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Une vérité sans fard

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Au commencement de la psychanalyse est l’amour [*]. Le transfert révèle la vérité de l’amour et l’analyste se charge de la recueillir comme plainte [1]. Qu’en est-il de la vérité de l’amour lorsque cette plainte adopte la modalité du transfert négatif ?

Un cas bref

« Je viens vous voir, vous, parce que je sais que vous mourrez avant moi. » Ainsi s’adresse le jeune homme au vieil analyste, dès la première phrase du premier entretien. Sa franchise se veut être l’argument foudroyant de sa demande d’analyse. Irrésistible. Convaincu d’avoir déjoué les faux semblants et satisfait de livrer une vérité sans réplique, il poursuit, penaud, beaucoup moins assuré. Il raconte les tracas qui encombrent sa vie parmi lesquels s’ennuyer à mort. Attentif et patient, le vieil analyste ne moufte pas. Raccompagnant le jeune homme, sur le seuil, il lui glisse à l’oreille : « laissez donc votre adresse à ma secrétaire, s’il m’arrivait de défunter d’ici le prochain rendez-vous, que l’on puisse vous prévenir ».

Le transfert, un problème

Lors des dernières années de son enseignement, Lacan ne cherche plus, comme il a pu le faire auparavant, à forger le concept du transfert, en particulier à partir du désir de l’analyste. Il envisage le transfert autrement, avant tout comme un problème, et un problème qui, à chaque cure, se pose. L’automaticité de l’amour n’est en rien assurée, elle cède le pas devant une difficulté pratique où chaque cas devient une exception. Si la dimension pratique du transfert n’est plus uniquement raisonnée à partir de son concept, elle n’en devient pas pour autant une technique active. Avant d’ambitionner un quelconque maniement du transfert, l’analyste est convié à un exercice d’assouplissement. Voici comment, dans les dernières années de son enseignement, Lacan évoque la difficulté qu’il rencontre à propos du transfert : « J’ai à me glisser entre le transfert qu’on appelle […] négatif […] [et] ce que j’ai essayé de définir sous le nom du sujet supposé savoir » [2]. Se glisser, se faire une place dans un espace où l’on n’est pas nécessairement attendu, le transfert ainsi revisité consiste, pour l’analyste, à venir « se fourrer » entre le négatif de l’amour et un savoir supposé qui n’implique pas nécessairement que l’on y aspire. L’un et l’autre, transfert négatif et sujet supposé savoir, méritent que l’on y revienne, en particulier quant à la vérité et l’amour du savoir qu’ils interrogent.

 Parler vrai

Dans le cas que je rapporte, prenant la déclaration du jeune homme au pied de la lettre – chicaner avec la mort – l’analyste ne s’emploie pas à faire résonner quelque mauvaise intention. Dé-feinter susurre-t-il, venant de la sorte bousculer toute prétention au « parler vrai », à l’idéal d’une franchise intransigeante. D’ailleurs, avant même que ne se déploient les effets de sens que retient l’homophonie, défunter résonne d’abord, pour le sujet, comme le premier mot sans parole de celui qui deviendra son analyste. Puis s’installe la double face de la parole. D’un côté l’intelligence de la feinte à l’endroit de la mort pour en congédier le réel, de l’autre la ruse d’une mort feinte, une cadavérisation comme condition du vivant. À défunter, la vérité perd de sa suffisance et la parole ne se rapporte plus à un « vous avez voulu dire » mais bien à un « vous avez dit ». Le jeune homme, qui réservait son message pour l’au-delà, avait déjà ordonné une analyse à partir de cette réserve, à partir de cet au-delà.

Le transfert négatif

En 1948, dans son texte sur l’agressivité [3], Lacan pose le transfert comme le nœud inaugural du drame analytique. Ce nœud ligote le sujet à l’imago dans un transfert imaginaire à l’analyste. L’agressivité est alors pensée comme le chemin, si ce n’est obligé du moins fréquentable, par lequel une cure en passe. Sa réactivation, celle de l’agressivité, bien que délicate n’est pas un obstacle pourvu qu’une « idée actuelle » de l’analyste ne vienne pas donner son appui à l’intention agressive.

Reconsidéré près d’une trentaine d’années plus tard, le négatif du transfert ne limite pas son champ à l’agressivité ou à la haine. Il mérite d’être réinterrogé à partir de son signe.

Que nie le transfert négatif ? La vérité de l’amour serait-on tenté de répondre. Prenons plutôt le transfert négatif seulement à partir de son signe, mais un signe qui ne peut pas s’écrire et dont l’impossible vise à se formuler, tente de se dire. En tant que signe qui ne parvient pas à s’écrire, il devient congruent avec le réel, précise Lacan. De la sorte, le transfert négatif est d’abord à lire.

Un sujet supposé

Dans son Séminaire XXIV, Lacan formule une remarque discrète, mais cruciale : ce qu’il a dit du sujet supposé savoir concernait le transfert positif [4]. Est-ce à dire que ce pivot n’a plus sa fonction dans le transfert ? Certainement pas, cette instance préside à la pré-interprétation, par le sujet, de ses symptômes, comme l’indique Jacques-Alain Miller [5].

Mais ce propos tardif de Lacan sur la distinction du positif et du négatif quant au transfert amène à reconsidérer la visée de celui-ci. Elle ne consiste pas à en passer nécessairement par une supposition, une attribution faite à un « quelqu’un » [6] dont précisément l’attribut serait le savoir. Si l’analyse est bien une escroquerie, quoique différente de celle du discours du maitre, il s’agit pour elle de parvenir à ce qu’un sujet s’intéresse à son propre savoir, qu’il rompe avec l’attribution qui consacre l’amour comme vérité dernière.

« Je viens vous voir parce que je sais que… », dit le jeune homme. « Ils enseignent l’analyste en lui exposant leurs avis sur leur propre névrose », écrivait Karl Abraham en 1919 [7], évoquant ceux qui « sortent du rôle du patient ». Ce savoir en propre n’est pas celui de l’Œdipe ni de quelque ordre familial que ce soit. Il consiste en un apparentement avec lalangue, faire de la langue sa véritable parente, et pour ce faire, l’entreprise analytique consiste à la ferrer, dit Lacan, faire-réel. C’est par un tel recours que peuvent s’accrocher des bouts de jouissance débarrassés d’un voisinage avec le sens.

Par son dé-feinter, l’analyste ouvre la perspective d’un tel apparentement du sujet avec lalangue, défunt de toujours.

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 23 avril 1974, inédit.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 10 mai 1977, inédit.

[3] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 101-124.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », op. cit.

[5] Cf. Miller J.-A., « C.S.T. », Ornicar ?, n°29, été 1984, p. 144.

[6] Lacan J., « Le rêve d’Aristote. Conférence à l’UNESCO. Colloque pour le 23e centenaire d’Aristote », La Cause du désir, n°97, novembre 2017, p. 8, disponible sur internet.

[7] Abraham K., « Une forme particulière de résistance névrotique à la méthode psychanalytique », Œuvres complètes, t. II, Paris, Payot, 1977, p. 83-89.

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