En 1921, lorsque Benito Mussolini crée le Parti National Fasciste (PNF), il promeut l’émergence d’un Homme nouveau permettant l’établissement d’une identité forte et sans faille du peuple italien. Pour asseoir cette identité commune à tous, il désigne un ennemi intérieur à retrancher du corps social – il s’agira dans un premier temps des communistes, puis des Juifs. Cette tactique de constitution d’un adversaire au sein même du pays va devenir un outil incontournable à l’instauration des dictatures. Aujourd’hui encore, elle est au service de la popularité des politiques autoritaires et libérales qui s’appuient sur un discours nationaliste.
Cette idéologie du tous pareils renvoie à une conception universalisante de l’humanité : pour tous, le même mode de jouissance. Or, comme le souligne Jacques-Alain Miller, la jouissance apparaît d’abord comme un interdit, par suite de quoi elle se constitue comme extime. L’extimité désigne ainsi une place vide, « une béance de l’identité à soi-même1 ». Lacan la rapportait à « cet autre au sein de moi-même à qui je suis le plus attaché et qui m’agite2 ». Dans ce lieu que l’on pense être le plus intime de soi, le sujet ne se reconnaît pas.
L’idée d’une identité forte repose sur la négation de cette béance qui me fait Autre à moi-même ; si elle ne peut être comblée, on peut toutefois chercher à la recouvrir. Dans cette quête d’identification sans faille, une politique fasciste peut sembler constituer un recours à partir d’un discours du maître qui localise cette étrangeté angoissante sur un ennemi intérieur. Mais J.-A. Miller signale que cette voie est vaine car, en réalité,« La racine du racisme, c’est la haine de sa propre jouissance. Il n’y en a pas d’autre – si l’Autre est à l’intérieur de moi en position d’extimité, c’est aussi bien ma haine propre3 ». La haine porte donc en premier lieu sur sa propre altérité. C’est le « paradoxe qu’on pourrait dire celui de l’Autre intérieur, Autre qui, à ce titre, comporte une fracture de l’identité personnelle ou intime4 ». Ainsi, la désignation d’un ennemi intérieur cache qu’il s’agit avant tout de rejeter ce qui, de sa propre jouissance, est impossible à supporter.
Cette logique de l’ennemi intérieur est de plus en plus courante dans le discours politique de nos sociétés occidentales. En effet, comme Lacan l’avait déjà indiqué en son temps, en tendant à l’universalisme et donc à l’uniformisation des jouissances, le discours de la science provoque la montée des ségrégations. Il abrase alors les particularités subjectives de chacun sans pour autant parvenir à unifier les modes de jouir, car il ne peut recouvrir la béance du rapport sexuel qui n’existe pas. Une part de jouissance demeure ici inaccessible à l’être parlant : quelque chose rate. En tant qu’elle est pour partie prise dans la langue de l’Autre, cette jouissance suscite parfois de l’angoisse. Comment supporter cette altérité ? Comment faire avec le réel de son étrangeté ? C’est ce à quoi ouvre une psychanalyse : apprivoiser sa propre jouissance, aussi Autre soit-elle.
Marie Salaün
1. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 20 novembre 1985, inédit.
2. Cf. Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 524.
3. Miller J.-A., « Les causes obscures du racismes », Mental, n°38, novembre 2018, p. 149, extrait du cours du 27 novembre 1985 de son enseignement « L’orientation lacanienne. Extimité ».
4. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité », op. cit., cours du 20 novembre 1985.


