Identités précaires au XIXème siècle, présence de l'analyste

Événements, Hebdo Blog 119

Quand le corps objecte à l’apprentissage

image_pdfimage_print

Depuis 60 ans La Leçon de Ionesco se joue au Théâtre de la Huchette à Paris, mais rien ne s’est figé, au contraire, comme nous avons pu le constater avec Virginie Leblanc, invitée de la soirée préparatoire aux 47e journées de l’École. Les questions soulevées par Ionesco, toujours actuelles, confirment à nouveau le dit de Lacan sur l’artiste qui précède le psychanalyste.

Ionesco craignait « ceux qui désirent ardemment le salut ou le bonheur de l’humanité » et écrivait : « Quand je vois un bon apôtre, je m’enfuis comme lorsque que je vois un dément criminel armé d’un poignard(1)». Dans La Leçon, le poignard est dans la main du Professeur. Le public assiste à la confrontation de deux jouissances qui s’excluent : celle du Professeur, celle de l’Élève.
Dans le débat, la question centrale a été celle du corps, saisie par Virginie Leblanc qui, dans un édito de l’Hebdo Blog de 2016, évoquant « cette substance jouissante qui perce l’enveloppe corporelle » écrivait : « Qui mieux que les artistes qui mettent en scène, déforment, triturent et découpent le corps en organes fétichisés, pour donner à voir ce qui fait le plus intime de notre expérience ?(2)». Lors du débat, elle fait remarquer que dans ce petit théâtre les spectateurs sont « corporellement très proches de ce qui circule sur scène ». Ils voient la sueur sur le visage congestionné du Professeur, entendent sa respiration comme celle de l’Élève. Les corps sont là et témoignent magnifiquement « qu’apprendre et vouloir apprendre sont du côté du corps, de la libido, de la jouissance » tout autant qu’enseigner ou vouloir enseigner, la jouissance du professeur se nouant à celle de l’élève. Elle évoque, en citant Philippe Mangeot(3), une sorte de « devenir gourou du professeur » dont le but est de dire « regarder ma matière, regarder comment j’enseigne, ayez le même désir que le mien ». Et il ne faut pas que l’élève résiste.
Dans « L’enfant et le savoir » J.-A. Miller souligne qu’« il s’agit toujours de réduire, de comprimer, de maîtriser, de manipuler la jouissance de celui que l’on appelle un enfant pour en extraire un sujet digne de ce nom, c’est-à-dire un sujet assujetti (4)». C‘est ce que le Professeur de La Leçon annonce à l’Élève : « Mais il faut aussi soustraire. Il ne faut pas uniquement intégrer. Il faut aussi désintégrer. C’est ça la vie. C’est ça la philosophie. C’est ça la science. C’est ça le progrès, la civilisation !(5) ». Il lui fait entendre dans les répliques suivantes l’équivalence entre la soustraction et la castration en lui donnant l’exemple de lui enlever, lui arracher un bout de corps (le nez, l’oreille(6).)
Mais, « elle a son propre savoir auquel elle s’accroche », et, saisie entre fascination et résistance, elle s’insurge contre cette opération que le Professeur veut accomplir sur elle. « Elle ne lâche rien(7) » et met ainsi le Professeur face à une forme d’impuissance insupportable ; il se déchaine, « aucun des deux ne veut céder ». Les corps menacent, l’un d’exploser, l’autre de se dissoudre. Ça dérape au moment du cours de philologie : « l’illogisme absolu de la langue traverse le corps du Professeur en transe ». Il lui signifie que de ce qu’il lui enseigne « elle devra se souvenir jusqu’à l’heure de sa mort ». « Oh! Oui, Monsieur, jusqu’à l’heure de ma mort ….(8) ». Elle perd pied, « son corps objecte », la douleur du corps envahit la scène, le mal de dent s’installe; elle lâche prise. Pour la comédienne « c’est comme si le corps disait ‘stop’ avant l’intelligence ou la conscience ».
La bonne, qui a fonction de tiers dans cette relation a – a’ tente vainement d’intervenir. Au-delà de la relation éducative, c’est la pulsion de destruction qui est à l’œuvre, la question du pouvoir sur l’autre et ce, quel que soit le contexte, ainsi que l’ont fait remarquer les comédiens qui trouvent leurs appuis pour travailler leurs rôles « dans des exemples extraits d’autres champs : la famille, le travail », mais aussi « la relation d’éducation thérapeutique(9) ».
Pour Ionesco, « Vivre c’est mourir et c’est tuer : chaque créature se défend en tuant, tuer pour vivre. Dans la haine de l’homme pour l’homme – qui a besoin, lui, d’une doctrine lui permettant de tuer avec bonne conscience- dans cet instinct inné du crime (politique, patriotique, religieux, etc.) n’y a-t-il pas comme une détestation souterraine de la condition mortelle ?(10) »

1 Eugène Ionesco, « Avant première de Tueurs sans gages » (1959), Notes et contre notes, Paris, Gallimard, 1966, p. 229.

2 Virginie Leblanc, « Miroir, mon beau miroir », édito Hebdo-Blog, no 70, 18 mai 2016.

3 Emission de Lacan TV à écouter sur https://www.lacan-tv.fr/video/philippe-mangeot-on-ne-sait-jamais-ce-quon-apprend-aux-eleves/

4 Jacques-Alain Miller, « L’enfant et le savoir », Peur d’enfants, Paris, Navarin, 2011, p. 15.

5 Eugène Ionesco, La Leçon, Théâtre complet, T.1, Paris, Gallimard, 1954, p. 69-70.

6 Ibid, p.70.

7 Virginie Leblanc

8 Eugène Ionesco, La Leçon op. cit., p. 77.

9 Virginie Leblanc.

10 Eugène Ionesco, Notes et contre notes, op. cit., p. 230.

Recommended