suivre les mises en garde de Lacan au VIIe congrès de l’EFP, l’on comprend qu’il y a là un enjeu de vie ou de mort pour la psychanalyse, elle doit rester un objet inavalable, anti-consensuel, qui ne répond pas à la demande. Si la psychanalyse se fait avaler, elle disparaîtra comme objet assimilé, déchet du discours du maître.
Il n’y a donc pas à vouloir qu’elle fasse consensus, ni qu’elle soit comprise. Il n’y a pas à vouloir que des psychanalystes soient invités partout, dans les médias, pour faire figure d’experts en santé mentale, en amour, en parentalité, etc. « À partir du moment où l’on passe dans les médias, on se fait avaler, car on cherche à être compris. Et lorsque l’on cherche à être compris, ce n’est plus de la psychanalyse.3 »
La psychanalyse doit rester cet objet qui reste en travers de la gorge – ce qui ne passe pas, ce qui ne s’assimile pas – des bureaucrates, des médias.
Car en analyse, on dit des choses qui ne peuvent pas plaire au grand public, qui ne pourront jamais faire consensus, qui dérangent les discours courants.
C’est pour cela que nous avons créé nos médias, nos publications, refuges contre le malaise dans la civilisation : Lacan Web TV, L’Hebdo-Blog, Lacan Quotidien, la Cause du désir, Quarto, etc. « The medium is the message » affirmait Marshall McLuhan, c’est-à-dire qu’un message n’a pas le même effet selon le médium par lequel il passe.
« Ne vous attendez donc à rien d’autre de plus subversif en mon discours que de ne pas prétendre à la solution4 » est un message essentiel de Lacan. Il s’agit pour les psychanalystes de ne pas céder sur cette orientation sous peine de se voir dissoudre dans le déferlement d’une psychothérapie associée aux besoins de l’hygiène mentale5.
Solenne Albert
1. Lacan J., « La Troisième », La Cause freudienne, n°79, p. 15.
2. Ibid., p. 18.
3. Gault J.-L., Intervention à la Section Clinique de Nantes, inédit.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 80.
5. Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 237

