Écart
Que fait-on quand on cite ? On avance un énoncé en le détachant de la position d’où il a été dit. Chez Jacques Lacan, la citation met en jeu la disjonction entre énonciation et énoncé. Les énoncés, pris dans des discours philosophiques, politiques ou analytiques, restent liés à une position d’énonciation dont dépend leur portée ; une fois extraits, cette position n’est plus donnée. C’est dans cet écart que prend place la citation : elle consiste à avancer un énoncé en laissant en suspens d’où il se dit même si le nom de l’auteur en porte la charge. Le nom propre vaut à la fois comme référence et comme indice de discours ; il oriente la lecture sans lever l’indétermination de la position d’énonciation. La recevabilité de l’énoncé suppose alors que le lecteur soit déjà pris dans ce discours1.
Fermeture
Il y a plusieurs usages de la citation. Quand un texte en est saturé, l’énonciation de l’auteur s’efface. Les auteurs cités valent alors comme garantie, au-delà de la référence. L’énoncé est reçu comme valable dans le discours auquel il se rattache. La lecture se règle sur cette garantie. Cela peut produire l’illusion du consensus. On en vient à répéter les mêmes citations, sans plus les lire ni les entendre, elles valent par leur seule présence. Dans ce contexte, l’énoncé ne se soutient plus de l’énonciation de celui qui écrit, mais des auteurs auxquels il se réfère. Il se présente alors comme valant indépendamment du lieu d’où il est avancé. Il peut ainsi évoquer la forme mathématique, sans s’y réduire. Dans celle-ci, la validité ne dépend pas de celui qui parle, car toute énonciation y est neutralisée par les conditions internes de la démonstration2.
Suspension
Dans les deux cas, la question « d’où cela se dit » ne se pose plus, mais pour des raisons distinctes : dans un cas, elle est recouverte par le recours aux auteurs ; dans l’autre, elle est sans incidence. Le discours se présente alors comme allant de soi, sur le mode d’un ça se sait, qui en ferme l’écart. Le mi-dire tient au contraire à ce qui ne se laisse pas recouvrir et maintient ouverte la question de l’énonciation. Ce mode de dire, où la vérité ne se livre pas tout entière, n’est pas supprimé, mais ne peut plus se produire comme tel. Il suppose un écart que l’enchaînement des citations tend à réduire. Le mi-dire tient en effet à ceci que la vérité ne peut se dire qu’à moitié : elle se présente soit comme une énonciation à déchiffrer, comme dans l’énigme, soit comme un énoncé dont l’énonciation reste en suspens, comme dans la citation3.
Interprétation
C’est sur ce point que se règle l’interprétation dans la séance. La reprise d’un signifiant du sujet par l’analyste n’a pas le statut d’une citation au sens d’un énoncé rapporté. Prélevé sur la chaîne où il s’inscrivait, cet élément cesse de valoir comme moment de l’énoncé et prend la valeur d’une énonciation. La reprise, qui peut avoir l’allure d’une citation, fait alors énigme. L’interprétation procède ainsi par coupure, sans ajouter du sens ni compléter l’énoncé. Elle introduit une énonciation à laquelle le sujet a à répondre.
C’est pourquoi un tel acte ne se laisse pas aisément reprendre sous forme de récit. Cette interprétation peut être dite et rapportée, mais ce qui en fait l’effet se transmet difficilement. Cette difficulté peut apparaître quand il s’agit d’écrire un cas clinique ou dans certains dispositifs de l’École. La procédure de la passe en donne un aperçu. Le passeur rapporte des énoncés, il lui revient d’y faire entendre quelque chose de l’énonciation4.
Reste alors une question : comment transmettre un dire sans le réduire à l’énoncé qui le supporte ?
Grégory Voix
1. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 40.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 329.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 39-40.

