À l’occasion du récent événement de l’École de la Cause freudienne intitulé Question d’École, Jacques-Alain Miller renouvelait cette question d’orientation fondamentale : « Quelle École l’École veut-elle être ? » et formulait cette alternative : l’École veut-elle « assumer qu’elle n’est pas composée d’épars désassortis, isoler chacun dans son monologue […] ou veut-elle être un lieu d’échange où il est fait place à la fonction critique ? » 1
Voilà une question décisive qui doit être considérée dans son époque. Dans le moment où nous avons à dire ce que nous faisons, la critique interne est en effet absolument nécessaire.
L’exposé stimulant reprend l’histoire et les paradoxes de la passe. Le propos est d’une logique ciselée : l’expérience analytique vise ce que chacun a de plus intime et ouvre la possibilité, à l’appui de ce point de l’émergence, d’un certain lien.
Fonction critique et fin de l’analyse
La critique se formule et se reçoit toujours de là où l’on en est. Fantasmes et identifications permettent de faire corps, corps social en particulier, et d’avoir affaire à une certaine version de l’Autre. Quelque chose d’un jugement se présente lorsque la critique survient, comme si l’Autre pouvait décider de notre sort. L’objet est aussi en cause et rend la situation sensible selon nos couleurs personnelles : comment serons-nous vus ? à quelle sauce serons-nous mangés, etc. La fonction critique comprend donc ces mécanismes et mobilise la défense.
L’analyse a ceci de précieux qu’elle permet de faire déconsister ce qui faisait l’épaisseur de la passion pour son expérience propre, cette passion de soi qui se déployait et s’exprimait jusqu’alors dans le processus même de l’analyse. La fin de l’analyse est le temps de « l’éclipse terminale de tout signifiant-maître2 ». À ce moment, se cerne au plus près qu’il est possible l’espace, ou plutôt le « n’espace3 », de ce qui fait pour chaque Un sa différence absolue.
Chute de l’identification
Cette défaite de l’identification rend possible un nouveau rapport à la fonction critique. Quand sont repérées les boucles de notre nouage singulier, ce point intime qui n’est rien de sensible se révèle – pourrait-on dire – comme énergétique. Cela n’implique aucune inscription dans un consensus. La force de la défense n’est plus provoquée de la même façon. Cela peut même susciter une certaine tendresse pour l’autre en tant que tel, en tant qu’il est autre.
Ainsi ce ressort vivant est-il rendu vacant du fait même de la chute de l’identification. Il peut dès lors être orienté et engagé autrement, du côté de désir de l’analyste et pour l’École.
Sous cet angle s’exclut la question de l’École comme seul espace du monologue des Uns-tout-seuls. L’École devient le lieu de travail affine à l’expérience de l’analyse et de sa fin. Le débat et la critique sont renouvelés du fait même du trajet de chacun de ceux qui la composent. Voilà qui va dans le sens de l’avancée du bien commun qu’est la psychanalyse4.
Anne Colombel-Plouzennec
1. Miller J.-A., « Épars désassortis », intervention prononcée lors de la Journée Question d’École organisée par l’ECF le 24 janvier 2026, inédit.
2. Miller J.-A., « Épars désassortis », op. cit.
3. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 janvier 2011, inédit.
4. Miller J.-A., « L’École et son psychanalyste », Comment finissent les analyses. Paradoxes de la passe, Paris, Navarin, 2022, p. 145.

