Le XXIVe Congrès de la NLS1 réunira bientôt les membres des vingt-deux groupes de cette École, répartis principalement en Europe, mais aussi sur d’autres continents, ainsi qu’un large public intéressé par la psychanalyse. Comme la NLS, le congrès est bilingue franco-anglais. Il constitue un moment de convergence du travail épistémique élaboré tout au long de l’année. En outre, une large place y est accordée aux présentations cliniques et aux échanges entre praticiens orientés par l’enseignement de Freud et de Lacan.
Son thème, « Varité »2, interroge les variations de la vérité en psychanalyse. Lacan a forgé ce néologisme en condensant « vérité » et « variété ». Il indique ainsi que la vérité ne se présente ni comme un savoir fixe ni comme un bloc homogène, mais sous des formes variables, à travers des surgissements, des déplacements et des remaniements qui scandent l’expérience analytique. Ce que l’analysant énonce n’est pas la vérité toute, mais une vari(é)té du sinthome, soit une forme singulière du symptôme en constante transformation.
Dès le départ, Lacan a distingué radicalement la vérité de l’exactitude des faits. Elle ne relève ni d’une réalité objective ni d’une adéquation du mot à la chose. Elle surgit dans la parole, sous forme de révélations partielles, prises dans un mouvement de dévoilement et de dérobade. L’analyse se présente ainsi comme une suite de révélations singulières, sans jamais livrer une vérité complète. La vérité ne peut que se mi-dire, tandis que demeure toujours un reste irréductible.
Freud avait déjà renoncé à l’idée d’une réalité objective du traumatisme. Dans l’inconscient, celle-ci ne se distingue pas de la fiction investie d’affect. Il ne s’agit donc pas de dire ce qui est, mais de faire vérité de ce qui a été vécu, y compris de ce qui n’a pu s’inscrire ni se dire. La vérité analytique ne se donne pas : elle se construit dans l’expérience même.
Freud avait également mis en évidence une autre vérité, celle qui surgit là où le discours trébuche : dans le lapsus, l’acte manqué ou la méprise. Le sujet dit toujours plus qu’il ne sait dire – « la vérité rattrape l’erreur au collet dans la méprise3 », écrit Lacan.
Ceci étant dit, la conception de la vérité évolue au fil de l’enseignement de Lacan. D’abord pensée comme ce vers quoi l’analyse progresse à travers la reconstruction d’une histoire refoulée, elle se trouve ensuite articulée au savoir avec la formalisation des discours. Ce qui se présente comme vérité se dépose dans une chaîne signifiante. Mais ce savoir rencontre une limite : il ne touche pas le réel de la jouissance.
Lacan finit par introduire la dimension de la vérité menteuse. Le langage ne peut dire le réel ; il ne peut qu’en cerner les contours. Les effets de révélation jalonnent le parcours analytique jusqu’à un point de butée : la jouissance. Dès lors, la vérité devient effet, coup de sens, « sens blanc », sans garantie de signification stable.
À l’idéal d’une histoire continue, se substitue une conception discontinue de l’expérience analytique, faite d’éclats, de fragments et d’émergences. La vérité n’est plus une, mais variable, instable, révisable.
L’action du psychanalyste, par ses ponctuations et ses scansions, participe de ces variations. Les coupures déplacent les coordonnées du discours et produisent de nouveaux effets de vérité. Il n’y a pas de vérité dernière, mais une histoire singulière, construite dans le transfert. Une hystoire, comme la qualifie Lacan, en tant que celle-ci s’adresse à l’autre sur le mode de l’intersubjectivité hystérique.
À l’ère dite de la post-vérité, où l’Autre de la vérité s’est évaporé, la psychanalyse maintient l’exigence d’un rapport éthique à la parole et à la vérité, non comme totalité ni comme certitude, mais comme expérience. Pour le dire encore autrement, si la vérité disparaît comme dimension, elle subsiste comme lieu – « demansion », propose Lacan, qui y fait entendre demeure4 –, où peut se passer quelque chose. L’enjeu de ce congrès sera de soutenir cette orientation : faire valoir que la vérité, même variable et menteuse, demeure ce qui engage le sujet dans la parole.
Patricia Bosquin-Caroz
1 Paris, les 27 et 28 juin prochains.
2 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.
3 Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 292.
4 Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 64.

