Lire Freud avec Lacan, c’est certes la promesse de les découvrir l’un et l’autre, et éclairés l’un par l’autre, mais aussi, et plus étonnant, de voir Lacan éclairant ses propres avancées en augmentant celles de Freud. En effet, en lisant celui-ci, Lacan s’affirme, et le prolongeant, l’élucidant, le contestant ou le radicalisant, il se clarifie.
Voyons cela à partir de deux propositions de Lacan qui se trouvent éclairées à l’occasion de son retour sur l’oubli du nom Signorelli1 dans le Séminaire XII – il s’agit d’une formation de l’inconscient freudien spécialement connue, puisque Freud l’a choisie pour ouvrir sa Psychopathologie de la vie quotidienne.
« Le style c’est l’homme […] à qui l’on s’adresse2 » a pu dire Lacan. Cette phrase des Écrits est a priori tout à fait opaque. Jacques-Alain Miller en a livré une lecture3 aussi courte que limpide en faisant valoir que le style d’un homme se cale sur celui auquel il s’adresse, autrement dit que l’interlocuteur influence le style de l’homme qui s’adresse à lui.
Tandis que Freud donne bien des éléments du contexte dans lequel son oubli du nom Signorelli se produit, justement, il ne fait aucune mention de l’homme à qui il s’adresse alors. Dans son commentaire4, Lacan précise qu’il s’agit d’un certain Monsieur Freyhau. Cet élément est décisif pour la bonne interprétation de l’oubli du nom. En effet, c’est dans l’interlocution avec ce « légiste ou homme de loi à Berlin5 » que Freud en pâtit. À partir de celui-ci, et plus encore des noms qui s’y substituent dans son esprit, Freud parvient à en reconstituer le mobile inconscient : il voulait taire les pensées sur la mort et la sexualité qui le parasitaient et qu’il jugeait inconvenantes compte tenu de la qualité de son interlocuteur. Ainsi Lacan, en apportant cet élément nouveau qui augmente la lisibilité de l’oubli de Freud, éclaire en même temps cette proposition sur le style dont la formulation ramassée lui viendra peu après.
Dans ce même passage du Séminaire XII, Lacan éclaire encore, à partir de ce petit élément de détail – le nom de M. Freyhau qu’il nous appartient de valoriser –, sa proposition selon laquelle « un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant6 ». Cette proposition, si difficile à rendre sensible, se trouve là clarifiée. En effet, Freud s’y révèle représenté comme sujet par le signifiant Herr, le monsieur, l’homme respectable en somme (et qui se trouve inclus dans le Signor italien ouvrant le nom du peintre Signorelli). Sujet de l’inconscient représenté par un signifiant (Herr) et il l’est pour un savoir (S2) dont Monsieur Freyhau semble devoir être le garant. Celui-ci est en effet investi du savoir relatif aux bonnes manières, aux règles et aux lois devant lesquelles Lacan nous dit que Freud se tient à carreau.
Moyennant cette identification au Herr, Freud disparaît bel et bien comme sujet – il se trouve réduit à un trou. Son désir de savoir qui le tourne vers la considération de la mort et de la sexualité, dont il promeut par ailleurs l’importance à cette époque de sa vie, est là foulé aux pieds. Freud, comme sujet de l’inconscient, n’est plus présent dans la scène que sous la forme du Herr, dont le nom oublié se fait l’indice. C’est pour être un homme qui sait se tenir que Freud se fait disparaître du tableau et s’oublie lui-même à travers le nom oublié. Ainsi, dès que l’inconscient se manifeste sous la forme d’une formation du type de cet oubli d’un nom propre, nous comprenons que le sujet ne peut surgir que comme trou ($), représenté par un signifiant (S1 – Herr) pour un autre signifiant (S2 – Freyhau) qui vaut pour le savoir.
S’oubliant, en poussant hors de sa pensée le sujet qui le préoccupe spécialement à ce moment de sa vie, Freud ne cède-t-il pas sur son désir ? N’oublie-t-il pas son génie propre et l’impertinence qui le tient si éloigné d’être un Herr précisément ?
Si tel est bien le cas, son inconscient le rappelle à l’ordre en produisant un désagrément propre à le remettre sur la voie de son désir de savoir. Quant à Lacan, constatons qu’à le lire lisant Freud, puis à lire Freud après lui, nous le voyons jeter une lumière nue et neuve sur ses propres fulgurances.
Anaëlle Lebovits-Quenehen
1. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2025, p. 94-99.
2. Lacan J., « Ouverture de ce recueil », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 9.
3. Lors du XVe congrès de l’AMP « Il n’y a pas de rapport sexuel », qui s’est tenu à Paris, du 30 avril au 3 mai 2026.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux…, op. cit., p. 94-99.
5. Ibid., p. 95.
6. Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, op. cit., p. 840.

