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Événements, Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 209

Une parole humiliante

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« Un homme jeune encore, de formation universitaire » [1] a entendu parler de Freud à partir de ses théories sexuelles. Dès sa première rencontre avec Freud, il met au premier plan des données relatives à sa vie sexuelle.

À l’âge de quatre ou cinq ans, il raconte une scène qui se déroule avec « une jeune et très belle gouvernante […]. Un soir, elle était étendue, légèrement vêtue, sur un divan, en train de lire ; j’étais couché près d’elle. Je lui demandais la permission de me glisser sous ses jupes. Elle me le permit […]. Elle était à peine vêtue, et je lui touchai les organes génitaux et le ventre, qui me parurent singuliers. Depuis, j’en gardai une curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin » [2].

Le patient de Freud raconte ensuite deux autres scènes érotiques avec des gouvernantes successives. L’une d’elles, qu’il rapporte, l’a touché plus particulièrement. Il en ressentit de l’humiliation et il pleura. À l’âge de sept ans, il entendit sa gouvernante dire à la cuisinière : « Avec le petit, on pourrait déjà faire ça, mais Paul […] [(le patient)] est trop maladroit, il raterait certainement son coup » [3].

Freud précise ensuite que ce patient, connu depuis comme l’homme aux rats, relève d’une « névrose obsessionnelle complète, à laquelle ne manque aucun élément essentiel […]. Nous voyons cet enfant sous l’empire d’une composante de l’instinct sexuel, le voyeurisme, dont la manifestation […] est le désir de voir nues des femmes qui lui plaisent » [4].

Pour compléter le tableau de la névrose, le patient indique à Freud que chaque fois qu’un tel désir érotique surgit, un sentiment d’inquiétante étrangeté l’envahit. Désir obsédant d’un côté, crainte obsédante de l’autre, tel est le tableau du noyau infantile de sa névrose.

La raison de sa venue est pourtant toute autre. À l’âge adulte, deux événements contingents précipitent ses symptômes obsessionnels. La perte de son lorgnon et la rencontre d’un officier qui lui raconte le supplice des rats, supplice particulièrement épouvantable pratiqué en Orient.

Je ne reprends pas ici l’impasse complète dans laquelle le patient se retrouve à vouloir rembourser le prix de son lorgnon. Je me limite seulement à l’histoire rapportée par le capitaine cruel pour y noter l’expression complexe et bizarre du patient, que Freud traduit comme étant « l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée » [5].

Quelle est cette jouissance par lui-même ignorée ? Pas à pas, Freud la décline dans le décours de la chaîne signifiante du patient.

Il y a son ambivalence amour haine à l’égard du père, la faute de celui-ci d’avoir cédé sur son désir en épousant la fille (riche) d’un industriel plutôt que la fille (pauvre) dont il était amoureux. Notons aussi une autre faute du père qui, joueur, avait perdu au jeu les fonds de son régiment et n’avait pu rembourser un camarade qui l’avait sauvé en lui avançant la somme due.

Le signifiant de la névrose, ici, celui qui fait le nœud de sa jouissance par lui-même ignorée est le signifiant rat. On trouve alors différentes significations attachées à ce signifiant, lequel équivoque autant par ses significations que par sa seule sonorité.

Son père était un joueur, un Spielratte, un rat de jeu, en défaut de payement ; il y a la quote-part qui se dit en allemand Rate, proche du Ratten (rat) et qui permet d’associer l’argent avec le signifiant rat. Le patient en fera un véritable étalon monétaire, « Tant de florins – tant de rats. » [6] Par un jeu d’associations, Freud décline le signifiant rat comme l’organe phallique, puis comme signifiant des enfants dans une légende rapportée par Ibsen [7] (La demoiselle aux rats).

Posons que ce signifiant Rat est l’enveloppe d’une jouissance par lui-même ignorée, une jouissance indicible, une jouissance dont le sujet a horreur et qui, dans le même temps, l’aspire inéluctablement.

Dans les derniers chapitres de son Séminaire sur les Formations de l’inconscient, Lacan nous rappelle l’importance de la formule verbale pour le névrosé obsessionnel. L’« obsession est toujours verbalisée » [8].

L’homme aux rats nous illustre cet accent mis sur la verbalisation. L’attentat sexuel, pour ce sujet, s’est joué davantage sur les paroles humiliantes de la gouvernante et sur le signifiant rat que sur ses investigations sexuelles, investigations facilitées par les gouvernantes successives…

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 2003, p. 201.

[2] Ibid., p. 202-203.

[3] Ibid., p. 203.

[4] Ibid., p. 204.

[5] Ibid., p. 207.

[6] Ibid., p. 238.

[7] Ibsen H., Petit Eyolf, 1894.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 470.

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