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Faire Witz !

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Ces dernières semaines, le journal Le Monde consacrait un dossier à la question du complotisme par un biais original, presqu’amusant : celui des rescapés. Interrogeant ceux qui avaient réussi à s’en extraire, à « sortir du complotisme » [1], on y lit des témoignages aux accents oscillant entre le récit d’une expérience d’addiction et celui d’avoir vécu dans une secte. On y souligne à la fois le prestige d’avoir accès à un certain savoir tandis que d’autres en sont privés, mais aussi la satisfaction de célébrer sans cesse les noces de la vérité et du sens [2].

À « Question d’École », s’est démontré que le fake était un bon belvédère pour interroger aussi bien la vérité que le savoir sur fond de ce que parler veut dire ; pas sans y adjoindre l’instance du réel et la substance de la jouissance.

Car, en lisant ce dossier, on y découvre finalement que le complotisme est avant tout une pratique de langage et que s’y révèle, en clair, que ce dernier est structurellement habité par « une puissance essentielle de prolifération » [3]. Le complotiste est bavard, comme tout un chacun, et l’on pourrait faire valoir, en contrepoint, l’éclair du Witz, point de fuite de l’opération de réduction qu’est l’expérience analytique. Le premier se développe sur fond de rejet du réel : sans caillou sur le chemin du propos, sans os [4], plus de Rubicon à franchir, comme l’indiquait joliment Marie-Hélène Brousse [5] pour qualifier la débilité ou la canaillerie – on ne sait – de l’ancien président des États-Unis ; le second vise à le serrer.

Au jeu d’une analyse, on prend, certes, le chemin d’un certain « amour de la vérité » comme le rappelait Freud : « Il ne faut pas oublier que la relation analytique est fondée sur l’amour de la vérité, c’est-à-dire sur la reconnaissance de la réalité, et qu’elle exclut tout semblant et tout leurre. » [6] Mais ça ne va pas tout seul, et pas sans son ombre : la haine « fille ainée de la vérité » [7] comme le rappelait Éric Laurent à « Question d’École ». Le chemin est coton et aboutit sur ce que Lacan appelait la « vérité menteuse » [8], mais menteuse sur quoi ? Menteuse sur la jouissance. Ajoutons que « Moi la vérité, je parle » [9] se distingue du fait que quelqu’un la dise : nuance !

Quant au savoir, son rapport à la croyance et à l’opinion n’est pas si tranché. D’où le fait que le « savoir retient autour de lui tout un miroitement, où se conjuguent, selon des dosages divers, le savoir et le ne-pas-vouloir-savoir » [10].

Il n’en reste pas moins que le mensonge, lorsqu’il largue les amarres avec la vérité et le réel, devenant fake et complotisme, a des effets réels, interminables et indéterminables. Il faut ici lire les Réflexions sur le mensonge de Koyré [11], où, examinant la propagande nazie, il révèle ce que Anaëlle Lebovits-Quenehen indiquait dans son intervention : le « fake nettoie, et pas seulement la vérité. […] Il arrive en effet qu’il incite à balayer des vies. C’est sensible dans “Les animaux malades de la peste” de La Fontaine ou dans ces propagandes aux effets meurtriers. Le fake a récemment failli coûter cher à la démocratie américaine. » [12]

Le discours analytique donne une autre direction au fait de parler. Au-delà des termes que l’on peut faire être par la parole et l’illusion structurale du sujet supposé savoir, il y a le réel de la jouissance qui existe. Quel savoir y faire en répond et comment cela se nomme-t-il [13] ?

[1] Audureau W., « “Je faisais partie des esprits supérieurs” : pourquoi le complotisme séduit autant », Le Monde, 18 janvier 2021, disponible sur internet.

[2] Cf. Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, n°92, mars 2016, p. 84-93, disponible sur internet.

[3] Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 21.

[4] Cf. ibid., p. 20.

[5] Brousse M.-H., « Fake en trois dimensions », L’Hebdo-Blog, n°226, 25 janvier 2021, publication en ligne.

[6] Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 263.

[7] Gracián B., Le Criticon, Paris, Seuil, 2008, cité par É. Laurent, in « Parler, et dire le faux sur le vrai », L’Hebdo-Blog, n°227, 1er février 2021, publication en ligne.

[8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[9] Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 409.

[10] Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », op. cit., p. 88.

[11] Koyré A., Réflexions sur le mensonge, Paris, Allia, 2016.

[12] Lebovits-Quenehen A., « D’un discours qui contre le fake », L’Hebdo-Blog, n°226, 25 janvier 2021, publication en ligne.

[13] Cf. Miller J.-A., « L’être, c’est le désir », Quarto, n°125, septembre 2020, p. 10-14.

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