Symptômes et délires du monde

Hebdo Blog 40, Regards

« Accorder nos étrangetés »

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Le livre de Julia Kristeva et Philippe Sollers Du mariage considéré comme un des beaux-arts[1] est un régal tant les auteurs ont à cœur de nous prendre dans les plis, nous impliquer dans les suites de leur rencontre, qui ne cesse de s’écrire jusqu’à aujourd’hui. Fécondité du discours amoureux, pour reprendre ce titre de Roland Barthes. Ils ne se sont jamais « démariés », Julia et Philippe Joyaux. Alors, en savent-ils un bout sur la chose ? A-t-on à en apprendre d’eux sur ce doux ou cruel licol – c’est selon – qu’est le mariage ? La perspective présentée est ici inverse de celle que décrit Freud dans certaines de ses pages de « Pour introduire le narcissisme ». Ici « l’amour, c’est la liberté, c’est le contraire de l’esclavage »[2]. Dans le mouvement du recueil de ces textes, écrits, parlés, où Julia et Philippe semblent converser par auditoire ou lectorat interposés, mais aussi via leur propre nom d’auteur, nous est présentée leur interprétation, incessante depuis leur rencontre, de l’inexistence d’une formule du rapport sexuel. Le titre du livre apparaît pour le moins curieux, signé par les deux auteurs, quand le mariage ne regarde que Julia et Philippe Joyaux. En est-on si sûr ? Ce lieu de l’amour, qui respire et pulse, croise le lieu de la langue, des langues, du langage. Et pourquoi pas du symptôme, voir le livre de P. Sollers Un vrai roman[3]. Des couples, nous en croisons dans ce livre tant et plus, et de toutes natures, tels que les multiplie l’amour, quand il ne sombre pas dans la mortification ou l’inertie. Comme le rappelle J. Kristeva, qui se campe en amante, épouse, mère, écrivain, psychanalyste, théoricienne de la littérature, et en fille de ses parents, en appelant à un autre différent à chaque fois.

Dans la sorte de parler-marteler (comme on dit en musique parler-chanter), que constitue l’entretien avec Marlène Belilos, en préparation des prochaines Journées de l’ECF, P. Sollers nous indique à sa manière, en artiste dont le réel est la boussole, que les inexistences du rapport sexuel ne se ressemblent pas, prises au un par un des couples : « Je suis pour mon mariage, et non pour le mariage ! »[4]. Ce à quoi tous deux, Julia et Philippe, s’attachent, c’est à nous faire approcher la singularité de leur couple. Au Il n’y a pas de formule du rapport sexuel, ils nous font ajouter qu’il n’y a pas non plus de formule de son inexistence. Ce sont deux météores du monde des Lettres, freudiens – et de plus lacanien pour P. Sollers et plus encore, ami de Lacan –, qui s’adressent à nous. Cette « vie à deux » dont ils nous tracent l’orbite – sans oublier leur fils David – ils cherchent et trouvent à nous la dire en nous faisant enjamber les succulentes formules des auteurs français dont il font partie, et que P. Sollers nous égrène comme autant de scrupuli pour faire un sort à l’ « Amour ». « Contrairement à l’objet d’amour, l’objet de haine ne déçoit jamais »[5], peut-il nous dire. On nous introduit ainsi dans une sorte d’épistémologie amoureuse, quand l’artiste fait, comme ici, résonner la frappe de l’objet à haïr, évoquant aussi l’hainamoration de Lacan. Ou encore quand il en appelle à Céline : « L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches »[6]. Exil, solitude, différence, assumés, cultivés, sont le volume où évolue ce couple. J. Kristeva n’est pas moins attentive à l’amour, dans ses formes les plus quotidiennes, comme quand il se présente comme soin : « La personne que j’aime n’est pas alors “objet de soin”, il/elle s’accomplit avec moi ».[7] Ce faisant ne dégage-t-elle pas pour nous, à son insu, de manière furtive, sous forme estompée, ce couple surprenant du sujet et de l’objet, celui qui a tant retenu Sartre dans L’être et le néant, quand il abordait la relation amoureuse ? Ici, le sexuel ne retient pas l’attention, amorti dans l’expérience de l’espace intérieur, prolongement de celui de l’enfance, sans laquelle ne peut se déployer cet « accordage affectif et intellectuel ». Un terme, « entente », est un des sillons communs de leurs propos, et P. Sollers lui donne cette frappe lacanienne : « La rencontre d’amour entre deux personnes, c’est l’entente entre deux enfances. Sans quoi, ce n’est pas grand-chose »[8]. Ajoutons celui de « conversation » que les deux auteurs reprennent en duo.

[1] Kristeva J., Sollers P., Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Paris, Fayard, 2015.

[2] Ibid., p. 152.

[3] Sollers P., Un vrai roman, Paris, Plon, 2007

[4] J45, Faire couple. Liaisons inconscientes, « Nous deux. Philippe Sollers », Entretien avec Marlène Belilos, https://www.youtube.com/watch?v=EXm8fN_ch8k

[5] Kristeva J., Sollers P., Du mariage…, op.cit., p. 147.

[6] Ibid., p. 15.

[7] Ibid., p. 143.

[8] Ibid., p. 41.

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